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Politique Internationale

Ciel d'orage : Sarajevo, Bosnie-Herzégovine, le 27 mars 1995

Par L'Economiste | Edition N°:193 Le 17/08/1995 | Partager

Le nez contre le hublot du blindé, je n'en revenais pas: des passants! des vrais civils! des gens débout! qui avancent! Bambins en chapka, jouant au ballon par dizaines; mégères emmitouflées, chicanant le long d'étals approximatifs; paysans inattendus, bêchant pelouses et terre-pleins publics en potagers improvisés.
Mais les gens! Que nous a-t-on dit d'eux finalement? de leur vie quotidienne? Pourquoi suis-je étonné de les voir dans la rue? M'attendais-je à un désert où rôdent seulement les militaires, les vautours et la mort? Eh oui! Sarajevo n'est pas qu'un champ de bataille, je devais le réaliser vite; c'est même un aspect presque secondaire. La ville en vérité ressemble plus à une gigantesque prison, une cité-cachot, où s'entassent des condamnés à vivre, à survivre assiégés...
Combien sont-ils au fait ces Sarajéviens? Deux cents, quatre cents mille? On ne sait au juste. Le chiffre -grossi par les autorités- ne compte d'ailleurs que pour la politique. La réalité, elle, n'influe guère sur l'état d'esprit. Beaucoup sont partis -des intellectuels, des jeunes, des nantis, des accointés, une très grande partie de cette bourgeoisie socialiste du Sarajevo d'avant-guerre, pluriethnique et multiculturelle, des Européens en somme. D'autres sont venus, en gigantesques vagues: réfugiés de Bosnie orientale et centrale, des paysans musulmans, des laissés-pour-compte, des va-nu-pieds...

Les Yougoslaves comme on disait autrefois dans le métro. Les rescapés du premier groupe résident de préférence près de Bascarsija, la vielle ville -celle de l'archiduc-, bande d'un kilomètre sur deux, tissu de mosquées, bazars, synagogues, églises en tout genre et maisons de torchis, que jouxtent les vestiges des bâtiments de l'administration impériale et de la ville du XIXème siècle, où sinue la Miljacka, ce gros torrent assagi. Les nouveaux venus crèchent plutôt au-delà de la Présidence, dans Novo Sarajevo, petit chef-d'oeuvre d'architecture communiste; un comme on ne fait plus, avec de bonnes grosses tours en béton, étendu sur cinq kilomètres de part et d'autre du boulevard aux francs-tireurs, cette avenue devenue Sniper Alley, parce qu'en son centre, durant quinze cents mètres, le front traverse les immeubles, et que les cinglés d'en face, embusqués dans les tours abandonnées de Gorbavica, désormais quartier serbe, tirent au passant comme d'autres ailleurs tirent au pigeon...
Les coups de feu sporadiques scandent les nuits de claquements secs semblables à ceux des charpentes l'été; les tirs de mortiers retentissent comme autant de coups de tonnerre avant la pluie. Et l'on s'enfouit dans la chaleur du lit, tandis qu'au dehors, sur la chaussée, les chiens braillent parmi les immondices accumulés, rarement ramassés et qui, jour et nuit, se consument lentement. A la télé bosniaque, les images de la guerre au-delà des collines, dans les réduits de Bosnie, me sont totalement étrangères; "Ah oui! ce conflit qui n'en finit pas, là-bas, dans les Balkans...". Le jour, les obus - gros pétards - sifflent dans l'air. L'oreille s'accoutume, vite affinée. Celui-là n'est pas passé loin. Et l'on reprend son chemin. Vaquons... Si, par curiosité, démence, altruisme ou simple erreur, l'on cavale du côté de l'impact... il est déjà trop tard; le bitume, lunaire, couvert de cratères minuscules, luit d'infimes marques vermeilles; les éclats ont meurtri ce beurre d'asphalte...

Nous ne sommes ainsi nulle part. Le réel se réduit à ce cadre-là. Chacun se meut jour après jour le long de la même trajectoire. Et chaque aube naissante prolonge ce cauchemar éveillé, à la manière des rêves en poupées russes de ce dormeur, qui passe d'un songe à l'autre, dans lequel il s'éveille, et cependant il rêve encore. Trois ans ainsi que l'on bat les rappels sur les planches de Sarajevo... Acteurs malgré eux, pris au pièce, ces adolescents, ces familles, ces intellectuels, dont les désirs, les projets, les ambitions ont été pétrifiés en quelques secondes une après-midi semblable d'avril 1992. Depuis, le temps s'obstine en suspens -figé. Rien qu'une mauvaise journée, mal commencée, là où l'on n'aurait pas dû être, en compagnie de ceux que l'on n'est pas censé côtoyer, pris dans une action qui n'est pas la nôtre. Et ça n'en finit pas! Pincez-nous! quelque chose s'es simplement enrayé. Ce pénible spectacle terminé, tout reprendra comme avant... Surtout, surtout, faire comme si de rien n'était... Pour ne pas devenir fou, pour ne pas faire le jeu du salaud d'en face, pour simplement survivre comme si de rien n'était.
Ne pas voir dehors. Devant la télé -jamais éteinte- qui diffuse sans cesse les émissions anglo-saxonnes sans même plus les traduire, tromper l'ennui, fatiguer l'attente. Tapis derrière les toiles de plastique translucides qui font office de fenêtres, escamoter cette ville infirme, harcelée et humiliée. Oublier les hommes en armes dans la rue; tous ces conscrits, pères, frères, fils, maris, fiancés, cousins, oncles, collègues et amis en âge de mourir, astreints à se promener en treillis -quelquefois juste la veste, le calot ou le pantalon, directement sortis des surplus des Etats-Unis- harnachés de kalachnikovs, M16 américains ou autres PM français. Faire fi des collines, des parcs et du stade, jonchés de sépultures- dix mille, dit-on, une légion-, stèles musulmanes blanches et douces, plantées sur les gazons comme autant de doigts accusateurs. Occulter, sur les hauteurs, les forêts de conifères envolées en bois de chauffage. Taire, enfin, la complainte de la grande bibliothèque ottomane, et ignorer l'odeur de l'autodafé qui s'échappe encore de ses cendres...

