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ReportageCasablanca: Sur la piste du vrai Ali Zaoua

Par L'Economiste | Edition N°:1445 Le 27/01/2003 | Partager

. Livrés à eux-mêmes, plusieurs SDF grelottent le soir sous le froid, dans des conditions de grande détresse. L'urgence d'une véritable politique de prise en charge se fait sentirCasablanca grelotte... Une vague de froid sec campe sur la ville, surtout le soir et très tôt le matin. Nous sommes lundi 13 janvier. Il est 21 heures tapantes. Le thermomètre affiche 3 degrés. Les rues commencent à se vider et les avenues sont désertes. La nuit promet d'être longue. Nous savions dès le départ que la matière journalistique pour les besoins de notre reportage ne risquait pas de manquer. Lequel d'entre nous n'a pas croisé un SDF au coin d'une rue? La question était en revanche de savoir s'ils seraient faciles d'approche. D'abord, il aura fallu baliser le terrain. Renseignements pris, certains quartiers de la métropole économique étaient particulièrement prisés par des sans-abri: Verdun, L'Opéra, Espace Lardeco (derrière l'hôtel Hyatt Regency), le Port, Sidi Belyout, Hôtel Lincoln, Casa Voyageurs, la gare routière d'Oulad Ziane... Points communs entre tous ces lieux: ils se trouvent à proximité soit de zones portuaires, soit de gares ferroviaires et routières, ou encore du centre-ville. Les SDF y sont à l'abri du vent, de la pluie et dans une moindre mesure des rafles de la police qui peut les embarquer à tout moment, pour délit de vagabondage. Direction le port, plus exactement la Porte numéro 1, qui jouxte la gare ferroviaire et le Centre 2000, autre endroit prisé des SDF qui font la manche. Un adolescent, chétif, de taille moyenne et à l'allure juvénile, déambule entre des taxis en stationnement devant la gare. A la main, il tient un sac en plastique qu'il se plaque contre le nez de temps à autre. Amine Salim, c'est son nom, nous a fuis au début. Pour le mettre en confiance, il aura fallu engager la conversation avec un groupe de SDF, non loin de la gare. Tel un chat apeuré, il reviendra alors timidement vers nous, sans pour autant s'arrêter de sniffer sa colle à rustine. «Au départ, je vous ai pris pour une association«, lance ce jeune adolescent, laconique. Très peu de détails filtrent sur sa vie antérieure. C'est à peine s'il avance son âge: 15 ans et avoue être originaire de la vieille médina. Pour quel motif Amine a quitté l'association qui l'a pourtant accueilli? «Je préfère vivre libre«. Au port où il a donc élu domicile, chaque nuit, lui et ses acolytes allument un feu de camp jusqu'à l'aube auprès duquel ils dorment, recroquevillés sous des cartons effilochés. A côté d'eux, des barques de pêcheurs suscitent, malgré tout, leur espoir de prendre un jour le large. Un de leurs compagnons, Aziz Assif, est originaire de Lahrawiyine, un quartier chaud de la périphérie casablancaise où les habitants s'enferment à double tour le soir. Il n'en dira pas plus. Il y a aussi Saïd, dit Yaka (21 ans), connu pour avoir vécu le plus de tribulations dans la rue. Il fume cigarette sur cigarette, une marque de contrebande (Legend) qu'il ne semble pas apprécier: «Ces cigarettes pourries de contrebande, ça bouzille les poumons«. Aussitôt dit, il jette son mégot. Rachid Kadiri, né en 1983, paraît néanmoins en meilleure santé. Il est mieux habillé et se permet même un luxe: faire du sport pour rester en forme. Il ne connaît pas son père. «On dit qu'il est mort, mais ma mère vit toujours à Sidi Maârouf«. La discussion s'enchaîne. Les jeunes restent tout de même sur le qui-vive. Ils appréhendent les rafles de police. «Ils nous chassent partout où l'on va«. Destination finale: le centre d'«accueil« de Tit Mellil, un cauchemar pour tous les SDF qui sont passés par là. Amine en a gardé des souvenirs amers: «On m'avait enfermé avec des fous. Il y avait des poux et la gale. Plus jamais, je ne retournerai là-bas. Je préfère plutôt mourir«. Rachid, lui, ne se souvient plus de la dernière fois où il y a mis les pieds. Il perd le fil de l'histoire... l'emprise de l'alcool et du diluant. «On sent la chaleur monter à la tête«, explique Rachid. Quant à Saïd, cela lui permet de rêver... «de braquer une banque« par exemple... virtuellement. Abdelkader, dit Bizagra, l'allure très négligée et le visage bien amoché, n'arrête pratiquement pas de bouger et de sautiller, tellement il fait froid. Pendant que nous parlions, un autre jeune vient nous rejoindre. «Moi, je suis venu de Rabat. Il faut parler des droits des «Chmakria« (SDF) en cette période de froid«, lâche-t-il. Ces jeunes n'ont pas eu la chance de Hicham Mossoune, dit Aouina, la star du film Ali Zaoua de Nabil Ayouch. «Sacré veinard ce Aouina!