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    Tribune

    Régionalisation: les impératifs du découpage

    Par L'Economiste | Edition N°:48 Le 08/10/1992 | Partager

    La nouvelle Constitution a consacré le concept de région. Alors qu'en Europe la régionalisation est une étape vers l'intégration supra-nationale, le Maghreb cherche sa voie. La réussite de l'opération dépend du découpage préalable, qui conditionne l'homogénéité des régions, leur viabilité économique, leur sentiment identitaire.

    Le processus de régionalisation dans les Etats traditionnellement centralisés a toujours été progressif. La France, qui est le modèle auquel le Maroc se réfère vraisemblablement, a connu une évolution très lente en la matière. La décentralisation territoriale y a pris plus d'un siècle pour s'affirmer et la régionalisation, thème au départ combattu par les tenants de "la souveraineté une et indivisible", car entaché de "culturalisme", a retrouvé droit de cité dans la vision gaulliste (1969), mais ne revêt plus, aussi bien dans les premiers projets que dans leur forme achevée (1982), qu'une entité décentralisée plus vaste que domine toujours la vocation du développement.

    Des sceptiques et des adeptes

    Il est vrai que le débat repris sous l'angle de l'évolution des structures internes face à la construction européenne revêt une acuité particulière. "Eurosceptiques", "nationalistes" de tout crin et "fédéralistes" traitent toujours de la région d'une manière ou d'une autre, car actuellement la perspective de Maastricht l'implique explicitement ou implicitement en tant que zone-tampon entre les Etats européens en voie d'intégration.
    "Retomber dans la Province" devient une crainte identitaire que nourrissent bien des forces politiques.
    Curieusement, c'est un sujet sur lequel la frontière traditionnelle gauche/droite n'apparaît plus. En cela, elle bouleverse bien l'ordre des chapelles politiques.
    Ce qu'il faut souligner ,c'est que Maastricht a été précédée d'évolutions étatiques internes en la matière. La région a servi au sein des Etats de structure intermédiaire vers l'Europe. Pour les pays à forte tradition fédérale (Allemagne) ou à la rigueur largement décentralisés (Grande- Bretagne et Italie), il apparaît comme normal d'invoquer ce processus évolutif vers un échelon européen, bien que cela ne puisse remettre en cause qu'il y ait des sceptiques et des adeptes en raison des positions sur l'opportunité de faire le pas ou non vers Maastricht.
    C'est ainsi que le vote référendaire sur Maastricht est encore plus significatif en France et l'attente du résultat a nourri bien des débats en Europe plus qu'elle ne l'a été dans le cas danois. Ceci s'explique par deux raisons. D'abord, la région n'a pas une tradition ancrée dans le jacobinisme ni d'ailleurs dans l'univers mental du citoyen français qu'il a façonné depuis deux siècles.

    La région implique une vision bien établie de la "mitoyenneté" (et non plus de frontière) comme normale avec des peuples dont la différence est la marque foncière, mais dont le progrès commande le devenir mutuel du voisinage dans une synthèse intégrative.

    Ensuite, la France a , auprès des Européens, "scellé " son image sur une conception gaulliste de l'Europe stato-nationale, sans concessions majeures sur des affaires relevant de la souveraineté.
    Quelle que soit l'évolution inverse que les socialistes ont essayé d'imprimer à cette image, elle est toujours présente et justifie l'effet de surprise et l'importance du référendum du 20 Septembre 1992. Si l'élite au pouvoir a mis tout son poids dans la balance, jusqu'au plus haut sommet de la hiérarchie, c'est pour combattre cette image dominante que la France nourrit à l'égard de l'Europe à laquelle elle résiste contre l'effacement de l'Etat-Nation, où le Général de Gaulle soupçonnait déjà un certain "américanisme".

    Maghreb: demandes régionales

    Pour l'observateur maghrébin, cette évolution ne peut laisser indifférent. Les processus internes dans les Etats du Maghreb ne sont pas aussi figés qu'on a voulu le faire croire. La dynamique régionale fait partie du paysage politique. La formation des élites et leurs origines, l'évolution des économies internes et les bilans dressés sur une trentaine d'années d'indépendance imposent l'impérieuse nécessité de restructuration du modèle spatial adopté. Celle-ci ne peut être que progressive. Les crises, parfois graves, qui secouent les Etats maghrébins ne contredisent pas la profondeur de la demande d'une spécialisation réellement régionale.

