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Culture

Comment les réseaux islamistes recrutent-ils?
L'aide qu'il faut rembourser à prix d'usure: L'adepte devient un prisonnierPar Hannane H.

Par L'Economiste | Edition N°:1609 Le 25/09/2003 | Partager

Il est vrai que devant la bassesse des actes terroristes, la question la plus fréquente est celle de savoir pourquoi. Pourquoi nous? pourquoi le Maroc? pourquoi ces jeunes? Mais quand on observe de tels actes sous l'angle de la menace qui pèse sur les citoyens, la question du pourquoi n'a pas tant d'importance que celle du comment? Comment ces jeunes Marocains ont-ils pu être endoctrinés et surtout par qui? C'est au coin des rues ou à l'entrée des mosquées que ces recrutements se font. Notre journaliste a pu s'approcher du milieu et très vite les propositions sont venues. Puis le réseau l'a ferrée avec une aide matérielle. Mais quelle aide au fait? Il faudra qu'elle la rende à quatre fois son prix. C'est ainsi que l'on devient prisonnier du réseau.----------------------------Tout commence au coin devant la mosquée Douha, sur le boulevard Stendhal à Casablanca. Nous sommes donc en plein cœur de la capitale économique à quelques minutes du centre-ville mais surtout tout près du quartier Derb Ghallef. Ce bout de Maroc est assez représentatif de la réalité du pays: la pauvreté y côtoie la richesse; la modernité jouxte le conservatisme absolu. S'il était permis de lâcher le mot, disons que l'islamisme à la barbe, au voile et au discours acerbe y rencontre la mode en décolleté et pantalon taille basse. Maârif, quartier jadis synonyme d'aisance et devenu depuis un immense centre commercial, n'est pas loin. Même dans ce quartier que l'on ne saurait relier au tristement célèbre Sidi Moumen, les jeunes sont frappés par le chômage. Certains se plaisent à occuper leurs nuits au ras des immeubles avec un joint et quelques bouteilles de bières achetées le jour dans l'un des nombreux points de vente du quartier. . La peur d'être démasquéeLa Mosquée Douha, comme tout Casablanca d'ailleurs, est entre ces deux mondes. Et c'est là que je décide d'infiltrer le milieu intégriste en mettant au placard ma casquette de journaliste, le temps d'une enquête. Je prends soin de ne rien laisser au hasard, à commencer par l'habit. Une djellaba va remplacer pendant ces quelques jours, mon blue-jean et T-shirt habituels. Et le foulard de circonstance sur la tête, je me sens prête à devenir une vendeuse devant ce lieu de culte: à défaut d'être dans le réseau des livres et cassettes religieux, j'ai pris quelques paires de bas ordinaires pour déposer sur mon étal, c'est-à-dire un grand morceau de plastique noir… pour faire comme tout le monde.Je mène cette enquête mais je ne suis pas tranquille: mon cœur bat au rythme de la peur d'être démasquée. Une connaissance ou un ami qui passe, tout tombera à l'eau! J'ai surtout peur de tomber sur ma grand-mère qui, parfois, prie dans cette mosquée…. Cette Tangéroise aux idées bien arrêtées, ne se fera pas faute de faire un scandale public si elle me découvre assise sur un morceau de carton, avec mes sandales en plastique et ma vieille djellaba… d'enquête!. Trois emplacements bien distinctsSurveillant du coin de l'œil l'éventuelle apparition de ma grand-mère, je dispose mes bas à vendre, guidée par cette folle envie d'infiltrer un monde que je ne connais qu'à travers de vagues on-dit. Il est environ dix heures du matin quand je m'installe sous un soleil de plomb, à côté d'une dame, d'environ 40 ans. Bien sûr j'ai choisi le côté femme de ce marché improvisé. Il y a trois emplacements distincts: celui des femmes et deux emplacements pour les hommes. Sur ma gauche, le premier emplacement est ouvert à tous (sauf aux femmes): ils proposent des T-shirts, des pantalons, à même le sol. Au bas mot, le stock de chaque commerçant fait dans les 1.000DH. A ma droite, les commerçants islamistes, plus nombreux, plus dynamiques et actifs. Ce sont des hommes jeunes, la trentaine pas plus, les yeux passés au kohl, mais la barbe laissée vierge. Comme les autres, ils proposent des vêtements ou des baskets, ils ont en plus le monopole de quelques produits, réputés islamistes: la kachaba, les livres (surtout Adab al Kabr), les cassettes, le siouak pour les dents… Je n'ai cependant pas beaucoup de temps pour observer tout ce qui