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    Expotecnia : La stratégie industrielle des entreprises espagnoles en direction du Maroc

    Par L'Economiste | Edition N°:52 Le 05/11/1992 | Partager

    Madrid, de notre envoyé spécial Khalid BELYAZID

    C'est une véritable stratégie industrielle qui sous-tend l'organisation d'Expotecnia, du 8 au 12 Décembre, à Casablanca. L'industrie des biens d'équipements espagnole souffre de la création mondiale, et les marchés européens sont saturés. Elle se tourne donc vers les marchés du Sud, "en développement, où tout reste à construire". De plus, le Maroc est à quelques kilomètres et son marché est porteur. L'Espagne est déjà son 2ème partenaire commercial. Le secteur des biens d'équipements a naturellement conclu qu'il y avait là un marché à conquérir.

    L'ICEX (Institut Espagnol du Commerce Extérieur), organisme public, a établit, avec les industriels de la machine-outil, que le Maroc était un marché essentiel, autant que le Portugal voisin et le Mexique, fils aîné de l'Espagne, qui ont accueillis les deux seules autres Expotecnia.

    Le secteur de la machine-outil ibérique, regroupé dans une association "Fabriquantes de Maquinas-Henamienta" trouve là une réponse à sa crise. Touché par la récession mondiale et la concurrence asiatique, il multiplie les stratégies et les initiatives Inter-Entreprises, comme Expotecnia où 170 entreprises seront présentes pour tenter un forcing concerté du marché marocain.

    Secteur atomisé et ancien, la machine-outil s'est modernisé. Née en Pays Basque, ou en Catalogne, autour du charbon et de l'acier, elle voit ses "ascendants" menacés. Ces derniers jours, des milliers de manifestants ont convergé vers Madrid, car 20.000 emplois sont menacés dans les mines.

    Le charbon espagnol contient trop de soufre (6%). Il est polluant et revient plus cher que le charbon asiatique, qui pourrait alimenter aciéries et centrales thermiques.

    Politique de créneaux et de "niches"

    L'Asie porte l'estocade, jusque dans la machine-outil espagnole, par ses grandes séries. Basques et Madrilènes ont trouvé la parade: ils laissent les produits standard à l'Asie, jouent la proximité, se concentrant sur des niches. Danobat, la plus grande entreprise espagnole de machines (installée à Bilbao) résiste par l'adaptation de ses fraiseuses ou tour à commandes numériques, à l'industrie automobile, si proche en Europe.

    Elle ne vend pas des machines, mais leur adapte, une application spécifique, des "solutions périphériques", une ingénierie, un service après vente.

    Elle entretient quelques relations avec SIMEF (Fès) et viendra à Expotecnia pour "anticiper sur le développement du marché marocain", selon l'expression d'un de ses dirigeants.

    C'est la même stratégie de concentration sur les niches qui est adoptée par ELIOP, entreprise madrilène, spécialisée dans l'électronique et l'informatique industrielles. Elle laisse aux géants Toshiba, Siemens ou Motorola, la fabrication des composants en grande série. Elle se spécialise dans "l'automatisation des procédés". Elle viendra à Expotecnia montrer l'application de ses systèmes de mesure et de régulation des réseaux d'électricité ou des eaux. Son “plus” est dans l'adaptation de systèmes généralistes à des besoins personnalisés des process industriels: écrans, données de sécurité, commandes par consigne. Un autre exemple est celui de la société Ramon Vizcaino, (Bilbao) qui opère dans le froid industriel. C'est le leader de l'activité en Espagne, il est bien placé pour le marché des abattoirs de Casablanca. S'il le remporte, le groupe aura une référence, pour ouvrir des opportunités dans la pêche et l'agro-industrie.

    Le créneau de Dabonat, qui emploie 800 personnes, n'est pas la fabrication des éléments des chaînes de froid, mais leur conception et leur installation clef en main.

    Stratégie autonome et concertée

    En plus de la spécialisation de leur concentration sur les niches d'application d'une technologie, qui ne leur est pas propre, les industriels espagnols jouent la solidarité. C'est peut être l'ouverture à l'Europe, le danger des grands groupes allemands, qui a suscité ce réflexe.