    Contrairement au processus connu en Europe, le mouvement ascendant d'une intégration (vers le Maghreb) est théoriquement, voire ontholo-giquement, achevé en tant qu'unité religieuse, sociale et, certes à une moindre mesure, politique.
    Dans la réalité, ce sont les complexes structures internes (souvent héritées de la colonisation) qui font frein au démarrage permettant l'ancrage sur le projet d'intégration interétatique maghrébin. Mais le processus interne évolue lentement depuis longtemps et demeure perceptible en dépit des vicissitudes majeures.
    Des indices fondamentaux existent en termes de revendications indentitaires et culturalistes, mais en la matière, rien n'est aussi net, la demande et son expression "régionaliste" est aussi une demande économique bien que l'on trouve toujours de bons comptes à les séparer (Kabylie en Algérie). Au Maroc, le mouvement de décentralisation (surtout depuis 1976), pari largement gagné, entre dans une phase décisive avec la régionalisation. Celle-ci n'engagera pas que le Maroc mais revêt une tendance polysémique interne certes, mais aux dimensions maghrébines (voisinage avec l'Algérie et la Mauritanie) voire européenne (Espagne).

    Courage politique

    La garantie constitutionnelle accordée à la région en tant qu'entité décentralisée depuis le 4 Septembre 1992 est d'un courage politique sans précédent au Maghreb. Parce qu'elle implique non seulement des défis aux plans économique, social et politique qui sont évidents, elle est également une entité potentiellement culturelle localisée mais qui dépasse nécessairement l'espace stato-national. En cela, la région est un défi à relever.
    Le Discours Royal du 6 Septembre 1992, dans lequel le Souverain décide que l'expérience régionale débutera au Sahara, appelle les défis évoqués et il importe d'en dresser une esquisse en tant que phase progressive et canevas opérationnel.
    Il existe des considérations générales communes à toute construction régionale mais aussi celles qu'appelle l'originalité de la tester au Sahara.
    Sur le plan pratique, toutes les expériences démontrent que la régionalisation se fait par étapes. Elle a toujours été dictée, en tant que politique étatique volontariste, par des nécessités d'asseoir un développement économique cohérent et intégré.
    Le problème du découpage est le plus important. Là dessus, s'impose de fond en comble celui des régions économiques instaurées en 1972 afin d'éviter les écueils très apparents de leur découpage qui ne répond nullement aux préoccupations majeures qui dépassent l'instance économique stricto sensus. La notion de "masse critique" revêt un aspect primordial mais qui ne s'arrête pas aux seules exigences de la planification économique mais intégrant la donnée culturelle. La recherche du seuil optimal implique fatalement cette dernière que les économètres de tout bord feignent d'ignorer. La région implique ainsi au plan physique un espace, avec ses composantes de production, mais qui correspond à un creuset culturel potentiel et en devenir que l'histoire et l'armature rurale et urbaine sous-tend. La vocation de cet espace dépend d'une pluralité de facteurs qu'il importe de répertorier et de rendre opératoires. L'infrastructure collective en dépend car elle en est l'expression continue et la garantie d'un développement homogène ultérieur.
    Le découpage territorial régional implique aussi de la part du concepteur l'introduction du niveau déconcentré avec la plus exacte adéquation possible. Celle-ci signifie de reconsidérer toute la hiérarchie déjà existante au niveau des services extérieurs implantés (mais toujours problématiques). La déconcentration suppose la fixation des modes de désignation des responsabilités de la hiérarchie régionale et les niveaux -également adéquats- de coordination qui mettent en jeu diverses représentations et servent de structures plus ouvertes sur la décision.
    La région, étant devenue une institution décentralisée garantie par la Constitution, impose plus d'exigences de la part de l'Etat qui sont autant de défis à relever:
    Primo, celui de la péréquation financière entre les différents niveaux, et il faut éviter que la région ne soit une structure de façade qui subit beaucoup d'inertie (à l'instar de la province, entité décentralisée mais sans substance comparable à celle de la commune).
    Secundo, celui du mode de désignation des représentants régionaux. Le mode de scrutin adéquat est un problème technique dont il faut maîtriser les composantes pour une gestion efficace de l'entité régionale, quel que soit le champ des compétences qui lui seront attribuées. L'enjeu est à ce niveau politique, la région étant confrontée au risque de reproduire la même dynamique -parfois très stérile- engagée par les forces politiques au niveau national.
    Tertio, celui d'une conscience que les régions frontalières seront à plus ou moins long terme des foyers potentiels d'une construction intégrative maghrébine. Ce défi suppose aussi des risques au plan sécuritaire et il importe d'en peser les tenants et les aboutissants.
    In fine, le défi le plus difficilement perceptible au niveau d'une conception optimale de la région est la composante culturelle. Elle est inséparable de sa configuration spatiale.