m'entoure. Ma voisine semble vouloir nouer conversation.Dans ma vieille djellaba et sous mon foulard qui laisse mon visage découvert, j'ai l'impression d'être «mal habillée». Que dire de ma voisine? Son vêtement ne laisse paraître que ses yeux et pourtant en m'adressant la parole, elle les tient baissés. . Une femme de la campagneDès les premiers mots, je devine qu'elle n'est probablement jamais allée à l'école. Je doute même qu'elle ait appris le Coran au msid. Une femme de la campagne, mais on aurait presque dit qu'elle venait de ces contrées lointaines où les femmes sont plutôt en tchador. Toute en noir, une fente pour les yeux qu'elle tient baissés constamment: étrange voisine, qui ne vend que des articles pour femmes plus les cassettes et les livres islamistes. Sur son étal, une feuille en plastique comme la mienne, une cassette de Oum Hamza, que l'on dit très réputée pour ses prêches à la mosquée Al Hassanni et au Maârif.Sur cette grand-place devant la mosquée Douha, nous étions maintenant cinq femmes. Je suis la seule à être vêtue en une autre couleur que le noir: la mienne est grise. Pour ne pas éveiller des soupçons, je ne laisse pas paraître mon étonnement de les voir ainsi habillées. Mais en mon for intérieur, je ne pouvais m'empêcher de poser des questions. L'habillement que je connaissais pour la femme, celui de ma mère et ma grand-mère, la djellaba si simple, n'était-il plus de l'ordre de la décence? Pourquoi fallait-il en rajouter? - “Assalamou alaikoum”.C'est ma voisine qui me tire de mes questions. Je m'empresse de répondre:- “Waalaikoum salam”. Sans doute rassurée par mon sourire commercial, elle commence à sympathiser. Elle ne lève pas les yeux vers moi et pourtant elle cherche à installer des complicités. Très vite, je me rends compte que cette approche n'est pas innocente, pas un simple bavardage de voisine au marché. Il y a anguille sous roche. Sans baisser la garde car je me sens étrangère dans ce monde qui m'entoure, je continue à me montrer courtoise. Et, sans tarder, elle m'entreprend de questions sur ma vie privée: d'où je viens? mon nom? le nombre de mes enfants? là où j'habite? ce que fait mon mari? J'ai l'impression que ces questions sont programmées. En effet, d'ordinaire, on entend le sourire de quelqu'un qui parle, mais là, j'en suis sûre, elle ne sourit pas en me parlant. C'est cela qui me donne l'impression que les questions sont programmées et non pas une manière de se faire une amie.Rien ne l'arrête: elle est allée jusqu'à me poser des questions sur les rapports que j'entretiens avec mon mari! Après, elle me propose son aide en me disant que c'est «son devoir de musulmane d'aider son prochain». . La logique de l'endoctrinementMa petite expérience me disait que cette gentillesse de commande va vite changer. Offre d'aide désintéressée? Non, car elle me fait comprendre aussi que «c'est son devoir de me donner des livres qui traitent du comportement exemplaire d'un bon musulman». Aussitôt, elle me remet un petit livre qu'elle avait sur elle. Elle ajoute une cassette qui, dit-elle, «décrit jusque dans les moindres détails les séjours éternels en enfer d'une femme qui ne se voile pas et qui n'a pas su obéir ici-bas aux recommandations du Coran et de la Sunna». Effectivement, c'est ce qu'il y a sur la cassette: les femmes «qui ne se voilent pas sont déjà jugées», elles se mettent hors de l'Islam, le Prophète lui-même n'intercèdera pas en leur faveur…Ainsi, il y a 20 mn que je suis là et la logique de l'endoctrinement est déjà en route. Bien qu'elle ne connaisse que très mal le Coran, ma voisine a de l'aplomb et de l'autorité: elle est très sûre de ce qu'elle avance, ne se réfère qu'à Dieu, en particulier pour me couper la parole si mon propos dévie du sien. Juste avant de partir, une dernière chose: elle me propose de m'apporter une assistance matérielle par l'intermédiaire d'un haj dont la boutique se trouve au marché de Derb Omar. Mais pour obtenir cette aide, il me faut remplir une condition essentielle: changer d'apparence, me vêtir comme elle. Car, dit-elle, «avec ta nouvelle allure d'une vraie femme musulmane, Haj te donnera de la marchandise et tu rembourseras après». - “Moi, pauvre femme, je ne peux refuser la chance de ma vie”. Je lui demande le jour où l'on peut aller, elle et moi, rencontrer ce bienfaiteur. - “Cela ne dépend que de