    Le secteur machine-outil est arrivé ainsi à mobiliser les fonds pour créer une école supérieure, spécialisée, peut-être la seule au monde. L'Institut de la Machine-outil a coûté 14 millions de Dollars, dont près de 30% pris en charge par les entreprises. Le complément est apporté par les finances locales et régionale, l'Etat central espagnol restant hors de l'opération.

    L'Institut qui recevra 200 étudiants permanents et 600 autres en formation continue, réalisera des travaux à façon (mesure de pièces, modules de formation... ) pour les entreprises, qui récoltent le fruit de leur investissement. Expotecnia est un autre exemple d'action d'un secteur qui se mobilise aisément.

    L'Institut de Bilbao est disposé à recevoir des Marocains en formation, comme il reçoit déjà des étudiants des pays européens. L'intégration zélée à l'Europe est une autre stratégie commune à l'industrie d'équipement espagnole. La menace européenne a été transformée en opportunité. Les grands groupes n'hésitent pas à reconnaître que la technologie n'est pas leur, qu'ils l'importent. Le groupe INI (50 entreprises et 140.000 salariés), équivalent de l'ODI marocain, s'est associé à Eurodif en matière d'énergie atomique. Il établit des connexions électriques avec la France et le Portugal, par sa filiale ENDESA, ou bien encore d'armement. Ses usines d'armement fabriquent des chars français AMX sous licence, ou des sous-marins de conception française.

    L'INI dispose d'un bureau à Bruxelles, capitale européenne, à New York, et d'un 3ème à Casablanca, qui reflète sa volonté de présence au Maroc. Le groupe est d'ailleurs connu pour sa participation à Phosboucraâ, au consortium qui construit la centrale thermique de Jorf-Lasfar. Il porte un intérêt pour le Gazoduc Maghreb-Europe.

    La seconde fierté de l'INI, avec ENDESA, est Iberia. L'arrimage à l'Europe s'y concrétise par le groupe Atlas: Air France, Lufthansa, Alitalia, Sabena et Iberia ont créé cette entité pour entretenir en commun leurs avions. Chaque compagnie se spécialise dans une catégorie d'appareils. Iberia prend en charge par exemple tous les réacteurs d'une catégorie de Boeing et d'Airbus et envoi tous ses trains d'atterrissage aux ateliers d'Air France, ses cockpits à Lufthansa, en Allemagne.

    L'investissement en outillage spécialisé et en stock de pièces de rechange est ainsi plus facilement amorti. Les ateliers d'lberia disposent par exemple d'un stock de pièces d'une valeur de 300 millions de Dollars. Le nombre et surtout le prix des pièces dans l'aéronautique expliquent une telle valeur en stock.

    Ces ateliers d'Iberia travaillent suivant des normes très précises, fixées par les constructeurs.

    Intégration avec l'étranger et normalisation

    La normalisation est une autre constante qui permet à l'industrie espagnole de se mettre à niveau en Europe, d'intégrer les marchés mondiaux. Danobat, le fabricant de machines-outils de Bilbao dispose d'un centre de recherche, qui conçoit les machines, mais pousse à la normalisation des performances des machines. Des procédures communes sont élaborées avec les Irlandais et les Allemands. C'est un gage de qualité de ses produits, qui lui ouvre notamment tout le marché de l'automobile fortement demandeur de machine-outil; pour l'usinage des pièces, eu très grandes séries.

    L'ensemble de ces stratégies sectorielles de normalisation, d'intégration aux réseaux européens relève de l'initiative privée des entreprises.

    L'Etat espagnol, s'il n'est plus aussi présent qu'à l'époque franquiste, n'a pas cultivé le libéralisme à outrance, mis à la mode dans les années 80 par Mme Tatcher et M. Reagan. C'est dans cette décennie que l'Espagne s'intégrait à l'Europe, consolidait sa démocratie et recevait les investissements étrangers en masse.

