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    Chronique

    Le Monde arabe et les Etats-Unis: Amorce d’un nouveau départ?
    Par Zakya Daoud

    Par L'Economiste | Edition N°:3502 Le 06/04/2011 | Partager

    Zakya Daoud est une grande figure du journalisme et plus encore du militantisme au Maroc. Elle a été pendant 22 ans, de 1966 à 1988, la patronne de la revue Lamalif qu’elle avait fondée avec son époux.
    Elle a d’ailleurs écrit un livre sur cette époque «Les années Lamalif». Le ton particulier de Zakya Daoud est d’être toujours critique jamais négatif.
    Avec d’autres observateurs de la vie politique et sociale, ou seule, elle a écrit de nombreux ouvrages, dont un, très remarqué, sur Abdelkrim et la république du Rif. Un nouveau livre sur les Marocains de l’émigration devrait sortir incessamment

    «Tant que le Moyen-Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera à produire des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Etats-Unis et de leurs amis», déclarait, le 24 janvier 2004, George W. Bush. D’où le lancement d’un plan, présenté deux jours plus tard à Davos par l’administration américaine, adopté au sommet du G8 sous le nom de Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord, en juin 2004, discuté dans le même moment à l’OTAN à Istanbul, adopté par des pays tels que l’Algérie, l’Afghanistan, Bahreïn, le Yémen, la Jordanie, la Turquie et connu sous le nom d’initiative pour le Grand Moyen-Orient. 22 pays arabes étaient concernés et 5 pays non arabes, la Turquie, Israël, le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan. Cette doctrine dite de remodelage avait été présentée pour la première fois le 26 février 2003 à la veille de l’invasion de l’Irak lors d’une réunion des néoconservateurs américains, puis le 9 avril 2003 à l’université de Caroline du Sud, son véritable lancement. En fait, l’administration Bush avait repris à son compte un rapport du Pnud-Fadès de février 2002 au grand dam des intellectuels arabes qui l’avaient rédigé.
    Aux termes de ce plan, l’administration américaine était prête à remettre en cause le statu quo dans cette zone du monde, à lancer des révolutions, pratiquer des ingérences, militer pour «une instabilité constructive» ou «une stratégie de déstabilisation démocratique», dans un monde arabe présenté comme l’homme malade du 21e siècle et qu’il fallait à tout prix guérir de son extrémisme, de son terrorisme et de l’immigration illégale qu’il générait.
    Ce plan était assorti de propositions d’aide technique, notamment de centres de formation, d’une assistance préélectorale, d’une attention particulière pour les journalistes, les femmes, les juristes, les ONG avec, en parallèle, un renforcement du secteur privé, une zone de libre-échange, l’adhésion à l’OMC, la micro-finance et l’idée de créer une banque sur le modèle de la BERD européenne. Cette doctrine des néoconservateurs américains, appuyés sur des penseurs et chercheurs connaissant la région, avait aussi une stratégie précise: s’appuyer sur les secteurs de la société civile réclamant le changement, soutenir leur action en mobilisant les médias nationaux et internationaux et renforcer la pression sur les pouvoirs contestés.
    A l’époque, cette initiative américaine fut fort mal reçue et de tous côtés. Les Européens par exemple y virent une tentative de perturber le partenariat euro-arabe, qui, pourtant, ne fonctionnait pas. Surtout, elle intervenait alors que la guerre était déclenchée en Afghanistan depuis 2001 et en Irak depuis 2003, ce qui ne faisait que renforcer l’impérialisme américain intervenu déjà auparavant en Syrie (1983), en Libye (1986), en Iran (1988) et lors de la première guerre d’Irak (1990-91).
    Le remodelage présenté par une administration américaine détestée ne pouvait donc être vu que comme une tentative d’habiller idéologiquement une démarche guidée par la défense des seuls intérêts américains, et à n’importe quel prix, notamment celui de deux conflits et d’une défense inconditionnelle de la politique israélienne. Dans ce contexte, la démocratisation annoncée ne faisait que masquer la mainmise sur les richesses pétrolières, les marchés et les bases militaires de la région, tant elle était éloignée de l’image diffusée par les Etats-Unis et totalement en contradiction avec leurs agissements.
    D’ailleurs, les tentatives maladroites américaines ne firent que se retourner contre leurs auteurs, notamment au Liban, et dans le processus de paix avorté israélo-palestinien et ne firent qu’aggraver les problèmes, notamment avec l’aggravation de la corruption et en provoquant un surcroît d’islamisme qu’elle prétendait combattre. Elles eurent donc des effets contraires à ceux prétendument annoncés, ne servant au passage qu’à accentuer l’hostilité grandissante contre les USA dans toute la région, y compris chez leurs alliés, qui tels Moubarak en Egypte et les Saoudiens se sentirent en sus menacés.
    Si certaines dynamiques furent libérées, elles s’avérèrent vite incontrôlables et ne servirent qu’à affaiblir les Etats sans aider en quoi que ce soit la démocratie, bien que l’universalité de son aspiration fut prétendument encouragée. Mais, surtout, cette politique maladroite provoqua la montée des chiites dans tous le Moyen-Orient, mit les sunnites sur la défensive et se retourna contre les Américains au point que l’idée fut partout renforcée de voir les néoconservateurs comme des apprentis sorciers extrêmement dangereux.