« lance Bizagra. «Il s'est fait beaucoup d'argent«. Ils sont tous allés voir le film au cinéma Al Maghrib, à côté de la foire. «Mais l'histoire de ce film n'a rien à voir avec nous«...Il est 23 heures. Nous nous trouvons sur le boulevard Houphouet Boigny, à quelques pas des bazars de la vieille médina. Nous sommes sur une artère très fréquentée le jour. Par les touristes mais aussi par les voyageurs qui empruntent le train... Près du minaret à l'horloge, l'un des symboles de la métropole économique, ça sent l'urine, l'alcool, le diluant et la colle à dissolution. Un peu plus loin, une discothèque, le Black House, autrefois parmi les boîtes de nuit huppées de Casablanca. On nous indique un mur derrière lequel se trouve le quartier Guerwani, où repose un saint du même nom. Beaucoup de SDF viennent y passer la nuit ou se cacher des policiers. C'est Saïd, dit Yaka, qui nous servira volontiers de guide cette fois-ci. C'est d'ailleurs ce qui permettra à la seconde rencontre de se dérouler sans encombres. Ici, les sans-abri sont beaucoup plus nombreux, une quinzaine environ. L'ambiance est plus détendue: dans le groupe, on boit, on fume et on danse et chante dans la débandade.Abdellah Akri est l'aîné du groupe. Il a 38 ans et dit en avoir passé huit en prison. La vie n'a pas été clémente avec Cheguevara -son surnom (à cause de son béret)- qui traîne un bec de lièvre depuis sa naissance, et boit beaucoup d'alcool à brûler «pour se chauffer«. Il vit de mendicité comme tous les autres. Il se sent un peu père de famille dans un groupe qui compte beaucoup d'enfants de 10 à 13 ans. «Doubi, doubi ou zidi fe dnoubi« (tdr: fonds, fonds et alourdis mes péchés), marmonne Driss (13 ans) en sortant un comprimé rouge. C'est un psychotrope qu'ils appellent communément «bola hamra«, ou «karkoubi«, ou encore «kharchacha«... «On en prend pour ne rien sentir. Le seul comprimé coûte 8 DH. Parfois, le prix monte jusqu'à 10 et 15 DH«, ajoutent-ils. Mais ils savent que «cela bloque la croissance«. «Si on en prend, on reste petit même à 17 ans«, souligne Hamid, 12 ans. Une heure plus tard, une jeune fille vient rejoindre le groupe. Nadia (28 ans) est très connue dans les parages. Elle a une grosse balafre sur la joue droite. Ce signe distinctif n'est pas l'unique détail à lui donner l'allure d'un garçon: elle porte bonnet, blouson, jeans et baskets. «J'ai un enfant qui vit chez des proches à Tanger«, souligne-t-elle. Elle précise: «Je ne suis ni mariée, ni divorcée«. Ses parents, qui vivaient à Settat, sont morts. «Je vivais au centre de Tit Mellil, mais je l'ai quitté. Avant de venir ici, je passais la nuit à l'hôtel Sénégal (Lincoln), mais je l'ai quitté depuis qu'ils l'ont fermé«. La discussion s'interrompt. «Laissez-nous dormir en paix«, crie une voix surgie de nulle part. Alors que le photographe essaye de cadrer quelques visages, beaucoup refusent au départ de se laisser prendre en photo. «Ils se font beaucoup d'argent sur notre dos«, lance Hamid. Mais lorsqu'arrive l'heure de notre départ, la plupart, devenus nos amis, veulent poser dans une photo de famille même s'ils savent qu'ils ne vont jamais la voir. Yaka nous invite à aller au passage Sumica. Il est 2 heures du matin. Ils sont nombreux à dormir blottis contre des portes de commerces fermés à cette heure de la nuit. «Beaucoup viennent s'abriter et dormir ici à partir de 3 heures du matin«, raconte un veilleur de nuit. Les commerçants n'aiment pas que je les laisse faire. Parfois, ils les aspergent d'eau et les chassent«. La boulangerie du passage reste très prisée. A côté, des SDF dorment à même le sol, car le four de la cave chauffe les lieux. «Il y en a même qui se font violer en dormant«, ajoute le veilleur. Il commence à se faire tard. Nous profitons des dernières heures avant l'aube pour nous rendre à la gare routière d'Ouled Ziane, où jeunes et adultes se tassent autour des bancs et des guichets, enveloppés de couvertures usées et de sacs en plastique. «Ils sont cireurs, fugueurs, chômeurs, mendiants, vieux et jeunes... venus de toutes parts via des autocars«, signale un chauffeur de taxi. «Je suis venu avant-hier gratuitement d'Agadir, mais je n'ai pas aimé Casablanca. Je compte retourner demain chez moi«, souligne Mouhcine, 14 ans. Il y a une semaine, «une jeune fille SDF a même accouché à côté de la gare«, ajoute le taxi-driver.


«Couscous du coeur»

Ne laissez pas vos craintes barrer le chemin de vos rêves«, c'est un texte estampillé, en anglais, sur le pull de Abdelhaq, SDF de 18 ans. Dès qu'on lui parle d'ONG, il rétorque: «Les associations, c'est du bluff. Ils prennent de l'argent sur notre compte«. Derrière Regency, ils sont plusieurs, filles et garçons, à passer la nuit sur et sous les tables de vendeurs. Ils envient beaucoup ceux qui ont pris le large à bord des paterras. Certains SDF se rendent une fois par quinzaine à L'Heure Joyeuse. Ils y prennent une douche, se changent et mangent un couscous avant de repartir. Une opération baptisée «Couscous du coeur«.. FlicailleQuelques minutes après avoir accédé à l'intérieur du port, des policiers nous interceptent et nous demandent nos pièces d'identité. Selon eux, le port est interdit d'accès. A deux pas de nous, se trouve une centaine de voitures de clients qui se rendent aux restaurants sans le moindre problème. Dès qu'ils ont appris que nous sommes journalistes, ils nous demandent de les suivre à la guérite du port. Là, ce sera trois quarts d'heure d'interrogatoire. Et il paraît qu'ils ont été gentils...Amin RBOUB

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