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    Ergonomie, jeux, motivation, travail collectif… l’école idéale d’Aberkane

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4940 Le 17/01/2017 | Partager
    Les lois naturelles de l’enfant rendent possible un modèle pour tous
    La note permet aux parents de ne pas s’occuper de l’éducation de leurs enfants!
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    Idriss Aberkane, professeur à Centrale-Supélec, consultant international : «Il faut s’inspirer de la renaissance dans sa grande qualité qui est l’ergonomie. Mais il faut absolument, aussi, préserver la démocratisation de l’école que nous a apportée la révolution industrielle»  (Ph. Jean Pierre Boeye)

    - L’Economiste: La réforme du système d’enseignement ne dépend-elle pas des réalités de chaque pays?
    - Idriss Aberkane:
    Si, mais il existe des lois naturelles de l’enfant. C’est ce qu’a démontré Céline Alvarez qui a écrit un livre sur la question. L’idée selon laquelle il y a différents styles cognitifs d’apprentissage n’est pas confirmée aujourd’hui par les neurosciences. Nous avons tous l’illusion que nous pouvons apprendre de façon différente. Du point de vue cognitif, la manière dont le cerveau apprend est sensiblement la même chez tout le monde. Ce qui change, en fonction des gens, c’est la partie volitive. C’est-à-dire celle liée à la motivation et à la passion. 
    Cette idée qu’il existe des lois naturelles de l’enfant pose la possibilité qu’après tout, nous pouvons inventer une école que tout le monde peut utiliser, mais en s’épanouissant.   

    - Justement, à quoi ressemblerait l’école idéale pour vous?
    - C’est le croisement entre l’ergonomie de la renaissance et la démocratie de l’ère industrielle. Cette dernière, c’est le fastfood. L’offre est standardisée, avec le même menu pour tout le monde. La renaissance, elle, c’est Léonard De Vinci qui enseigne à François Ier. C’est le Roi, et il faut se débrouiller pour qu’il réussisse. L’enseignant n’est, au final, que l’employé du Souverain. Cette notion que l’élève soit au-dessus du professeur sur le plan social est très intéressante. Sauf qu’il n’y a que le Roi qui peut se payer ce genre d’enseignement, car très cher et élitiste. Néanmoins, il est ultra ergonomique. Enseigner à François Ier était un vrai défi, parce que le monarque avait de nombreuses distractions, la chasse, les galanteries du palais, l’administration du royaume, la guerre,… De Vinci a, cependant, réussi le tour de force de recueillir son attention et son temps. C’est l’idéal. Il faudrait aujourd’hui que tout le monde soit Roi dans l’enseignement. Notre cerveau est sacré et il faut le respecter. C’est pour cette raison qu’il est important de s’inspirer de la renaissance dans sa grande qualité qui est l’ergonomie. Mais il faut absolument, aussi, préserver la démocratisation de l’école que nous a apportée la révolution industrielle. 

    - Vous prônez également certains ingrédients, comme le jeu, le travail collectif, la motivation…
    - Et l’épanouissement, la fraternité….Ce sont, en fait, des valeurs importantes de la vie. L’école doit être au service de la vie et non le contraire. Quand la vie passe au service de l’école, c’est une catastrophe, un enfermement. L’école doit respecter la forme naturelle de la vie, qui s’articule  autour de la fraternité, de l’épanouissement… et non l’interrompre.  Quand elle s’interpose dans l’accomplissement naturel de notre existence, elle devient une nuisance. Dans mon livre, je parle de la vie notée. Je dis qu’elle est à la vraie vie ce que le cheval de bois est au vrai cheval. Pour apprendre à monter à cheval, vous pouvez passer sur un cheval de bois. Il existe, cela dit, des gens qui réussiront sur le vrai cheval sans jamais avoir touché à un cheval de bois. La vraie vie, c’est pareil. Il y a des gens qui réussissent sans jamais avoir connu la vie notée. C’est le cas d’Arthur Ramiandrisoa, plus jeune bachelier de l’histoire de France, qui n’a jamais été à l’école, mais qui a décroché son bac à l’âge de 11 ans et 11 mois. Ce n’est pas à l’Homme de servir l’école, mais à l’école de servir l’Homme. 
    Les gens qui réussissent sans passer par l’école, nous les accusons de cela, nous les traitons d’imposteurs, de charlatans. Nous leur disons qu’ils ne le méritent pas. Cependant, il faut bien comprendre que la vraie vie est supérieure à la vie notée. 

