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    Société

    Portrait : Le phénomène Cheikh Hamza

    Par Anouar ZYNE | Edition N°:4942 Le 19/01/2017 | Partager
    Le chef spirituel de la Zaouia Bouchichia s’est éteint aujourd’hui à l’âge de 95 ans
    Il a toujours milité pour un idéal religieux, loin des extrémismes de tout bord
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    Cheikh Hamza Al Boutchichi (CP: A. Bziouat)

     

    «Le connaisseur de Dieu est mort, vive le connaisseur de Dieu». Au sein de la Tariqa Bouchichia, la confrérie soufie la plus connue au Maroc, et dans une grande partie du monde, voilà des années que l’ordre de succession est minutieusement préparé. Surnommé par les disciples de la Tariqa Bouchichia de «3arif Bi Allah» (Connaisseur de Dieu), Cheikh Hamza Qadiri Bouchichi est décédé le mercredi 18 janvier 2017, à l’aube, à l’âge de 95 ans, ouvrant ainsi la voie probablement à son fils Jamal Qadiri Bouchichi, pour prendre la tête de cette puissante organisation…

    Car au fil des années, Feu Cheikh Hamza, ou Sidi Hamza comme l’appellent les membres de la Tariqa, réussit à transformer la confrérie soufie en véritable institution : antennes régionales et provinciales, ancrage africain, correspondances internationales, administration rationnelle, levées de fonds structurelles, communication, même par la discrétion, très pointue et politique de recrutement ciblée. Au Maroc, la Tariqa compte parmi ses disciples des personnalités de renommée, allant de ministres aux stars de cinéma et du sport, en passant par les professionnels des médias, les grands chirurgiens et les hommes d’affaires. Bizarrement, c’est dans son fief originel, l’Oriental où le Cheikh a eu le plus de mal à conquérir sa popularité auprès d’une opinion locale que le train de vie de la Zaouia a rendu méfiante.

    Pour souder la communauté, chaque semaine, les disciples de la Tariqa se retrouvent pour des séances de lecture du Coran et de chants soufis, dont la célèbre «Mounfarija», dans des lieux dédiés à la confrérie, par des généreux donateurs. Cela va de l’appartement simple à la plus luxueuse villa dans un quartier comme l’Oasis par exemple à Casablanca. Dans son fief, à Madagh, à quelques encablures de Berkane, Cheikh Hamza recevait, deux fois par an, à l’occasion de la «Dikra» du Mouloud et la 27e nuit de ramadan, des milliers de « pèlerins », venus du Maroc et du monde entier, même de très loin, des USA ou d’Australie…

    Une Tariqa qui vient de loin

    Il faut remonter au 11e siècle pour trouver les origines authentifiées de la Tariqa Boutchichiya. Fondée par Abd Al Qadir Al Jilani (1083-1166), la Tariqa commence à connaître sa phase de «croissance» à partir du 18e siècle, quand sa branche Boutchichie élit siège à Madagh, avec Sidi Ali al Qadiri, qui fut le premier à porter le nom de "Boutchich". Détenteur du «secret initiatique» (Assir), il est le premier à transformer la voie de la succession en adoptant le principe de «Tabaruk» (la bénédiction). En 1914, Mokhtar Boutchich (Grand-père de Sidi Hamza), hériter du secret, consacre le principe de «Dikr» sans la présence physique du guide spirituel. Désormais, les «Foqaras» (Les pauvres en référence à un verset coranique citant Dieu : Je suis le riche et vous m’êtes les pauvres), appellation des membres de la Tariqa (la voie), retrouvent la voix ensemble aux quatre coins du Royaume et du monde, et se délectent, à distance, de la bénédiction du Cheikh, jurant ressentir la douceur du «miel dans la gorge, versé par les arroseurs de l’esprit», au terme de la transe finale…

