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    Politique Internationale

    Alger, la vie malgré tout

    Par L'Economiste | Edition N°:193 Le 17/08/1995 | Partager

    Chronique de la vie quotidienne à Alger. Depuis quatre ans, la capitale algérienne est prisonnière de la violence qui déchire le pays, entre les fondamentalistes islamiques et les dirigeants laïques du pays. Pourtant, malgré la peur, les drames, la méfiance, la vie suit son cours. Après tout, comme le résume un Algérois, "on ne peut pas tous partir et on ne peut pas se cacher éternellement. Alors on rit de cette peur quotidienne, on raconte des anecdotes sur les gens à plat ventre". A travers les portraits de quelques habitants "ordinaires", la journaliste d'Al Ahram dénonce la terreur que font subir les Islamistes à la population.A un moment où peu de journalistes sont admis en Algérie, Najet Belhatem nous livre sa vision de la terreur qui règne dans la capitale: une vision subjective, qui fait la part belle au terrorisme.


    7 heures du matin: une rafale de mitraillette éventre le calme matinal Les battements de coeur s'accélèrent et les gorges se serrent en attendant les nouvelles. "Ils viennent de tuer sept policiers pendant la relève au barrage de Kouba", rapporte un petit garçon. Quelques heures plus tard l'incident fait le tour du quartier et se propage dans toute la ville, mais n'est pas repris par les médias. Ce genre de scénario se répète inlassablement depuis quatre années lourdes d'un bilan accablant de 40.000 morts dans une violence que les Algériens ont du mal à expliquer et à comprendre. "Nous sommes le peuple des extrêmes. Extrémistes dans notre amour et extrémistes dans notre haine", souligne Hamid, un cadre à la retraite. Une remarque plus ou moins vraie; les jeunes qui ont saccagé et détruit magasins et biens publics en octobre 88 n'ont-ils pas eux-mêmes entrepris de leur propre initiative de nettoyer les dégâts?
    Midi, Alger La Blanche, Al Bahdja (celle qui apporte la joie) comme aiment la nommer les Algérois, arbore sa blancheur au soleil. Ouverts sur la superbe baie, elle est pourtant de plus en plus retranchée dans sa tourmente, les rues à cette heure-ci ne désemplissent pas d'une foule compacte. Les filles vêtues à la dernière mode ont l'air de narguer un quotidien qui fait peur. Tout y est, de la minijupe légère au hidjab stylé. Ville des extrêmes mais aussi des paradoxes. "Mêmes celles qui veulent porter le hidjab par conviction hésitent à le faire et préfèrent attendre pour ne pas être assimilées à eux", renchérit Zahia qui vient de terminer des études de droit. "Eux", "Ils", ce sont les autres, ceux qui tuent, cela peut être n'importe qui, le voisin du pallier, le marchand de légumes ou un de ces milliers de "hittistes" (les chômeurs) qui flânent le long des murs discutant des derniers modèles de montres ou de voitures, un il sur les filles qui passent. "Tout est tellement confus, nous ne savons plus qui est contre qui, je crois qu'il y a aussi beaucoup de règlements de compte. On ne peut plus faire confiance à personne. Il y a deux mois, on a appris qu'un commissaire de police s'était fait "émir", et avec sa brigade, il a constitué un groupe de terroristes", continue Hamid.

    Le terrorisme n'est pas aveugle


    Plus de trois cents femmes ont été tuées par les terroristes: beaucoup on tété torturées, mutilées avant de trouver la mort. Rageuse, Yamina, journaliste et ancienne militante de la cause féministe, lance: "Croyez-vous que le terrorisme est aveugle? Nullement, ils abattent des femmes pour ce qu'elles représentent. On tue les militantes d'associations féministes, des activistes, des cadres connus pour leurs positions ou des femmes de policiers que les terroristes ne peuvent pas atteindre. Ils sont même arrivés à tuer une femme enceinte de huit mois". Dans certaines mosquées, les Islamistes affichent toujours en cachette leurs communiqués. L'un d'eux appelait il y a deux semaines les hommes à épouser les femmes dont les maris sont tombés au "combat". "Jamais je n'aurai cru qu'un jour on en arriverait là, on a vu de tout à la télévision et sur les pages des journaux: des femmes égorgées, mutilées", reprend Yamina.
    Tout le monde parle encore de la petite fille de quatorze ans prise au volet parmi ses camarades d'école puis égorgée sous leurs yeux, désormais figés par l'horreur dans un petit village à trente kilomètres d'Alger. Les terroristes voulaient ainsi punir les parents d'élèves qui continuaient à envoyer leurs enfants à l'école malgré l'interdiction du GIA (Groupe Islamique Armé). "Le lendemain, l'école n'a pas ouvert ses portes, les gens étaient occupés à enterrer la petite. Ils ont séché leurs larmes et ont envoyé de nouveau leurs enfants à l'école", raconte Hamid.
    Des histoires du genre s'accumulent depuis quatre ans, le Algériens en ont vu de toutes les couleurs; on se raconte les derniers faits en date autour d'un café et la discussion tourne peu à peu au politique. Les partis politiques, on s'en moque et on attend un signe positif du pouvoir et en fin de compte, on finit la discussion par un "rabinna yennadjina" (que Dieu nous sauve): "Beaucoup disent que le peuple est passif. En fait non, les gens luttent de différentes manières en essayant d'avoir une vie normale et en ne cédant pas à la peur de ces hordes. En réalité, ils ne veulent pas faire le jeu des terroristes ni celui du pouvoir. Entre le marteau et l'enclume, la marge de manoeuvre est très limitée", souligne un professeur d'architecture qui vient de perdre une collègue tuée devant son domicile.

