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    Economie

    Ces étranges rapports avec la mort

    Par L'Economiste | Edition N°:295 Le 11/09/1997 | Partager

    Un incendie à la prison de Oukacha: 28 morts; une série d'orages d'été: 15 morts; un taux de mortalité infantile scandaleusement élevés....


    Quel est cet étrange rapport à la mort dans une société pourtant si soucieuse de ses solidarités familiales? Comment se fait-il que cette société admette, à 2 ans et demi de l'an 2000, que 1 enfant sur 12 meure avant d'avoir 5 ans (80 pour mille)? Comment supporter cette idée que ces petits qui s'accrochent aux vêtements de leur mère et ouvrent sur vous leurs grands yeux en hésitant à vous sourire, comment supporter l'idée que un, deux d'entre eux ne seront pas là pour essayer sur vous leurs premières phrases? Faut-il répondre qu'on supporte l'idée en l'oubliant?
    Accident, erreurs ou négligences des parents, indigence du système médical... tant de facteurs concourent à maintenir le Maroc dans le cercle des pays arriérés que la tâche paraît impossible. Pourtant, d'autres, pas plus riches, pas plus éduqués, sont arrivés à des résultats honorables. Et même au Maroc, quinze ans d'efforts entre 1980 et 1995 ont fait tomber la mortalité infantile de plus de la moitié. Ce n'est donc pas une fatalité.

    Pas une fatalité mais une décision collective de laisser les enfants, déjà abandonnés par leur mère, en dehors du monde. Les yeux de ces petits, plus ternes et plus profonds, ne sont pas les mêmes que ceux des enfants de la plus pauvre des familles. Leurs petites mains s'accrochent à vos doigts, à votre manche, et ils disent cette universelle syllabe que personne pourtant ne leur a jamais apprise: «Mah, Mah...». Comment croire que nous, hommes et femmes de bonne foi et de Foi tout court, avons dressé autant d'obstacles juridiques entre ces petits et les adultes qui veulent en prendre la charge et le bonheur? Cela n'est jamais dit, parce que légalement c'est «limite-limite», mais il y a des hommes et des femmes, de petit et de haut rangs au Ministère de l'Intérieur, qui prennent la responsabilité personnelle de faire passer l'esprit d'humanité avant la lettre de vieux textes. Ils savent que le biberon de lait ne sera pas suffisant pour que ces enfants vivent. Il leur faut une ration qui s'appelle amour.
    Oukacha le 6 septembre: 28 corps calcinés sont sortis des décombres du plus grand incendie qu'ait jamais connu une prison marocaine. Des familles prostrées ou bien qui pleurent en attendant de savoir si un ou plusieurs des leurs sont parmi les victimes. Trop de prisonniers pour peu de place: les bâtiments n'ont pas suivi la croissance démographique. Et que dirent des budgets de fonctionn-ement! Mais la nouveauté, c'est que le Pr Azziman, Ministre de la Justice, se déplace lui-même, apporte un message de SM le Roi; la liste des victimes est rendue publique; une enquête judiciaire débute sur l'heure. Compassion, information, respect des hommes, même s'ils se sont mis au ban de la société. Quelle différence entre le style Azziman et celui de son prédécesseur qui trouvait que «les Marocains (pris dans la foulée de la campagne d'assainissement de 1996) ont de la chance, car en Chine on les aurait fusillés»!

    Le Pr Azziman arrivera-t-il à renverser les données qui font que nos comportements individuels vont à la solidarité étroite, tandis que nos comportements collectifs, sociaux font de nous des monstres inhumains?
    La réaction du Pr Azziman, les «aménagements» qu'apportent ceux qui s'occupent des enfants abandonnés sont des compor-tements de frontière. Ils franchissent une limite invisible, et pourtant essentielle.
    Il s'agit de la frontière qui sépare l'univers sous-développé de l'univers développé. Certes, ce n'est pas encore l'usage d'aller voir jusque chez les plus faibles, les enfants malades ou abandonnés, les prisonniers, comment leur vie et leur mort sont changées par le développement du Maroc.
    Dans ces espaces, si lointains des salons ou de l'hémicycle parlementaire, existe bel et bien une frontière. En deçà, le développement est une accu-mulation de biens, de machines, de barrages et de livres d'écoles. Au-delà, le développement devient une valeur morale. Mais pas n'importe quelle valeur morale. Elle est de celles qui créent la confiance, cette confiance qui justement amplifie à son tour l'accumulation et la création de richesses.
    Pour installer la spirale vertueuse de la morale et du développement, il n'y a pas d'autre choix que de franchir la frontière.

    Nadia SALAH


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