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Affaires

Au cœur de la «Camorra» des sables
Une affaire d’intouchables ?

Par L'Economiste | Edition N°:2639 Le 26/10/2007 | Partager

. Des milices organisées protègent les pilleurs à Kénitra. Une omerta règne dans le Gharb . Un scandale écologique dans un périmètre de 10 à 15 km! Les sites clandestins sont légion: Lamnasra, Chlihate, Lamrabih, Ouled Berrejal, Ouled Mehdi, Ouled Miloud, Ben Mansour, Kabate, Sidi Lhachmi… sont autant de sites pillés au quotidien, au vu et au su de tout le monde. A l’origine de cet engouement pour cette zone en particulier, la spécificité de son sable. Très rugueux et jaune, dit-on, il est très prisé pour l’activité BTP. Ce qui explique en partie l’acharnement des pilleurs sur ces sites en particulier.Et c’est en face de l’échangeur de Sidi Allal Tazi que l’activité sablière clandestine bât son plein. Une piste menant de l’échangeur aux dunes de sable et traversant un terrain privé, appartenant à des particuliers, a été aménagée par les camionneurs. Les traces des roues de camions et de crampons sont visibles le jour. Bien avant l’échangeur et tout au long de l’autoroute, sur le tronçon Kénitra-Sidi Allal Tazi, des dunes de sable entières sont pillées. A leur place, d’énormes cratères sont visibles de loin sur une zone non autorisée depuis 1999. Il suffit d’emprunter l’autoroute pour s’en rendre compte. Sans être inquiétés, plusieurs dizaines de camions font leur plein de sable chaque jour. La surexploitation des sites a considérablement dégradé le paysage et les côtes au nord de Kénitra. Sur place, des dunes de sable se sont subitement transformées en énormes et profondes excavations d’une dizaine de mètres de profondeur à Carrière Ouled Miloud, Sidi Lhachmi El Bahraoui et Ouled Mehdi. Au sommet du cratère, on a le vertige tellement c’est profond ! En un an, le site est complètement dénaturé. On dirait que des Ovni y atterrissent le soir!Le jour, les récentes traces et autres crampons de pneus sont encore visibles sur le terrain qui longe l’autoroute. La population locale s’y est habituée à tel point qu’elle peut vous dire quel camion vient de passer, à qui il appartient et décèle le timing de son passage sur la base du simple tracé des pneus. Sur site, partout des cratères profonds de plus de 10 mètres.Les pilleurs l’ont ravagé en si peu de temps, se désolent des représentants des familles Nekrouch, El Qorchi, les héritiers Chmiâate, Rebbah, des propriétaires de titres fonciers de quelque 45 ha spoliés. L’activité de pillage s’intensifie surtout le soir à quelque 500 mètres de la plage. Le mode opératoire ne change jamais: intervenir entre le coucher du soleil et le lever du jour. La nuit, les camionneurs éteignent les feux du véhicule avant d’accéder au site. Ils connaissent parfaitement le terrain sinueux qui mène jusqu’à la «carrière». De nombreuses clôtures et garde-fous métalliques de l’autoroute sont volés et placés au fond du creuset pour faciliter le passage et éviter aux camions de s’enliser dans le sable. Les plaques minéralogiques sont souvent maculées de boue ou «cernées» de phares de manière à les rendre illisibles. Dans l’enceinte de la carrière, le camion fait marche arrière et reste en moyenne 10 à 15 minutes en contrebas de la dune, un temps record pour charger! Aussitôt le camion arrivé, plus d’une trentaine de pelletiers en moyenne sont à pied d’œuvre pour charger sous l’œil vigilant du camionneur-tâcheron. Eux, ce sont principalement des jeunes des douars avoisinants. Ils attendent discrètement dans une cabane de fortune l’arrivée des camions. Les pelletiers sont payés en moyenne 150 DH par camion, voire 250 DH pour les remorques, soit 10 à 20 DH par personne. Ce sont généralement eux qui alertent les camionneurs de visites inopinées, de contrôles ou de la présence de personnes «suspectes». Ils sont munis de GSM et alertent les chauffeurs de camions du moindre détail. Les pilleurs bénéficient généralement de l’appui de la population des douars avoisinants. C’est instantané, le bouche à oreille fonctionne à merveille!. Milice contre milice !«Tous ceux qui ont un contact avec la mer peuvent avoir des réactions violentes», fait remarquer le propriétaire d’un terrain squatté aussi par les pilleurs: «Dès que les pelletiers sentent que leurs intérêts sont menacés, ils peuvent être très violents. Des fois, ils assomment les suspects à coups de pelles», prévient le propriétaire terrien. Il en veut pour preuve, l’agression récente d’un agent d’autorité. «Il y a 6 mois, un moukaddem a été défiguré simplement parce qu’il a osé donner des noms de patrons de pilleurs de sable aux autorités locales». Un propriétaire dont le terrain est squatté se déplace souvent sur les lieux accompagné d’une milice armée de gourdins pour arrêter les camionneurs. Et c’est milice contre milice! «Une fois je les arrête, je conduis moi-même le camion à la fourrière et j’appelle la gendarmerie pour établir un PV et épingler les contrevenants», témoigne M. C, locataire d’un terrain pillé et transformé en carrière clandestine depuis 7 ans. Face au laxisme des autorités, M. C se fait souvent justice lui-même. Il saisit parfois le camion des pilleurs et le conduit lui-même à la fourrière. Les sanctions ne suivent pas toujours. «Une fois, accompagné d’un gendarme, un camionneur a pu même entrer à la fourrière et à sortir par effraction son véhicule», témoigne le propriétaire d’un terrain. C’est dire que les pilleurs ont un appui solide, car souvent tous ceux qui sont arrêtés finissent pas être relaxés le lendemain, soutient-il. Le sujet est tabou dans la région. Une omerta règne de ce côté-ci du Gharb. C’est un dossier sensible en raison de la qualité des titulaires de licences d’exploitation et employeurs de pilleurs (commis de l’Etat, hommes politiques, députés, hauts gradés de l’armée, de la gendarmerie...). Certains noms très connus à Rabat servent de repères dans les carrières clandestines. D’autres encore parlent d’un haut gradé de la Gendarmerie qui disposerait d’une flotte de camions. Des noms de pilleurs avec des flottes importantes de camions sont connus de tous: L’on parle d’une véritable mafia du sable chapeautée par Al Qodssiyine (des frères déjà incarcérés pour pillage de sable) connus sous l’appellation Ouled Mennana à 30 km au Nord de Kénitra, exactement à Kabate avec une flotte de 17 camions, de Abdelmalek El Ghoumari de Jorf El Melha (4 camions solo)... Même un pharmacien de Kénitra aurait intégré la filière avec l’acquisition d’un semi-remorque neuf. Les noms sont donc connus de tous et répertoriés auprès des autorités locales et forces de l’ordre. «Si la Gendarmerie voulait vraiment en finir avec le pillage, cela ne prendrait pas plus de 24 heures. Ils ont les adresses et connaissent parfaitement les matricules des camions en question», tient à préciser un membre de la Commission préfectorale chargée du suivi des carrières. Une chose est sûre, «on ne peut éradiquer totalement le pillage», reconnaît une source proche de la wilaya. Mais l’une des solutions serait d’autoriser d’autres sites, des carrières réglementées avec un cahier des charges précis. Au moins, on aurait fixé les responsabilités, les quantités extraites et le timing.Or, pour le moment, même pour les carrières autorisées, le cahier des charges souffre de quelques bizarreries: l’exploitant est censé réaménager le site naturel, à l’identique après exploitation. Ce qui n’est pas possible compte tenu de la dégradation du sol. Il est évident que dans le Gharb, l’équilibre naturel est rompu!


