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    Economie

    Exclusif/Commerce: Le Maroc peut être entraîné dans le tourbillon

    Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5437 Le 23/01/2019 | Partager
    Le Royaume demeure dépendant de l’Europe pour ses exportations
    Politiques commerciales, instabilités financières, dette... les facteurs de risque
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    Nicolas Maystre(*), économiste à la Cnuced: «Afin de ne pas répéter les erreurs des années 1930, la Cnuced propose de revenir à la Charte de La Havane, qui était la première tentative d’établir un système commercial multilatéral réglementé…» (Ph. Cnuced)

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    (*) Nicolas Maystre est économiste à la Cnuced où il travaille pour la division de la Mondialisation et des Stratégies de développement. Il fait partie depuis 2011 de l’équipe de rédaction du rapport sur le commerce et le développement. Depuis 2008, il contribue aussi à la rédaction du rapport Situation et perspectives de l’économie mondiale du Secrétariat des Nations unies.

     

    Une croissance mondiale de 3% en moyenne. C’est sur quoi tablent les Nations unies en publiant leurs perspectives économiques (cf. notre édition N° 5436 du mardi 22 janvier 2019). Ceci sur fond d’intensification des différends commerciaux, de risques de difficultés et d’instabilités financières et de tensions géopolitiques latentes. Les perspectives se diversifient par région.

    En Afrique du Nord, la  croissance économique devrait légèrement ralentir pour atteindre 3,4% en 2019 et 3,5% en 2020 (après 3,7% en 2018). L'instabilité politique et les troubles sociaux restent un facteur de risque sur la région.

    L’expansion économique du Maroc se poursuit, bien qu’à un rythme légèrement réduit, estimée à 3,5% en 2018. Si le recul de la production de phosphate et une production agricole modeste ont contribué à ce ralentissement, la demande intérieure reste vigoureuse. L’économie marocaine devrait connaître une croissance de 3,8% en 2019 et 3,9% en 2020. Tour d’horizon.

    - L’Economiste: Pour plusieurs institutions internationales, l’économie mondiale s’essouffle? Quelle est l’analyse de la Cnuced?
    - Nicolas Maystre:
    L’économie mondiale continuera de croître à un rythme constant d’environ 3% en 2019 et 2020 si aucun obstacle majeur ne vient entraver la croissance(1). Malheureusement, ce scénario, relativement optimiste, est de plus en plus incertain car des inquiétudes subsistent quant à la viabilité de l’économie mondiale face à des difficultés croissantes dans les domaines financier, social et environnemental. En bref, l’économie mondiale est confrontée à une convergence de risques susceptibles de perturber gravement l’activité économique et d’infliger des dégâts considérables aux prévisions de développement à plus long terme. Ces risques comprennent notamment le déclin du soutien aux solutions multilatérales, la montée des conflits liés aux politiques commerciales, les instabilités financières liées à l’élévation des niveaux de dette et l’augmentation des risques climatiques, alors que le monde connaît un nombre croissant de phénomènes météorologiques extrêmes.

    - Maintenez-vous l’alerte sur la dette mondiale?
    - Les niveaux de dettes publiques et surtout privées ont continué d’augmenter. Dans plusieurs pays, les importantes obligations au titre du service de la dette pèsent déjà lourdement sur les finances publiques. Plus généralement, l’augmentation de la dette des entreprises et des ménages dans un grand nombre de pays en développement n’a dans l’ensemble pas toujours été accompagnée d’une expansion équivalente des actifs productifs. Cette tendance soulève des inquiétudes quant à sa soutenabilité à plus long terme et à la capacité de production à moyen terme.
    Dans le climat d’incertitude actuel, toute situation inattendue ou tout changement soudain du sentiment pourrait déclencher de brusques corrections des marchés et une réaffectation désordonnée du capital. Une hausse rapide des taux d’intérêt et un raffermissement important du dollar pourraient exacerber les fragilités intérieures et les difficultés financières dans certains pays, entraînant un risque accru de surendettement.
    En ce qui concerne la dette souveraine, le système de restructuration actuel repose sur des dispositifs ponctuels et est donc extrêmement morcelé. La Cnuced a depuis longtemps mis en avant qu’une approche plus équilibrée de la restructuration des dettes souveraines est nécessaire. Une telle approche devrait inclure des principes pour mieux guider et coordonner le processus de restructuration, préparant ainsi la voie à un processus international de mise en faillite qui empêcherait les dommages économiques et sociaux causés par un défaut de paiement. Il s’agirait notamment d’établir un ensemble de procédures réglementaires de nature à faciliter une restructuration avec allégement et recouvrement des créances, dans l’intérêt tant des créanciers que des débiteurs.

    - Comment voyez-vous la fin du feuilleton Brexit? Pourquoi cette sortie de l'UE est si compliquée?
    - La grande incertitude liée à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) demeure un frein majeur pour cette économie, les entreprises prenant des précautions pour se prémunir contre une sortie rude sans accord clair sur les prochaines relations commerciales.
    Tout cela a déjà entraîné un renforcement de conséquences économiques palpables telles que le déplacement d’actifs ou le détournement des investissements par les entreprises du Royaume-Uni à l’UE. En cas de sortie tumultueuse de l’UE, l’économie britannique court le risque de connaître bien plus de perturbations internes compte tenu de l’absence d’un cadre juridique d’envergure qui régirait ses relations commerciales futures avec l’UE, tandis que le secteur financier européen pourrait être gravement perturbé.