toi”. Deux jours plus tard, nous partons ensemble chez Haj et sa boutique de Derb Omar. . J'ai envie de crierPour rencontrer Haj Omar, j'ai dû m'habiller avec le nikab et le grand voile noir qui me couvre de la tête jusqu'au niveau des genoux. Ma compagne me les a fournis, et ne m'a permis de garder que ma djellaba grise. En le faisant, c'est comme si elle m'avait fait subir un lavage de cerveau. Le camouflage est vraiment intégral: nous croisons Aïcha Sakhiri, la directrice du magasine Femmes du Maroc, pas une seconde elle ne se doute que je suis sous cet accoutrement. Un peu plus loin, Jamal Barraoui, le célèbre journaliste, ne me reconnaît pas davantage. Je ne comprends pas l'envie de crier qui m'étreint et que je dois réprimer. Ma compagne continue tout le long du chemin:-»Chouff! devant Haj Omar, tu baisses la tête! Chouff! T'oublies pas! Et puis marche bien droite, avec les mains croisées devant, ne balance pas tes bras en marchant! Et puis baisse la tête, tu es une femme». Ma compagne sait presque tout de moi (du moins ce que je lui ai dit pour les besoins de l'enquête) mais elle ne m'a dit d'elle qu'un prénom: Fatema.. Un péché de croiser son regardDès notre arrivée, la compagne baisse la tête pour ne pas croiser le regard du vieil homme. Elle surveille que je fais bien de même. J'obéis. Ce geste s'explique: «L'homme est très religieux, donc pour une femme, fût-elle voilée correctement, c'est un péché de croiser son regard».Ma compagne et moi attendons de l'autre côté de la rue que l'unique client veuille bien quitter la boutique d'Haj Omar, avant de traverser la chaussée.C'est une boutique comme les autres, remplie à ras-bord de marchandises. Haj Omar est grossiste en taguia, kachaba, corans, petits livres divers, cassettes, siouak… toutes sortes d'objets, mais uniquement ceux qui sont réputés liés à l'intégrisme. L'appartenance et la reconnaissance, c'est la règle pour n'importe quelle secte.Le propriétaire (et peut-être centre d'un réseau?) est grand, avec une barbe qui lui couvre la poitrine. Bien qu'il soit commerçant, il ne sourit à personne, encore moins à nous, deux femmes. Sa voix grave est monocorde. - “Tu la connais bien?” demande-t-il à ma compagne. - “Elle est nouvelle, pauvre avec un mari au chômage”. Elle ajoute que j'ai à ma charge trois enfants en bas âge. Après ces présentations, je sens sans le voir que Haj m'observe attentivement, comme s'il voulait découvrir quelque chose en moi. En fait, il veut savoir qui je suis. Du moins c'est le sentiment que ce regard me donne: une radiographie. A la fin, il me remet de la marchandise: des livres islamistes, des exemplaires du Coran, des Almoujtahidaine et des foulards pour que je cache mieux mon visage, comme il le dit lui-même. Le tout doit valoir une centaine de DH.. C'est un usurier…Nous allons ressortir de la boutique, quand Haj nous arrête:- “Chouff, je t'ai aidée, n'oublie pas. Ce sera 200DH pour ce que je viens de te donner. Tu ajouteras 200DH pour aider d'autres femmes comme toi”. - “L'Haj a bien d'autres femmes qu'il aide”, précise ma compagne Fatema, actuellement, il subvient aux besoins de sa cousine dont le père vient de décéder”. Fatema me propose aussi de faire partie des femmes analphabètes qui bénéficient des cours dispensés gratuitement par une autre de ses cousines, de son état professeur du primaire. J'accepte. Fatema poursuit son «chapeautage». Après m'avoir accompagnée pour voir Haj Omar et faire mon éducation par la même occasion, la voilà qui me propose de participer à une réunion dans sa famille. C'est la prière du quarantième jour. Les femmes restent entre elles: pas le moindre contact avec les hommes, y compris de la même famille. . Dettes, tristesse et désolationCela n'a rien de cérémonial. J'essaie par deux fois de mettre la conversation sur les Islamistes qui sont au tribunal. Une fois, on fait mine de ne pas m'entendre, l'autre fois, mes voisines disent que «ce ne sont que de jeunes pauvres conduits par d'autres».Les femmes passent tout leur temps à lire des Hadith. Il s'agit pour elles de se souvenir du jour du jugement dernier où «ceux et celles qui n'auront pas été ici-bas dans le droit chemin seront affreusement torturés éternellement». Cela se présente comme le retour aux sources, mais tout cela est très loin de l'Islam tolérant de ma grand-mère. Elle a toujours fait