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    Culture

    La crise financière: Le pouvoir des mots
    Une approche philosophique
    Par le Pr. Ali BENMAKHLOUF

    Par L'Economiste | Edition N°:2881 Le 15/10/2008 | Partager

    Ali Benmakhlouf est agrégé de philosophie et professeur des universités (Nice Sofia Antipolis). Il est membre du Comité consultatif national de l’Ethique (CCNE-France), de l’Institut international de Philosophie, de la Société française de Philosophie et de la Commission philosophie du Centre national des Lettres en France. Il co-dirige la collection «Débats philosophiques» chez Le Fennec, où ont été publiés sept titres.Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le logicien allemand G. Frege, le logicien anglais B. Russell (du tribunal Russell) et le philosophe andalou Averroès. Son prochain livre sera consacré à Montaigne (chez l’éditeur Belles Lettres).LE mot de «crise» vient du grec «crisis» et signifie d’abord «critique». Quel est l’état «critique» des finances mondiales et sur quoi la «critique» peut-elle s’exercer?C’est le mot d’incompréhensible qui s’est imposé aux analystes de la crise actuelle, mot qui accroît l’angoisse à l’égard de la crise: il y a une telle sophistication des produits financiers que ceux-là même qui les acquièrent ne savent pas ce qu’ils possèdent et du coup ne parviennent pas à évaluer le caractère «toxique» des mauvais crédits que d’aventure ils ont achetés.La part d’incompréhensible de la crise financière est repérable dans le langage d’emprunt qui est utilisé: il y a un déficit réel de catégories spécifiques pour analyser la situation. D’où un usage luxuriant de métaphores géologiques et biologiques. Les métaphores géologiques d’abord: on parle de «tsunami financier» dû à la spéculation sur la baisse que les USA et le Royaume-Uni viennent d’interdire(1), « les digues ont été rompues» puisqu’on ne parvient pas à limiter la chute des places boursières. «Turbulences», «cataclysme financier», «fortes perturbations», suite à «la tempête «des subprimes», ces crédits immobiliers américains qui ont mis en faillite les deux piliers du financement immobilier américain (organismes totalisant les ¾ des hypothèques des crédits de l’immobilier américain): Freddie Mac et Fannie Mae. La vocation de ces institutions était de fluidifier le marché du crédit immobilier en garantissant les prêts ou en les rachetant aux banques, l’endettement des ménages américains a alors été encouragé car les prêts étaient déductibles d’impôts. Les deux entreprises détenaient 740 milliards de crédits en 1990 et 5.400 milliards à la veille de leur mise sous tutelle, euphémisme pour éviter de dire «faillite». Enfin, comment ne pas parler de «l’ouragan» qui s’est abattu sur Wall Street à l’occasion de la mise en faillite de Lehman Brothers (la 5e banque d’affaires des USA, née en 1850 et comptant 27.000 salariés), mise en faillite qui a fait l’effet d’un «coup de tonnerre». Martin Wolf, célèbre analyste économiste qui publie régulièrement une rubrique au Financial Times, dit ceci: «Dans les systèmes financiers dérégulés, les crises sont aussi inévitables que les tremblements de terre sur une ligne de faille»(2).Il y a aussi les métaphores biologiques: qu’ont été faire les banques européennes dans ces crédits immobiliers américains dits désormais «crédits toxiques» et se laisser ainsi «contaminer» par la propagation de ce virus(3)? L’économie américaine est dite «gangrenée» car elle dépend trop de titrisations de dettes, la valeur des créances hypothécaires titrisées aux USA s’élève à 6.661milliards de dollars. Il faut «injecter des milliards», dit-on, mais la méthode diverge: certains disent que ces milliards doivent être «injectés» directement dans l’économie réelle par une dotation spécifique aux petites et moyennes entreprises, d’autres insistent sur le fait que les finances restent le genre supérieur à partir duquel il faut agir: il est rétrograde de penser que l’ère des finances est passée et qu’il faut retourner à l’industrie comme si celle-ci ne se nourrissait pas d’abord des finances par la gestion des crédits. On parle aussi de «liquidités», le mot s’est tellement banalisé en économie qu’on oublie que c’est une métaphore, c’est devenu ce que les linguistes appellent un cliché: une métaphore usée par usage répété. Le ministre du budget français, interrogé sur la crise, a aussi pris la métaphore venue de l’eau: vous avez soif au désert, vous disposez d’eau, mais vous ne savez pas comment ouvrir la bouteille. Entendez: les liquidités existent, mais on ne sait pas comment déverrouiller les banques pour qu’elles recommencent à se prêter mutuellement de l’argent. Toujours dans le registre de la métaphore biologique, on a parlé de «stérilisations» des instruments traditionnels de régulation, puisque de nombreuses banques d’affaires ont pu mesurer leur fragilité aujourd’hui à l’intensité de leur action hier sur les marchés boursiers. «Les crédits ont agi comme des stéroïdes pour doper la croissance américaine. Mais il y a eu overdose. L’Amérique est aujourd’hui en cure de désintoxication»(4), note Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001. Il y a enfin la psychologie. Mais celle-ci n’intervient pas comme une métaphore à la manière de la biologie et de la géologie. C’est plutôt une discipline essentielle dont les notions sont maîtresses en économie. Ne prenons comme exemple que la notion de confiance. Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut restaurer la confiance: confiance entre l’épargnant et sa banque, confiance entre banques, confiance dans les futurs plans de régulation. Mais, il convient de dire que cette question de confiance a été prise dans un tourbillon incompréhensible à son tour. En effet, c’est un excès de confiance qui a engendré la défiance, c’est la stabilité présumée de la croissance mondiale qui a donné lieu à l’instabilité. «Une longue période de croissance rapide, de faible inflation, de taux d’intérêt modérés et de stabilité macroéconomique a généré une confiance excessive et encouragé la prise de risques»(5). C’est donc bien la confiance excessive orchestrée par Alan Greenspan, 19 ans, directeur de la Réserve fédérale, qui est responsable de la déroute actuelle. En 2004, il a dit: «une baisse sévère du marché immobilier est peu probable aux USA compte tenu de sa taille et de sa diversité», et en 2005: «Si les prix des logements venaient à baisser, cela n’aurait pas de conséquences macroéconomiques importantes»(6). Alan Greenspan a mis sa confiance dans la complexité des instruments financiers qu’il a jugés plus solides que ceux des années 1980. Au lendemain du 11 septembre, il n’a pas hésité à baisser à 1% le taux de crédit avec pour conséquence la multiplication de mécanismes d’emprunts tellement opaques que plus personne n’y comprend plus rien. ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Le Monde du 23 septembre 2008(2) Le Monde du 23 septembre 2008.(3) Giscard D’Estaing aux journées d’histoire de Blois le 12 octobre 2008.(4) Cité dans Le Monde du 17 septembre.(5) Martin Wolf, le 23 septembre, Le Monde.(6) Cité dans le Monde diplomatique, octobre 2008.