    - Un risque de contagion est souvent évoqué dans les débats. Quels sont les pays exposés?
    - Dans un monde globalisé où les économies nationales sont de plus en plus interconnectées, tous les pays sont exposés. Bien entendu, cela dépend de la nature risque que l’on considère (financier, commercial, etc.) et de la dépendance de l’économie en question avec se(s) partenaire(s) en proie à des difficultés.

    - Quel impact sur les partenaires notamment marocains?
    - Pour ce qui est du Maroc, les craintes se portent notamment sur l’Europe étant donné l’importance de l’UE pour ses échanges économiques, que ce soit dans le commerce des biens, mais aussi des services (tourisme), ainsi que pour les transferts de fonds des travailleurs migrants.

    - Les institutions et les accords au centre du système multilatéral sont soumis à une pression. Avons-nous une «police d’assurance» en cas de guerre commerciale généralisée?
    - A l’heure actuelle, nous ne sommes pas au stade d’une guerre commerciale généralisée, même si la situation actuelle est loin d’être idéale. Bien entendu, il n’existe pas de police d’assurance pour pouvoir se prémunir de ce type de risque. Comme je le disais précédemment, il est capital pour les Etats de regagner de l’espace politique afin de pouvoir réagir face à des chocs négatifs futurs.

    Propos recueillis par  Fatim-Zahra TOHRY

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    (1) Le rapport «situation et perspectives de l’économie mondiale 2019» est l’une des publications phares des Nations unies sur les tendances économiques observées au niveau mondial. Il est produit annuellement par le Département des affaires économiques et sociales des Nations unies en collaboration avec la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) et les cinq commissions régionales et l’Organisation mondiale du tourisme de l’ONU.

                                                                                        

    «L’hypermondialisation n’a pas profité à tous»

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    Ces dernières années, la Cnuced a systématiquement plaidé en faveur d’un nouveau pacte international − une «nouvelle donne mondiale» − qui aurait pour objectif de réaliser l’intégration économique  selon des modalités plus démocratiques, plus équitables et plus viables. Ces thèmes ont été développés en détails dans les diverses livraisons annuelles de son rapport sur le commerce et le développement.

    «En ce qui concerne les stratégies concernant le commerce international et l’architecture qui le sous-tend, nous estimons que l’hypermondialisation n’a pas profité à tous. Néanmoins, la solution n’est ni dans un retour à un nationalisme nostalgique, ni dans une intensification du libre-échange», indique Nicolas Maystre.

    En effet, le libre-échange est souvent une caution idéologique qui restreint la marge d’action des pays en développement et affaiblit les protections dont bénéficient travailleurs et petites entreprises, tout en préservant les tendances des grandes entreprises à la recherche de rentes.

    Ainsi, dans le monde réel, les guerres commerciales sont davantage le symptôme d’une dégradation du système économique et de l’architecture multilatérale, c’est-à-dire d’une maladie qui prend la forme d’un cercle vicieux liant les entreprises et la sphère politique tout en accroissant les inégalités, dans lequel l’argent sert à acquérir du pouvoir politique et le pouvoir politique sert à faire de l’argent.

    Revenons à la Charte de La Havane

    Tout l’enjeu consiste à trouver des moyens de rendre le multilatéralisme opérationnel. Afin de ne pas répéter les erreurs des années 1930, la Cnuced propose de revenir à la Charte de La Havane, qui était la première tentative d’établir un système commercial multilatéral réglementé.

    A cette fin, une véritable coopération internationale sera indispensable pour surmonter les nombreux nouveaux obstacles − que ne connaissaient pas les signataires de la Charte en 1948. Il faudrait, au minimum, instaurer trois priorités: lier les discussions commerciales à un engagement en faveur du plein emploi et de la hausse des salaires, réglementer les pratiques abusives des entreprises et garantir une marge d’action suffisante pour s’assurer que les pays peuvent gérer leur intégration conformément aux objectifs de développement durable.

    En conclusion, ce n’est pas le commerce qui pose problème, mais la manière dont il est géré. Le discours lénifiant selon lequel tout le monde serait gagnant revient bien trop souvent à faire abstraction des conditions générales indispensables à un large partage des bénéfices et à nier la réalité du monde d’aujourd’hui, dans lequel seul le vainqueur remporte presque tout. Malheureusement, la marge d’action des gouvernements pour corriger cette tendance s’est souvent rétrécie sous l’effet d’accords de libre-échange dont les dispositions de plus en plus intrusives témoignent de l’emprise des grands exportateurs sur des processus de négociation opaques.

    Ces accords deviennent de plus en plus des instruments de maximisation de la rente pour les grandes entreprises exportatrices, notamment grâce à des dispositions sur les droits de propriété intellectuelle, les flux de capitaux internationaux, les procédures de règlement de différends entre investisseur et État et l’harmonisation des normes réglementaires, entre autres choses, qui ont peu à voir avec le commerce stricto sensu. Il est intéressant de relever que les accords commerciaux Sud-Sud présentent une probabilité plus faible de donner lieu à de tels abus de pouvoir de la part des entreprises.

    F. Z. T.

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