Mais puisqu'il faut bien sortir, on assurera l'eau; emplir la baignoire et gorger cette foule de récipients -casseroles, bassines et autres bouteilles de coca- qui garnissent l'appartement. Disons que, comme beaucoup, on travaille -ou plutôt... qu'on dispose d'un vague emploi et que, par exemple, on est... fonctionnaire. L'on reçoit ainsi chaque mois l'équivalent de trois Marks allemands -la nouvelle monnaie du coin. Alors, au marché, on ira s'offrir royalement trois pains... ou trois oeufs... ou encore un kilo de patates, ou de sucre... ou même un litre d'essence. Plus un Mark, et l'on passera aux pommes, aux oranges, aux pâtes ou à l'huile; encore un mois et demi de salaire et on aura droit... au kilo de poulet, ou de fromage frais, à la livre de beurre... ou de buf. Au bout de quatre mois... un kilo de café. Et avec ça, les économies d'avant-guerre qui se sont valotalisées, surtout quand le sucre, sous le tapis de bombes, faisait dans les cents Marks; mais c'est si loin déjà... La ration d'aide humanitaire vite consommée, il faudra donc bien se débrouiller avec le marché noir, l'entraide familiale, les transferts de la diaspora et puis toutes les combines -et même s'il le faut les rapines- liées à la présence des étrangers.
Bon! en regardant de loin, notre Sarajevo c'est pas Dresde, ça se tient debout, un peu gruyère, un peu bancal certes, mais sur pied tout de même. Sûr, au début, nos matons se sont bien déchaînés, pour que tout soit dit et qu'on ne revienne pas dessus. Alors, en fumée la Poste, les centraux téléphoniques, la gare, la fac -sauf celle de droit; trop d'étudiants serbes paraît-il-; anéantis au dépôt, les trams et les bus; en gravats les centres d'affaires, les usines et les journaux... On en passe... Presque rien quoi! et pour le reste, on a pu colmater et on se débrouille. Y nous ont même laissé les minarets... Eh oui, bon sang! des amers! pour mieux nous canarder...

Tuer le temps, fumer; fumer à perdre haleine... griller, l'une après l'autre, ces Drina qui arrachent la gorge. Encore un p'tit kafa turka au Kafe d'en face, un autre derechef à la terrasse de chez Lora et l'on file remettre ça ailleurs. Causer, conter n'importe quoi, peu nous chaut! la ville n'est plus qu'un tissu de rumeurs. Incriminer les uns, maudire les autres -et surtout ceux venus nous épauler. Après tout, c'est mare à la fin! On a rien demandé nous!... Mais qu'est-ce qu'on peut s'em-mer-der!... Ce soir, après le Kino, avant le couvre-feu, un tour au Simpson, la boîte de nuit. Les filles resplendissent. Leur guerre à elles, c'est tout dans le maquillage. Impec, fier et sombre avec ça! ombrageux sous le henné étincelant. Avant que tout pète de nouveau, s'envoyer désespérément en l'air... c'est pas rationné... Dehors, un concert de klaxons, une dizaine de Mercedes rutilantes, mariage mafieux, bizness... Ces voyous-là ont raflé la mise et sauvé la ville les premiers mois des combats. Seules bandes armées quand il n'y avait pas de troupes légales, quand on se faisait la guerre d'une maison à l'autre, ils ont depuis pignon sur rue, contrôlent le commerce, les cafés, les restos... Peu importe! l'Etat s'en accommode, l'ordre règne et nous, on est encore en vie -mais l'est-on vraiment?... Sans y croire, trois flics conduisent la circulation au seul feu rouge allumé (y en avait une dizaine à tout casser avant guerre...); personne n'en a cure. Les petites Golf VW foncent à toute berzingue sur le macadam éventré. On va manquer le bus, comble à l'habitude; on est bon pour cheminer des heures -tout comme hier soir, ce matin, demain et les jours d'avant-, et arpenter la labyrinthe urbain qui évite les francs-tireurs. Nul ne les voit jamais. Mais ils sont là! à quelques centaines de mètres, en aplomb sur les hauteurs, derrière les sapins, dissimulés par les rochers, au fond de tranchées humides. Leurs yeux nous épient et leurs viseurs, dans la rue, nous suivent pas à pas. Chaque venelle qui court du Nord au Sud est un couloir pour leurs fusils...


New York, le 22 juin 1995

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