L’étrange attitude de la Gendarmerie !

La nuit du lundi 22 octobre, alors que l’équipe de L’Economiste était dans une carrière clandestine à Ouled Mehdi, à une trentaine de km au nord de Kénitra, deux camions chargeaient du sable pillé en toute impunité. Nos accompagnateurs, des locaux, ont vite appelé l’adjudant de la Gendarmerie pour déplacer des agents et arrêter les pilleurs. Mais aussi pour assurer la protection des journalistes et relayer l’arrestation, photos à l’appui. En 30 minutes, 4 appels ont été émis à cette brigade. On nous a fait croire qu’une équipe allait se déplacer sur les lieux… en vain. Une demi-heure plus tard, l’on s’excuse en invoquant le sous-effectif. «Il faut attendre. Seuls deux gendarmes sont dans la brigade», avait argué l’air désolé l’adjudant au téléphone.



Impact sur l’environnement

Selon une étude récente du LPEE, l’extraction non contrôlée des sables de plage présente le plus souvent un impact négatif et des risques éminents et immédiats sur l’environnement avoisinant: les spécialistes parlent d’une «rupture de l’équilibre dynamique des plages, provoquant une érosion marine intense et par la suite une «disparition» de la plage toute entière. A cela s’ajoute la contamination de la nappe d’eau douce par l’eau salée. Sans oublier la perturbation des terrains agricoles avoisinants. Or, dans le Gharb, des serres de bananes sont à proximité des carrières clandestines, de même qu’une forêt.Quant à l’impact négatif sur la qualité du béton, l’étude de LPEE cite surtout la forte teneur en sels minéraux pour le cas des sables de plage récents. D’où la nécessité d’effectuer une opération de lavage pour réduire cette teneur en sels ayant une conséquence négative sur la qualité et la durabilité du béton. Car les sables de dunes sont en fait des sables de plage relativement anciens qui ont subit des transformations plus ou moins importantes sous l’effet soit des forces du vent, soit du recul de la mer. Les dunes constituent en réalité l’arrière-pays historique des sables de plage.


36 carrières autorisées à Kénitra

Le Gharb compte aussi des carrières de sable autorisées. A Kénitra uniquement, l’on répertorie quelque 36 carrières de sable autorisées en plus d’une plate-forme de dragage de la société Drapor. L’informel y représente plus de 30% de la production de sable. Par type de terrain de carrière, Kénitra compte des terrains des Eaux & Forêts, des Domaines de l’Etat, des terres collectives (terrains jmouaâ) et autres terrains privés. Ce sont ces derniers qui sont susceptibles de passer en carrières de pillage. Quant au domaine public maritime, il est protégé naturellement. Les camions ne peuvent accéder à ces sites. Les carrières «légales» sont situées entre Mehdia et My Bousselhame et contrôlées par une commission provinciale présidée par le wali de Kénitra. Les camionneurs s’amusent donc à piller les zones limitrophes des sites autorisés. La commission provinciale effectue des visites inopinées pour contrôle dans les sites dits autorisés, mais n’intervient jamais dans les sites clandestins de pillage, fait remarquer un membre de la commission. En plus, l’outil de contrôle ne fonctionne pas le soir. La Gendarmerie invoque le sous-effectif et le manque de moyens, alors que les autorités locales se plaignent de ne pas «avoir assez de forces publiques». Même en cas d’arrestation, c’est le chauffeur du camion qui est arrêté, jamais le propriétaire. En cas d’arrêt, le chauffeur purge généralement une peine maximale de 2 mois d’emprisonnement et le camion est souvent mis en fourrière pendant au moins un mois. Amin RBOUB

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