    L’intérêt sans genre supérieur

    ON a pu dire que c’est par intérêt que les banques d’affaires ont pu agir de façon audacieuse et inconsidérée. Mais sait-on ce qu’est l’intérêt? Jeremy Bentham au XIXe siècle a souligné que l’intérêt était une fiction qui reliait un individu à son action. L’homme a pour genre l’animal, mais l’intérêt n’a pas de genre supérieur, «il ne « peut donc être défini de façon ordinaire»(1). on donne souvent des justifications fallacieuses à l’intérêt, des «motifs de couverture» (covering motives) car on ne prend pas assez en compte l’influence du langage sur les désirs et les actions. «L’intérêt est inséparable de l’influence de la «volonté sur la volonté» qui passe par le langage et caractérise le lien humain»(2). Un bon exemple est donné par les fonds spéculatifs dits «hedge funds»: l’intérêt est défini à partir de la volonté d’agir sur la volonté des autres. Conçus comme déconnectés des indices boursiers, ces fonds se retrouvent fortement connectés à eux car ils sont utilisés souvent pour spéculer: ils cèdent des titres empruntés en vue de les racheter moins cher («volonté sur la volonté»).---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Introduction aux principes, volume 1, p.2.(2) Christian Laval, Jeremy Bentham, Le pouvoir des fictions, Puf, 1994, p.79.


    Confiance: Les solutions

    Pour que la confiance puisse engendrer la confiance et ne pas se transformer en son contraire, il faut qu’elle suive des règles, parmi lesquelles la nécessaire baisse du déficit de la balance américaine, la préservation de la justice sociale. Si «les opérations de sauvetage» doivent avoir lieu, elles «devraient avant tout empêcher de plonger dans la détresse les personnes aux moyens modestes»(1), secourir les plus vulnérables et non ceux à qui on a fait croire qu’il était possible de gagner beaucoup d’argent, très vite et en ne faisant rien. Ces opérations devraient s’accompagner de réformes structurelles afin de combattre les positions de rente et de privilèges. Mario Monti (université de Milan) ajoute à ces recommandations la nécessaire pérennisation d’une société ouverte à économie ouverte. L’Europe devrait en ce sens allers vers plus d’intégration et moins de protectionnisme même si la peur, mauvaise conseillère, dicte le repli. Enfin, l’intégration devrait pouvoir aller jusqu’à la Chine et les pays pétroliers dont les excédents en termes de liquidités ne se placeront aisément que là où la spéculation et les facilités du système précédent prendront fin.--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Robert Shiller, de l’université de Yale, The subprime solution, Princeton Press, 2008)

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