    - Vous, vous avez obtenu trois doctorats, et on vous l’a quand même reproché!
    - Oui, et je suis assez fier de cela, parce que tout ce que j’ai décrit dans mon livre  a été, mot pour mot, situation par situation, représenté par mes détracteurs, un par un! D’abord, c’était une dissonance cognitive. Pour eux, c’était impossible, il ne pouvait pas s’agir de vrais doctorats. En fait, c’est un honneur, car dans ce monde, quand vous rencontrez le succès, la règle du jeu, c’est que vous devez tirer une carte ennemie dans le paquet. Et je ne fais pas exception à la règle. Mais j’ai eu la main heureuse, puisque j’ai tiré les frères Dalton, bêtes et méchants, qui sont dans l’intolérance et l’exagération la plus totale. Cela m’a permis de ne pas avoir à me justifier dès le départ, parce que mes «partisans» voyaient le côté excessif de leurs critiques. 
    J’ai écrit dans mon livre que ceux qui sont restés dans la conformité détestent cordialement ceux qui s’en sont émancipés. Vous ne pouvez pas leur en vouloir, parce que leur cerveau est face à un choix difficile. Soit admettre qu’ils auraient dû quitter la conformité, ce qui est reconnaître  leur propre échec. Soit considérer qu’ils ont eu raison de rester dans la conformité, et que par définition, c’est celui qui n’est pas conforme qui a tort. 

    - Au Maroc, près du tiers des enfants qui quittent l’école le font parce qu’ils ne l’aiment pas. Cela illustre parfaitement l’importance de l’amour que vous décrivez.
    - Le péché originel du système éducatif marocain, c’est d’avoir copié le système français. Aujourd’hui, je ne vois aucun pays qui se vante d’avoir copié ce modèle. D’ailleurs, nous constatons que l’élite économique marocaine préfère, de plus en plus, envoyer ses enfants aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, voire même au Sénégal. Le système français n’a été copié que quand il a été imposé par la colonisation. Et s’il n’a pas été copié, c’est qu’il y a bien une raison! Quand votre système n’a pas été plébiscité, vous avez deux choix. Soit vous vous dites, nous avons fait une erreur, et là c’est la modestie. Ou bien vous vous dites, non c’est l’exception culturelle française. Nous sommes les meilleurs, mais vous n’avez pas compris! Malheureusement, cela relève plus de l’illusion que de la vérité. 

    - Le bourrage de crâne est typique du modèle marocain. Quel est son effet sur le cerveau?
    - Il détruit la volition, c’est-à-dire la volonté. Il ne détruit pas forcément les mécanismes d’apprentissage cognitifs, mais il peut tuer la motivation, l’envie d’apprendre. Il faut comprendre que notre cerveau a un appétit. Le problème, ou peut-être l’avantage du cerveau, c’est que quand il refuse de s’alimenter, il ne meurt pas pour autant, contrairement à notre corps. Donc, quand vous dégoûtez quelqu’un, et tuez son appétit cognitif, cela peut être le cas pour une très longue période. Pour moi, c’est un crime. 

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    «Le péché originel du système éducatif marocain, c’est d’avoir copié le système français.

    Aujourd’hui, je ne vois aucun pays qui se vante d’avoir copié ce modèle»

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    - Le châtiment corporel est également toujours pratiqué, même s’il est moins fréquent qu’avant. Qu’est-ce que cela peut provoquer? 
    - Cela relève du bizutage. C’est une souffrance inutile. Son principe est de faire souffrir les autres pour rien. Quand cela arrive à quelqu’un, son cerveau se met dans une situation très difficile. Ou bien il accepte et décide de ne pas faire la même chose à la génération suivante. C’est la voie du sage, d’un Martin Luther King, un Nelson Mandela ou un Gandhi. La voie du débile, qui est malheureusement celle de la majorité, est de se dire, puisque j’ai souffert, je ferai souffrir la génération suivante pour donner du sens à mon propre tourment. Petit à petit, il est érigé en vertu. Quand une souffrance n’a pas de sens, notre cerveau meurt d’envie de lui en donner un. Il dira que c’est noble, ou bien que Dieu l’a voulu... 

