Competences & rh

Enseignement : Aux origines du naufrage

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4907 Le 29/11/2016 | Partager
Plan d’ajustement structurel, arabisation, formation des profs, manque d’autonomie des écoles…
«Nous traînons toujours les même handicaps depuis des décennies»
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Taïeb Chkili, ancien ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique: «Les candidats qui intègrent le système sont, en général, des licenciés n’ayant pas trouvé de débouché ailleurs. Ce sont donc nécessairement les moins bons. Nous alimentons un système mauvais avec des RH peu qualifiées» (Ph. Fondation Zakoura Education)

- L’Economiste: Les facteurs ayant mené à la débâcle du système d’enseignement sont nombreux. Quels sont pour vous les plus importants?

- Taïeb Chkili: Le problème de l’éducation s’est, en fait, posé dès l’indépendance, où seulement 11% de la population en âge de scolarité était à l’école. Il fallait vite élargir et trouver le personnel adéquat. Une autre question s’est posée: garder le même système, ou en concevoir un nouveau basé sur les piliers nationaux, notamment la langue arabe. Le dossier a été très mal géré. Après deux ou trois ans de tâtonnement, la deuxième option a été choisie, mais en gardant la langue française pour l’enseignement des sciences. Cela a été possible grâce à un fort contingent français. Les Français ont ensuite décidé de réduire la voilure. Nous avons donc dû faire appel à des enseignants d’Europe de l’Est maîtrisant plus ou moins la langue de Molière. En parallèle, un système national de formation des enseignants a été mis en place, avec la création des Ecoles normales supérieure (ENS), des Centres de formation des instituteurs (CFI) et Centres pédagogiques régionaux (CPR). Les choses ont commencé à s’améliorer, mais nous avons été handicapés par deux facteurs majeurs: l’entrée du Maroc dans le Plan d’ajustement structurel en 1983, qui a imposé une baisse drastique des ressources, et la décision d’arabiser l’enseignement des sciences.

-  Les choses ont commencé à se compliquer  à partir de là?        
- Cela a été décisif dans la dégringolade du système. Pour aller vite dans la formation des profs, les candidats recevaient une petite formation avant d’être lâchés dans la nature. Le niveau a ainsi commencé à baisser. Les problèmes de fond ont persisté, dont deux en particulier. La gouvernance, avec un système très centralisé, et un programme uniforme qui fonctionne sur la base des directives du ministère, que ce soit sur le plan de la gestion quotidienne ou de la pédagogie. Nous sommes toujours, à peu près, dans cette situation actuellement, surtout pour le primaire et secondaire. Il faut absolument décentraliser la gestion, et donner à l’école suffisamment de latitude pour prendre des initiatives. Nous avons des élèves du collège qui ne maîtrisent pas les fondamentaux de l’apprentissage, qui abandonnent ou qui sont renvoyés après redoublement. Presque 250.000 quittent l’école chaque année. Le passage d’un niveau à l’autre se fait sur la base des places disponibles et non des acquis. Ceci est dramatique. Ceux qui restent jusqu’au bac, n’ont pas le niveau du baccalauréat. Quand ils rentrent à l’université, 43% la quittent dès la première année, car ils n’arrivent pas à suivre les cours.

- C’est la principale raison qui les pousse à abandonner?
- Bien sûr. Ils n’ont jamais acquis une méthode d’enseignement valable. Ils ont appris à apprendre et à réciter par cœur, et non pas à travailler de manière autonome, à réfléchir, raisonner, analyser et résoudre des problèmes. Nous avons aussi des changements de méthodes pédagogiques sur instruction du ministère, sans que cela soit accompagné par des formations. Nous avons donc cumulé les handicaps. Gouvernance centralisée, absence d’autonomie pédagogique, faiblesse de la formation des RH (y compris continue), manque d’évaluation, un statut rigide des enseignants ne récompensant pas les meilleurs,… ce sont là les principaux facteurs de déchéance, sans compter les problèmes de contenu pédagogique.   

- Il y a aussi le manque de continuité des réformes…
- A chaque fois que nous lançons une réforme, même mineure, elle n’est pas poursuivie. Nous avons eu une commission pour la réforme de l’enseignement en 1961, en 71, en 83 et en 93, puis la Charte nationale d’éducation et de formation en 99. Ce document, fondamental, n’a jamais été mis en œuvre. L’on a décidé de l’aborder différemment dix ans après, à travers le Plan d’urgence de 2009. Malheureusement, ce dernier a été arrêté au bout de deux ans, après le changement du gouvernement. C’est pour cela que, dans mon ouvrage, j’ai proposé une loi-cadre pour l’enseignement.

- Le déficit d’enseignants est également problématique…
-  C’est un problème grave qui se pose aussi pour le supérieur. Actuellement, plus de 700 professeurs partent à la retraite. Or, nous ne pouvons recruter cet effectif parce que nous ne formons qu’environ 800 docteurs par an. Il faudrait en diplômer au moins 3.000 afin d’en choisir au minimum 1.500, puisque c’est le nombre qu’il faut recruter chaque année. Si ce problème n’est pas réglé, les universités seront rapidement dans l’impasse.
Pour l’école primaire et secondaire, j’ai proposé un système qui attire les meilleurs dès le bac, à l’instar du modèle de sélection des élèves ingénieurs et étudiants en médecine, avec une bourse consistante. Pour le moment, les candidats qui intègrent le système sont, en général, des licenciés n’ayant pas trouvé de débouché ailleurs. Ce sont donc nécessairement les moins bons. Nous alimentons un système mauvais avec des RH peu qualifiées.
- Pourra-t-on, cela dit, financer ce modèle?
- Nous perdons déjà la moitié de ce que nous dépensons, à cause des abandons scolaires. Regardez aussi du côté des licenciés qui sortent de l’université sans être capables de constituer une phrase. C’est du gâchis. Nous pouvons dépenser plus pour un système plus efficient. Si nous rajoutons 4 ou même 10 milliards supplémentaires, ce ne sera pas une perte.

Aux commandes de 1988 à 1993

TAÏEB Chkili a eu à gérer l’Education nationale, l’Enseignement supérieur et la Recherche scientifique durant une phase pour le moins critique, celle du Plan d’ajustement structurel lancé en 1983. Durant cette période d’austérité budgétaire, il a dû, par exemple, batailler pour obtenir le financement de la construction de nouvelles écoles et facultés. Au lieu de créer des facultés des sciences, lettres et droit, il a obtenu l’autorisation de Feu Hassan II pour lancer des Facultés des sciences et techniques (FST), des Ecoles supérieures de technologie (EST) et des Ecoles nationales de commerce et de gestion (ENCG), assurant de meilleurs débouchés pour les étudiants. Durant son mandat, environ 11.000 classes, 200 logements, 200 cantines, 250 collèges dotés d’internats et de cantines ont été construits en milieu rural, malgré l’opposition du FMI. Le taux de scolarisation est, lui, passé de 53 à 72% en 1992. Chkili a, également, réformé le système du baccalauréat, multiplié les centres des classes prépas et d’agrégation, revu le système d’édition des manuels… Il a, par ailleurs, présenté un projet de loi instituant l’autonomie de l’université, un décret organisant les études et un projet de statut des enseignants-chercheurs. Face à l’opposition des syndicats, ces trois textes n’ont pas réellement abouti. Mais leurs principes ont été repris par la Cosef (Commission spéciale éducation-formation) en 1999.

Propos recueillis par
Ahlam NAZIH 

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