sa prière sans chercher à l'imposer à qui que ce soit, encore moins à imposer la tristesse ou la peur dans la foi. Ces femmes sont tristes et sans espoir, mais comment s'en étonner si, comme moi, elles sont prisonnières d'une dette qui se monte à quatre fois l'aide qu'elles ont reçue de Haj Omar ou d'un de ses pareils? Elles sont aussi plus ou moins persuadées que cette prison financière et morale est la seule voie possible pour elles… En quittant la réunion, je suis prise par un étrange sentiment de désolation. Toutes ces femmes ont-elles pu être embrigadées au point de ne pouvoir se rendre compte qu'en épousant ces idées elles renoncent à un mode de vie normal, celui de 16 millions de Marocaines? Mais mon impuissance à les changer me confine tout autant à rester seule. De toutes les manières, ce serait juste de l'impertinence que de vouloir tenir un discours différent à ces femmes qui ont déjà subi un lavage de cerveau efficace et qui sont engluées dans un réseau d'intérêt qui les dépasse. Des esprits, sans doute plus fins que le mien, sont déjà passés par là. Alors je renonce. Je décide cependant de ne pas renoncer à l'argent que j'ai si honnêtement gagné. Alors le vendredi suivant, je retourne à la mosquée pour remettre l'argent de Haj à Fatema qui m'avait menée vers sa boutique. Mais notre prêteur, qui cache son caractère d'usurier derrière un discours de fausse générosité, devra se contenter de son seul dû. Pour les intérêts, il pourra sans doute les récupérer dans l'autre monde, comme ils aiment à l'évoquer dans ce milieu. . Étudiants étrangers dans la ligne de mire Beauséjour et Hay El Oulfa, deux quartiers de Casablanca très fréquentés par des étudiants de diverses nationalités, ont toujours été dans la ligne de mire de l'endoctrinement islamiste. Ces étudiants viennent en majorité d'Afrique subsaharienne mais aussi de l'ex-Yougoslavie, du Moyen-Orient (Palestine notamment), de la Malaisie, l'Indonésie et même de la Chine. Pendant les fêtes religieuses, notamment durant le Ramadan, ils sont approchés par les islamistes. Ces derniers les invitent à rompre le jeûne avec eux autour des tables remplies de victuailles. Pendant ces invitations, ils ne font pas de différence entre celui qui est musulman et celui qui ne l'est pas. Car l'objectif est d'endoctriner un grand nombre de jeunes étrangers aux valeurs islamistes, du moins celles qui sont les leurs. Ainsi, a-t-on vu beaucoup d'étudiants chrétiens d'Afrique, sans bourse ou qui l'ont perdue, se convertir à l'islam et bénéficier de l'aide financière des fondamentalistes. Sans compter d'autres formes d'aides… Le comble est que ce n'est jamais désintéressé. C'est loin de la bonne intention.


Les vrais coupables

Arrestations de jeunes filles kamikazes à Rabat. Les nouvelles préciseront plus tard que les deux sœurs entrées sinistrement dans l'histoire du Maroc de la tolérance, voulaient faire sauter un supermarché. Il n'en a pas fallu plus pour que le Maroc entier se pose les questions concernant les véritables raisons et les principales motivations de cet acte. Presque dans tous les salons et tous les milieux, la réponse est la même. Un seul mot: pauvreté. Une seule explication: misère. Ces jeunes jumelles, en quête d'une lumière que la société a été incapable de leur fournir, ont voulu noyer leur innocence dans les ténèbres de l'intolérance. Mais n'est-ce pas une solution de facilité que de vouloir tout mettre dans des mots désignant des coupables qu'il est difficile d'identifier? Car, ici et là, quand on recherche le coupable, c'est souvent les termes Etat, société, collectivité qui reviennent. Mais pour tout crime, tout acte répréhensible, l'Etat et la société peuvent être indexés comme coupable car ils ont failli d'une manière ou d'une autre à leur rôle. Seulement voilà, en ce qui concerne les islamistes, il est évident que les coupables peuvent être mieux identifiés, traqués, et sanctionnés. Il est cependant important de ne pas se tromper de cible ou de coupable. Les plus coupables ne sont sans doute pas ceux que l'on croit. Quand une fille aux 13 printemps est déterminée à commettre un acte aussi odieux que de prendre des vies en perdant la sienne, il y a matière à chercher quelle sorte de berceuse lui a été chantée la veille et qui la lui a chantée… H. H.

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