    Les Moudjahidines font la légende


    Le plus souvent, ce sont les villages qui souffrent le plus de la terreur. "Jamais. Il n'est pas possible que vous alliez à Karimiya" (un village à l'Ouest du pays) sans escorte. Même les Moudjahidines, anciens combattants pour l'Indépendance, ne pourront rien face à ces terroristes qui se regroupent à dix pour assassiner un homme désarmé". C'est le témoignage d'un officier des forces de sécurité à un quotidien gouvernemental. Même les fonctionnaires de la Mairie ne peuvent acheter un paquet de cigarettes sans escorte policière. Et comme dans beaucoup d'autres villages, les Moudjahidines reviennent à la une en reprenant les armes contre les terroristes. Encore une fois, ils font la légende. "Dans les montagnes de Jijel, un Moudjahide a réussi à nettoyer sa région, il les a bien eus", entend-on dire dans les rues d'Alger? Dans le village de Karimiya, un autre Moudjahid tient tête en se barricadant avec son fils et quelques anciens compagnons de combat dans sa maison fortifiée autour de laquelle il a construit des guérites.. Ceux du GIA, eux, utilisent les anciens quartiers généraux des Moudjahidines pendant la guerre de Libération.
    Chaque vendredi, la télévision diffuse les aveux des repentis qui, pendant plus d'une heure déballent en cascade leurs témoignages et leurs regrets. "Ils appliquent la peine capitale à quiconque fume alors qu'eux ne fument que des Marlboro et ne s'habillent que de l'étranger", raconte l'un d'eux.
    En les regardant, on a tendance à scruter le moindre détail sur leur visage, essayant de déceler la vérité, quelque chose d'incompréhensible. On se surprend à tenter de découvrir la cause de tout cela.

    Pas un nouveau Beyrouth


    16 heures. La ville d'Alger n'est pas un nouveau Beyrouth, les murs ne tombent pas sous le poids des bombes mais porte, malgré elle, les stigmates de la violence. Si ce ne sont les façades du Boulevard Amirouch qu'on a vite fait de retaper en fortifiant l'entrée de la direction générale de la Police, après l'attentat à la voiture piégée de janvier dernier, rien n'indique à la première vue que la ville est prisonnière de la folie.
    Les restaurants sont complets et les magasins garnissent leurs vitrines de marchandises trebendo (importées, la plupart du temps en contrebande) dont on ne se prive pas malgré les prix exorbitants, "surtout que l'on ne sait pas si on vivra encore longtemps", ironise une cliente. Plus haut, il y a même quelques bars qui servent leurs clients, les portes grandes ouvertes. Pourtant, la peur est là et la vie continue sous alerte permanente.
    "A chaque fois qu'un de mes enfants sort de la maison, je plonge dans l'angoisse; il faut que tout cela cesse: de toute façon, ce sont les fils du peuples qui meurent alors que les gens du pouvoir et leurs enfants sont en parfaite sécurité. Pourquoi aucun d'eux n'a-t-il été touché? Ils n'ont qu'à s'entendre entre eux et nous laisser en paix", soupire Fatiha en crispant les mains. La réponse de sa voisine de pallier ne se fait pas attendre: "Comment négocier avec ces meurtriers? Et ceux qui sont morts alors, étaient-ce des chiens? Leurs parents vont sûrement se venger". Et certains, dans un ultime espoir, croient en les élections présidentielles: "Tout ira bien après les élections".
    On rit de cette peur quotidienne, on raconte des anecdotes sur les gens à plat ventre quand ils se trouvent malencontreusement près d'une bataille et on crache, parce qu'on n'y était pas, sur la lâcheté des gens quand, par peur, ils laissent une femme mourir au milieu d'une marre de sang sur le sol d'un marché.