    - Certains avancent, d’ailleurs, que le bâton est issu du paradis! 
    - Dans le monde arabe, il existe cette notion de devoir justifier la souffrance. L’une des grandes maladies psychologiques du monde arabe, c’est la patriarchie, et ce depuis bien avant l’islam. Dans son livre, «Allah n’y est pour rien», Emanuel Todd avait décrit cela. La patriarchie a deux tendances fortes. Elle réduit le pouvoir des jeunes et des femmes, et en général, elle s’accompagne d’une gérontocratie. 
    Je sais qu’en Syrie et en Jordanie ils continuent de donner des coups de bâton sur les pieds, parce qu’ils ont vu leurs parents le faire. Ceux qui s’amusent à dire que Dieu l’a voulu, c’est que Dieu a bon dos, l’on s’y réfère pour justifier tout et n’importe quoi. Dans le Coran, dans la sourate Al Aâraf, quand les mécréants sont interrogés sur leurs turpitudes, ils répondent qu’ils ont imité leurs pères. Et la sourate leur dit, mais enfin n’avez-vous pas honte de dire nous avons vu nos pères le faire et de considérer que donc c’est correct! C’est pareil pour le châtiment corporel. Ceux qui le pratiquent, s’ils prétendent être de bons musulmans, qu’ils lisent la 7e sourate Al Aâraf. Je suis catégorique, bien sûr qu’il faut éliminer les châtiments corporels à l’école. L’Angleterre, avait également eu ce débat. Elle s’en est passée, et cela n’a pas détruit son système pour autant. 

    - Est-ce utile de noter les élèves durant les premières années de leur scolarité?
    - Personnellement, je suis contre. Il y en a qui ont banni la notation, comme les Finlandais. Cela ne veut pas dire qu’ils ont éliminé l’évaluation. La note est un outil, vous pouvez en faire le meilleur comme le pire. Certaines écoles donnaient des notes négatives aux élèves, ce qui est totalement débile. C’est comme dire à l’enfant qu’il aurait mieux fait de ne rien faire! Il s’agit à la fois d’une erreur et d’une horreur. 
    La note, elle, sert à quoi? Son rôle est de permettre aux parents de ne pas s’occuper de l’éducation de leurs enfants, parce qu’ils disposent d’un thermomètre. Mais permet-elle de mesurer les capacités de l’élève? Oui et non. En général, elle confirme qu’il assimile les éléments scolaires qui lui sont demandés. Cela dit, certains élèves maîtrisent le programme mais obtiennent de mauvaises notes. Il ne faut donc pas sacraliser la note. Elle doit être au service de l’homme et certainement pas le contraire. Aujourd’hui, c’est l’homme qui est au service de la note, du berceau au tombau. Nous avons des notes pour les dettes souveraines et pour tout. Cela crée une civilisation d’étiquettes, que l’auteur René Guénon avait bien dénoncée au début du siècle dernier. Il ne faut pas que l’homme devienne l’esclave de ses propres créations. 

