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Enseignement : Alaoui: «Je regrette mon passage au gouvernement!»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4907 Le 29/11/2016 | Partager
Le système cassé pour des raisons politiciennes
Arabisation improvisée et idéologie de l’autorité, les sources de la «catastrophe»
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My Ismaïl Alaoui, ancien ministre en charge de l’enseignement primaire et collégial: «J’aurais peut-être dû rendre mon tablier et crier au scandale. Je n’ai pas pu le faire pour des considérations d’ordre politique. Responsable d’un parti, je ne pouvais claquer la porte sans que cela ne soit exploité de manière politicienne» (Ph. Bziouat)

- L’Economiste: A votre avis, quelles sont les principales raisons derrière l’échec du système éducatif?
- My Ismaïl Alaoui:
J’ai assumé la responsabilité de l’enseignement fondamental pendant deux ans et quelques mois (1998-2000). Nous avions bien commencé avec le premier gouvernement El Youssoufi. Malheureusement, la machine a été littéralement cassée, principalement pour des considérations politiciennes. A mon avis, la raison profonde de la descente aux enfers de notre enseignement est liée aux réformes engagées par feu Azzeddine Laraki. C'est-à-dire, une arabisation improvisée et l’introduction d’une idéologie qui ne prévalait pas auparavant. Celle de l’argument d’autorité, qu’il soit d’ordre politique, social ou religieux. Quoique la religion est peut-être innocente de ce qu’on lui a fait faire.

- Que voulez-vous dire par «l’argument d’autorité»?
- Au lieu de former les élèves à l’esprit critique, nous avons préféré abolir chez eux cette faculté, en se basant sur des considérations à la fois politiques et idéologiques. De manière concomitante, il y a eu cette arabisation faiblement pensée qui a déstabilisé les élèves. Je suis de ceux qui pensent que l’arabe est capable de transmettre toutes les connaissances. Toutefois, ce n’est pas possible si les enseignants ne sont pas correctement formés. Nous avons beaucoup improvisé et testé différentes formules qui prévalaient de par le monde sur nos élèves, au lieu de réfléchir à partir de nos propres données. Sont venus s’ajouter, le boom démographique, la massification, l’effondrement de la morale civique, y compris parmi les enseignants.
Cependant, je crois que nous pouvons toujours remonter la pente. Cela demandera du temps. Des moyens, nous en avons déjà beaucoup dépensé, mais mal. Le dernier avatar de la mauvaise gestion financière est le fameux Plan d’urgence. L’on se demande où sont passés les milliards qui ont été alloués.

- Ne s’agit-il pas aussi d’un problème de gestion prévisionnelle, comme cela a été le cas pour le déficit de profs?
- Absolument. Nous savions que des enseignants partiront à la retraite et  que le taux d’augmentation démographique n’était pas encore stabilisé. Rien n’a été fait en conséquence.
Je suis désespéré et je regrette très fortement mon passage au gouvernement, pour les deux responsabilités que j’ai assumées. Après l’Education nationale, je suis passé à l’agriculture, où j’ai passé deux ans et deux mois. Ce n’est pas pour me dédouaner, j’assume mes responsabilités. J’aurais dû, peut-être, à ce moment là rendre mon tablier et crier au scandale. Je n’ai pas pu le faire pour des considérations d’ordre politique. Responsable d’un parti, je ne pouvais claquer la porte sans que cela ne soit exploité de manière politicienne.

- Avez-vous pris des décisions que vous avez regrettées à l’Education nationale?
- J’en regrette une seule, celle relative au temps scolaire dans le monde rural. J’ai laissé la liberté aux enseignants de choisir, et ils ont choisi la pire solution. Je pensais qu’il fallait adapter le temps scolaire aux saisons, afin de permettre aux enfants de quitter leur maison après que le soleil se soit levé, et de rentrer chez eux avant le coucher du soleil. Il était aussi question de tenir compte des activités agricoles. Au lieu de prendre en compte les besoins de leurs élèves, les enseignants ont fondé leur décision sur des considérations qui leur sont propres. Ils ont opté pour la méthode canadienne de la demi-journée. Mon grand regret est d’être tombé dans un démocratisme qui, dans le cas d’espèce, était de mauvais aloi.
Dans les villes, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir décidé que les unités scolaires restent à taille humaine. Certaines écoles primaires regroupent entre 1.000 et 1.200 élèves, une aberration. C’est ingérable et inhumain.

Une occasion ratée pour parer au déficit de profs

MY Ismaïl Alaoui est peut-être le seul ministre à avoir tapé du poing sur la table pour exiger le recrutement d’enseignants supplémentaires. Une étude réalisée par son département avait démontré qu’il fallait engager entre 10.000 et 11.000 profs chaque année pendant 5 ans. «Notre requête a été refusée par le ministère des Finances. Il a fallu que je tape sur la table pour que l’écho de mes hurlements à la Primature arrive aux oreilles de feu SM Hassan II», témoigne l’ancien ministre. «La décision a alors été prise de passer du nombre ridicule proposé à un nombre plus respectable. Nous n’avons, cela dit, pas atteint les 10.000 profs. Si nous avions agi à ce moment là, je pense que nous ne serions pas là où nous en sommes aujourd’hui», poursuit-il. D’autres initiatives ont été avortées, à l’instar d’un programme de renforcement de la formation continue. Un centre d’enseignement à distance pour les jeunes handicapés et enfants de populations nomades avait également été créé. Aujourd’hui, il est complètement vide.

Propos recueillis par
Ahlam NAZIH

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