    L'état espagnol laissait l'entreprise privée s'épanouir, mais restait vigilant pour sauvegarder les acquis : le groupe étatique INI, les vieilles mines de charbon, les grands producteurs d'énergie. La politique fut d'autant plus prudente qu'il appartenait au socialiste Felipe Gonzales de renforcer les acquis sociaux et de suivre les grands mouvements mondiaux.

    La politique de l'INI est significative à cet égard. L'INI avait été créée en 1941 pour relancer une industrie décimée, comme toute l'Espagne d'alors, par la guerre civile. Elle était l'instrument de la politique industrielle du régime franquiste, qui croyait à l'interventionnisme étatique comme tous les régimes fascistes de l'époque.

    A la mort de Franco, c'est un holding de quelques dizaines d'entreprises employant des dizaines de milliers de personnes dans la production électrique, dans les fameuses mines de charbon de Galicie, dans les industries de process (aluminium, aciérie, papier) la construction navale, la machine-outil. La démocratie instaurée en 1975 a besoin de paix sociale, de maintenir les emplois, pour ne pas déstabiliser le pays, isoler les nostalgiques de l'ancien régime.

    L'INI reçoit les instructions de l'Etat pour racheter tous les canards boiteux, sauvegarder les emplois. Il est surnommé "l'hôpital d'entreprises".

    Pas de "compensation industrielle"

    La démocratie installée, le régime socialiste arrive sans trop de convictions étatiques, permet à l'INI de se délester. Dix ans plus tard, l'INI contrôle directement, par majorité au capital, 50 entreprises, employant 140.000 salariés, sans compter une centaine d'autres, où il est minoritaire.

    Actuellement il regroupe ses entreprises en deux entités distinctes.

    L'INI conservera les activités à rentabilité incertaine, comme les mines de charbon, maintenues pour des motifs sociaux, parce qu'elles emploient 20.000 personnes. Il appartiendra à l'Etat (ou à la Communauté Européenne) d'assumer sa politique sociale, de financer les pertes. TENEO (du grec "avoir") regroupera les activités du groupe INI, rentables pour l'avenir.

    En aucun cas, l'INI ne veut entrer dans le jeu des compensations des pertes des uns par les bénéfices des autres.

    L'Etat espagnol ne prévoit pas de privatiser l'INI, en bloc, ou par entreprises. Ce n'est pas exclu non plus.

    D'une manière générale l'Etat espagnol semble entretenir un subtil équilibre entre public et privé.

    Le cas de l'énergie électrique est significatif. L'Etat concède la production d'électricité, son transport (haute tension), ou sa distribution (basse tension, dans les villes) de sorte à maintenir l'équilibre entre les secteurs public et privé. ENDESA sous contrôle INI, avec ses participations privées espagnoles et américaines (cotés à la bourse de New York), intervient dans le processus avec Iberdorola, entreprise publique et de compagnies privées.

    L'ensemble, pourtant concurrentiel, a créé, sous l'impulsion de l'Etat, la RED Electrica pour la connexion avec la France et le Maroc. Un centre de dispatching centralise les données de ces multiples intervenants. Il calcule, en temps réel la production et le transport optima pour toute l'Espagne.

    Chaque entreprise reçoit, en temps réel, sa commande de production, qu'elle transmet à ses filiales. Les paramètres essentiels de ce centre de dispatching sont le coût des différentes sources d'énergie.

    L'électricité d'origine nucléaire participe déjà à la production pour 45%, le thermique pour 40% et l'hydraulique pour 15%.

    L'Etat espagnol impose aux compagnies de facturer l'électricité au même prix, quelque soit la source ou le lieu de livraison. Il organise ensuite un système de compensation financière entre producteurs.

    Une autre alternative au libéralisme et à l'entreprise privée classique est le système coopératif. Le groupe Danobat, qui est le premier fabriquant espagnol de machines-outils, appartient à une immense coopérative industrielle, Mondragon, qui emploie 20.000 salariés, et qui en sont aussi actionnaires.

    Les activités de mondragon s'étendent de la banque et du supermarché aux pièces-auto.

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