    - Au Maroc, nous avons des classes qui accueillent jusqu’à 70 élèves. Est-ce possible d’apprendre en situation de sureffectif?
    - C’est aussi le cas en Algérie et en Tunisie. Ce n’est pas politiquement correct de le dire, mais il y a des professeurs qui ont réussi à exceller dans ces conditions. Sauf qu’ils ont eu recourt à des méthodes incluant le jeu. Les gros effectifs peuvent aussi être un avantage. J’en ai, d’ailleurs, parlé avec le ministre, Rachid Benmokhtar. Si vous dites cela en France, vous avez tout de suite les syndicats sur le dos! Par exemple, pour l’enseignement des arts martiaux, certains enseignent à 500 élèves d’un coup, dont des petits de 7 ou 8 ans. Et ils y arrivent sans problème, car ils ont créé un cadre qui rend la chose possible. Le modèle d’enseignement actuel ne le permet pas. Dans les ateliers de la renaissance, vous pouviez parfois ne jamais voir le maître. Toutefois, ce système reposait toujours sur le mentorat intermédiaire. Quand un élève devenait bon, il pouvait être mentor d’un autre élève. Le professeur disposait donc de relais dans sa classe. Or,  le relais, l’enseignement de la 3e république l’interdit strictement. Le professeur est le représentant de l’Etat sur terre. C’est toujours l’Etat qui a raison, et le professeur ne doit surtout pas être contredit. Il lui est, aussi, rigoureusement interdit de déléguer sa tâche à un tiers. 
    Les meilleurs modèles d’enseignement sont ceux où l’élève devient mentor. Et l’on sait que quand il le devient, il apprend beaucoup mieux et beaucoup plus vite. Dans le cas marocain, ce n’est pas bon d’avoir 60 élèves, mais je ne peux me permettre de dire que ce problème est ingérable. 

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    «Dans ce monde, quand vous rencontrez le succès, la règle du jeu, c’est que vous devez tirer une carte ennemie dans le paquet.
     Et je ne fais pas exception à la règle»

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    - Vous considérez-vous comme un surdoué ou simplement quelqu’un qui a eu accès à un bon système d’enseignement?
    - J’ai rencontré de vrais surdoués. Je pense que c’est simplement une question d’amour. Au final, si j’ai passé des doctorats, c’est justement parce que je ne suis pas un surdoué. Il y a des surdoués qui n’arrivent pas à percer dans le système éducatif, car ils le considèrent comme violent, trop rustique et rudimentaire. Mon grand frère, par exemple, est un surdoué. Mais il a été beaucoup moins tolérant vis-à-vis des erreurs du système éducatif, contrairement à moi. 

    - Que fait-il dans la vie?
    - Mon frère est infirmier. Il n’a jamais voulu faire des études trop longues. Il y a des personnes qui ont des QI de 160 et qui sont jardiniers. Et ils vivent très bien comme ça. L’école ne capture pas l’intelligence humaine, mais seulement une partie. 

    L’autonomie des établissements au lieu de la bureaucratie!

    Le système d’enseignement marocain, Idriss Aberkane ne l’a pas pratiqué sur le terrain, mais il l’a un peu étudié. Il a même conseillé le ministère de l’Education nationale sur certaines questions, telles que l’alphabétisation et la lutte contre l’échec scolaire. Ses tares, il en connaît quelques-unes. «L’un des vices fondamentaux du système éducatif français, que le Maroc a copié, c’est la promotion par l’ancienneté. Par conséquent, les profs les moins expérimentés se retrouvent à gérer les situations les plus dures», souligne-t-il. «Dans un hôpital, c’est le professeur de médecine qui justifie de 30 ans de métier qui se charge des cas les plus difficiles», poursuit-il. Pour lui, la hiérarchie telle qu’établie dans les hôpitaux pourrait être une source d’inspiration pour les écoles. Par exemple, pourquoi pas des chefs de services dans les établissements scolaires? Cela permettrait, selon lui, une plus grande circulation de la connaissance et une meilleure gestion des situations ardues. 
    Idriss est également partisan de l’autonomie des écoles, à l’image des free schools londoniennes. Une autonomie qui leur permettrait d’être en contact permanent avec leurs usagers, à savoir les élèves et les parents, au lieu de se noyer dans la bureaucratie. «Le principe d’une bureaucratie, c’est qu’elle prétend que la procédure est supérieure au résultat. Son autre vice, c’est qu’elle met un maximum de distance entre le preneur de décision et celui qui en subit les conséquences. D’ailleurs, le décideur n’en est jamais impacté», explique l’auteur du livre «Libérez votre cerveau! Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société». Autre ingrédient de réforme, et pas des moindres, la possibilité pour les établissements scolaires de recruter directement leurs professeurs. Chose qui, à l’instar du modèle français, est aujourd’hui impossible au Maroc. 

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