    Pour tout dire, l’administration Bush avait un grave problème de légitimité, si bien que l’initiative du Grand Moyen-Orient fut assez vite enterrée, les deux conflits d’Afghanistan et d’Irak occupant toute la scène. Les Américains toutefois ne voulaient pas abandonner l’idée et ils la firent reprendre par les Saoudiens qui l’amendèrent mais ne parvinrent pas pour autant à le sauver. En attendant, toutefois en application ou non de ce plan du Grand Moyen-Orient, les états arabes du Moyen-Orient étaient totalement sous domination américaine.
    Ainsi l’Egypte reçoit de Washington chaque année 3 milliards de dollars, dont 1,3 milliard d’aide militaire. C’est presque autant qu’Israël, il est vrai pour un territoire bien plus grand et pour une population dix fois plus nombreuse. Ainsi, la Libye, rentrée dans le rang, fournit son pétrole et son gaz sans rechigner, ainsi Bahreïn est devenue une grande base militaire américaine, ainsi, aussi, le Yémen a entamé une coopération active avec les Etats-Unis notamment contre Al Qaida. Déjà, en 1992, Ghassan Salamé, politologue et ancien ministre libanais, prévoyait une «montée de l’interventionnisme américain dans les affaires du Levant» et une «domination israélo-américaine que les Arabes ne pourront pas remettre en question», même si, ajoute-t-il, les Etats-Unis ont de plus en plus de mal à gérer leur hégémonie planétaire.
    Et c’est alors qu’arrive Barack Obama, auréolé de tous les espoirs et que, le 4 juin 2009, il prononce au Caire, un discours intitulé «un nouveau départ», qui se veut une vision d’un monde qui ne serait plus menacé par les extrémismes, avec le retour des soldats américains chez eux, deux Etats palestinien et israélien vivant côte à côte et en paix, une énergie nucléaire pacifique et les droits des populations, y compris des minorités, respectés. Peu d’annonces dans ce discours, sinon une esquisse d’une nouvelle politique vis-à-vis du conflit israélo-palestinien que le président américain n’a pas su faire prévaloir, mais une nouvelle approche contre «les stéréotypes négatifs», une façon de considérer l’islam et la civilisation arabe très positive, qui reçut naturellement un accueil enthousiaste. Pourtant, Noam Chomsky parle lui de «continuité».
    Est-ce à sous-entendre que les Etats-Unis sont derrière la révolte arabe qui fait s’écrouler l’un après l’autre, comme un jeu de cartes, les régimes arabes vieillissants, dirigés par des hommes notoirement malades (comme Ben Ali ou Moubarak) dont la succession (par leur femme ou leurs enfants) est mal assurée et surtout contestée, par des hommes aussi, qui, bien qu’efficaces au plan des acheminements pétroliers et des freins contre l’émigration clandestine ou contre le terrorisme, ne présentent plus de garanties suffisantes de durée, comme les dirigeants yéménites, bahreïnis et libyens? Peut-être pas! mais il n’empêche que, comme l’a dit Barack Obama au Caire, «la suppression des idées ne réussit jamais à les éliminer» et que les USA ont nettement marqué dans cette crise qu’ils poussaient vers la sortie les dirigeants contestés, exprimant une nette préférence pour des transitions pacifiques et à l’écoute des desiderata des populations. Lesquelles d’ailleurs n’ont pas proféré un seul slogan anti-américain ou anti-israélien, ce qui a été considéré comme un grand signe de maturité.
    En sus, l’Europe se trouve totalement éliminée de cette zone vitale géographique qui contrôle entièrement ses approvisionnements pétroliers. Son influence géostratégique est définitivement réduite et elle se trouve, enfin, sous la menace d’un vote des Méditerranéens avec leurs pieds, mais ils ne sont pas les seuls. 1,2 million de Russes ont émigré en 10 ans… D’ailleurs c’est de l’est que tout part et il ne faudrait pas être assez naïfs pour sous-estimer l’action des ONG américaines par l’intermédiaire de la Serbie et d’autres pays de l’ancien bloc soviétique.

    Prétention à l’universel

    Ghassan Salamé (Panoramiques n°3, 1T/92) disait: «Les USA seront très sélectifs. Nous sommes dans une nouvelle situation coloniale, une nouvelle ère de l’interventionnisme occidental, mais sans aucune mission dite civilisatrice, sans aucune prétention à l’universel. Il y aura seulement prédation des matières premières et marginalisation du reste de la planète. Nous sommes entrés dans une logique planétaire d’exclusion. Il y aura intégration d’ensembles qui se ressemblent, d’ensembles régionaux qui gèreront leur chaos propre».
    Personnellement, je suis, aujourd’hui, moins pessimiste. J’estime qu’une prétention à l’universel a été assurée par la réclamation des peuples arabo-méditerranéens à une meilleure gouvernance et à un meilleur niveau de vie, que cette prétention a été d’autant plus entendue qu’elle est de l’intérêt des grandes puissances, à long terme s’entend. Et que rien, tout au moins dans les années qui viennent, ne sera plus pareil entre gouvernants et gouvernés. Tout, y compris dans le conflit israélo-palestinien, devra être considéré d’une manière différente. C’est, en tout cas, un nouveau départ pour la Méditerranée, le monde arabe et les peuples de la région.

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