    Partout, on érige des murailles, on place des portes en fer, la ville entière se retranche derrière les murs. Chaque quartier a vécu ses drames. Une vieille femme raconte en invoquant le Miséricordieux, Allah Yahfadna (que Dieu nous préserve): "Un jour, je rentrais de mon marché et j'ai vu deux adolescents d'à peine 15 ans en train de se disputer une liasse de billets de banque, pourquoi ai-je moins que toi, alors que c'est moi qui ai porté l'arme?", disait l'un d'eux.
    Au fur et à mesure, on s'habitue, on se fait une raison et on change de murs. Les jeunes, obligés de faire leur service militaire pour pouvoir voyager ou travailler, cachent même à leurs amis de quartier leur départ pour l'armée, de peur de représailles "des autres" qui l'ont interdit. Ils expliquent leur absence par un voyage.
    "On ne peut pas tous partir, et on ne peut pas non plus se cacher éternellement. Alors que faire?".
    Chérif est l'un de ces journalistes qui n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu partir. Dans la Maison de la presse qui abrite presque toute la presse indépendante, on continue à faire paraître les journaux malgré le manque de papier prétexté par les imprimeries de l'Etat, et surtout, malgré la terreur dont on évite de parler. Après une journée de travail derrière des murs hauts et des portes blindées dans cet endroit qui ressemble à une prison, les journalistes attendent les voitures qui les conduiront vers une autre prison, l'hôtel, qui les abritera jusqu'à ce que la tempête passe, puisqu'ils ne peuvent rentrer chez eux sans s'exposer au danger.
    "Je fais tout pour partir, mais comme dit le poète, à chaque départ quelque chose meurt en nous. La mort physique ou morale est inéluctable. Entre ses murs, on meurt. A l'étranger, on meurt quelque part au fond de nous-mêmes, c'est vraiment l'absurde. Donc, le plus raisonnable est de continuer à vivre en essayant de se donner une raison ou de mettre sa propre raison en veilleuse", continue Chérif. En 1988, les rêves des journalistes étaient grands, la liberté d'expression, la démocratie, les réunions où s'enflammait l'enthousiasme qui ont suivi les événements d'octobre, paraissent d'un autre univers et pourtant certains envisagent encore aujourd'hui la création de nouveaux titres.

    "C'est peut-être ce recommencement de la vie et des rêves qui suscite la rage des prédicateurs des ténèbres et, en fin de compte, le terrorisme a l'air de servir beaucoup de desseins", conclut-il.
    18 heures. Les rues se vident, peu à peu la tension monte. La nuit appartient à d'autres. On rentre chez soi. On zappe pour échapper à "l'Unique", comme disent les Algériens pour désigner la seule chaîne de télévision nationale, et on se branche sur la parabole.
    La nuit, on tend l'oreille pour tenter de savoir d'où viennent les coups de feu sporadiques en se demandant ce qui se passe. Depuis quelques mois s'ajoutent à cela les bruits sourds des bombes posées on ne sait où. "Ils ont décidé de faire sauter tous les ponts autour d'Alger", répètent les habitants.
    Demain sera un autre jour et on se demande macabrement pour qui demain sera le dernier jour.
    A l'aube de l'Indépendance, un poète algérien avait écrit: "Il est difficile d'avoir vingt ans en Algérie". Aujourd'hui, après plus de trente années d'espoir, de rêves grandioses, de slogans vides de sens, cela est plus vrai que jamais, sauf qu'il n'y a plus de cause qui justifie le sacrifice.

    Najat Belhatem
    Al Ahram


    Deux femmes


    Deux femmes, deux destins et des vies détruites. Rien ne laissait croire que leurs routes allaient se croiser pendant quelques instants d'horreur. L'une, jeune médecin, avait apparemment plus de chance dans la vie que l'autre, démunie et analphabète.
    Avec des yeux tout à la fois mi-joyeux et terriblement tristes, Nadia observe les gestes de sa petite fille Sarah en disant: "Elle a les yeux de son père". Après un moment, elle ajoute: "elle prend son départ dans la vie avec un terrible handicap, sans père". Le père, un jeune policier de vingt-sept ans, a été tué un après-midi d'avril devant son domicile par plusieurs balles dans la tête. "Ils sont venus par derrière et quand j'ai commencé à crier, ils ont menacé de me tuer moi aussi".
    A quelques pas de son domicile, une autre femme, mère de douze enfants, boucle ses fins de mois en vendant du pain-maison. Pendant longtemps, elle a abrité des membres de groupes terroristes chez elle, alors que son mari était incarcéré à la prison de Serkadji. Une nuit, les forces de l'ordre ont pris d'assaut son domicile, lui ordonnant de sortir. "Elle les a insultés, et leur a tenu tête pour permettre aux terroristes de s'échapper, cela a duré toute la nuit". "En fin de compte, son fils aîné, Islamiste lui aussi, a été tué. Elle a ensuite été traînée avec ses filles par les forces de l'ordre", racontent les habitants du quartier.

    Quelques jours plus tard, elle réintègre son domicile pour apprendre que son mari a été tué durant la mutinerie de la prison de Serkadji. Comment peut-on pousser sa famille ainsi vers la mort? Victime ou monstre? Difficile à dire. Les voisins parlent: "les Algériens meurent et payent le prix fort d'une situation complexe". "Je n'achèterai plus jamais son pain", lance une mère de famille. Le terrorisme met les gens devant des situations complexes.
    "La vie doit reprendre le dessus. Je n'ai pas de haine, tout ce que je veux c'est élever ma fille dans un climat sain et serein. Cependant, si j'ai une chance de partir, je le ferai. Une femme seule, ce n'est pas fait pour vivre dans nos sociétés. Chaque matin, je me donne du tonus, je me pousse pour continuer et quand je vois tout ce que j'ai surmonté, je n'en crois pas mes yeux!".

    N.B.

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