    Une jeunesse à la Zawiya

    Né en 1922 à Madagh, un petit village de l’Oriental au nord-ouest de Berkane Sidi Hamza est le digne successeur de ses ancêtres. Il est, durant toute sa jeunesse, préparé pour assurer la relève. Il grandit dans la Zawiya et y reçoit une éducation religieuse, sous la supervision de son père Sidi Abbad Qadiri Boutchichi, devenu à force de dons, également, grand propriétaire terrien, «pour le compte de la Tariqa», précisent les Foqaras avertis. Sa formation, multiple, Sidi Hamza la doit à plusieurs maîtres soufis, mais également à un passage par une succursale de Al Qarawiyine à Oujda. Il accède ainsi aux principales sciences dont la morphologie, la grammaire, l’exégèse coranique, le droit malékite et ses interprétations et la science du hadith. En 1972, à la mort de son père, Sidi Abas, Sidi Hamza, alors déjà au même grade initiatique que son prédécesseur depuis des années (formés tous deux par Sidi Boumediene), reprend le flambeau, et entame une période qui va transformer la Tariqa.

    Sidi Hamza, le réformateur

    Rapidement, Sidi Hamza décomplexe le rapport à l’argent auprès des Fokaras. «Que Dieu vous donne dans le cœur et dans la poche», répétait-il à ses plus proches. Le soufisme n’est pas synonyme de misérabilisme. Bien qu’il garde un train de vie des plus simples, Sidi Hamza invite les foqaras à œuvrer pour Dieu et pour leur propre prospérité. Dans cette lignée, il «ubérise» la pratique du Dikr et prône un exercice plus souple de la spiritualité, en réduisant les minimas de lectures à faire par jour par un Fakir. Avec lui, un nouveau soufisme sunnite est né, envoyant aux oubliettes le classicisme ambiant dans la pratique depuis des siècles. Les spécialistes du mouvement désignent ce passage par la mise en place d’une «voie de beauté» (Al Jamal) en lieu et place d’une «voie de la majesté» (Al Jalal). L’embellissement de la pratique avec la Tariqa ne réduit en rien la rigueur de sa gestion, digne des organisations mondiales telles que le Rotary ou les Lions. À ces derniers, la Tariqa fait de l’ombre en captant les leaders d’opinion et les Fokaras parmi la «haute société». Dans les beaux salons des grandes villes du Maroc, on se précipite pour faire «La mousafaha», cette fameuse poignée de main par laquelle, au terme d’une réunion, on devient un «Fakir». C’est même devenu un signe de «branchitude», attirant de plus en plus de jeunes au sein de la communauté. Le cheikh est mort, vive le cheikh…

    Une discrétion politique

    Parmi les disciples du Cheikh Abbas, père du Cheikh Hamza, la Tariqa compte dans son histoire un certain Abdeslam Yassine, fondateur du mouvement Al Adl Wa Al Ihssane. Dans l’entourage du Cheikh, on répète que Feu Abdeslam Yassine, convaincu que la transmission du leadership se fait de père en fils, quitte alors la Tariqa pour fonder son propre mouvement : en puisant dans les techniques de mobilisation, il assouvit sa deuxième différence avec la Tariqa, en créant aussi un mouvement politique. Pour lui, l’adoration de Dieu ne suffit pas, il souhaite s’investir d’une mission de réformer la vie des êtres, donc agir politiquement, mais toujours sans recours à la violence. Les deux mouvements ne gardent pratiquement pas de liens, jusqu’en… 2011. À l’occasion des manifestations en marge du «printemps arabe», Al Adl Wa Al Ihssane soutient, dans la rue, les sorties du Mouvement du 20 février, donnant ainsi le nombre minimum pour les images des caméras. En neutralité positive jusque-là, la Tariqa Boutchichia prend part à une marche «pour la stabilité», après le discours du 9 mars, et s’offre une démonstration de force impressionnante… au point que dès le dimanche d’après, Al Adl Wa Al Ihssane ne descend plus dans la rue. Simple coïncidence ? À noter que Mokhtar Boutchichi, grand-père de Hamza, avait mené la vie dure aux troupes de Lyautey au milieu du siècle dernier…

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