    L'optimum ressources-vie

    La notion de "limite" dans la région -toujours liée à celle de "masse critique"- est aussi stratégique que celle de "frontière" pour l'Etat-Nation. La limite est certes plus souple dans la régionalisation en raison de l'appartenance des composantes au même espace national. Mais elle est opérationnelle en ce sens qu'elle permet de façonner un espace plus viable dans le cadre de la recherche d'un optimum entre les ressources et la vie tout court dans son expression la plus noble. L'exigence de traiter avec art, à la fois avec prudence et selon le critère de l'urgence et des priorités, explique le choix de faire de nos provinces sahariennes récupérées le terrain d'expérimentation d'une région en tant qu'entité décentralisée depuis sa consécration constitutionnelle le 4 Septembre 1992. Mais il reste de bien peser les ingrédients d'une telle préparation spatiale et beaucoup de facteurs entrent alors en jeu dans ce cas spécifique du Sahara comme dans d'autres constructions régionales à venir dans le Nord.

    Nord et Sud sahariens

    L'instauration d'une frontière franco-espagnole entre le Nord et le Sud des provinces sahariennes a fini par opposer à la longue, sans logique apparente, des perceptions variées de chaque côté de la ligne du partage. Les facteurs de l'évacuation espagnole de Tarfaya et Ifni ont fait qu'une autre strate s'est accumulée par l'instauration des visions apparues dans le contexte régional. La création de la "RASD" en tant que projet étatique indépendant n'est en fait que le résultat d'une interrelation des facteurs internes et externes à cette situation. Il n'en demeure pas moins certain cependant que la conscience ethnique sahraouie et l'affirmation du fait identitaire a fait surface sous forme de revendications concrètes opposées à toutes les visées séparatistes. C'est dire que le problème de l'identité diffère selon qu'il s'agisse d'obtenir la véritable forme identitaire ou celle qui appelle une nécessaire réorganisation de la structure régionale en fonction d'une expression séparatiste. Pour les Sahraouis opposés à la "RASD", il est certain que la conscience ethnique et l'affirmation du fait identitaire réclament ouvertement le renversement de la pratique établie de l'auto- sacrifice au profit du développement des provinces libérées en 1975. Il demeure clair pour ces Sahraouis qu'à cette étape les provinces sahariennes du Nord constituent dans une perspective analytique et de comparaison, un paradigme: celui des provinces périphériques ayant demeuré parfaitement avant 1975 similaires, à tout point de vue, à leurs surs du Sud.

    A partir de cette année, les facteurs exogènes opèrent sous la forme d'exigences conflictuelles qui défavoriseront le Nord par rapport au Sud. Ainsi, il s'agit d'obtenir la véritable réorganisation de la structure identitaire active dans son expression régionale la plus équilibrée. Le niveau d'intensité d'apparition et de manifestation d'une telle conscience ne peut être déterminé que par l'homogénéité du facteur spatial, la taille et l'homogénéité de la structure politique du concept de région trouvera sa raison d'être dans la limitation de l'identité réelle de l'espace, les efforts d'identification de la région doivent donc intégrer les provinces de Guelmim, Tantan, Assa et le pays des Sbuya et Ayt Al Hums des Ayt Ba Amran. N'importe quelle monog-raphie des limites nord-sahariennes démontrera sans lacune qu'à elle seule la notion de filiation ne suffit pas pour définir le concept de tribu saharienne. Il est nécessaire de faire appel au concept de territorialité, seul en mesure d'isoler le rapport à l'espace ainsi qu'à celui de laff.

    Contre le séparatisme

    Depuis bien des siècles, le Sahara atlantique, espace saturé, est divisé en axe de l'Est et celui de l'Ouest. Dans le Wad Nun comme au Bani occidental, à As Sagya Al Hamra et jusqu'au Tirs des Awlad Dlaym, la société des villageois transhumants et pasteurs nomades se définit par l'appartenance de toutes ces entités tribales à chacun des deux axes Est et Ouest. Les références qui abondent dans ce sens rendent parfaitement compte de la notion élaborée d'un espace géré, réparti et défini. Elevage, transhumance et agriculture n'existent qu'à travers les normes et les différences qui répartissent l'espace entre axe Est-Ouest et non en fonction d'une arbitraire et impossible distinction entre modes de vie.

    Cette analyse, qui conclut à l'impertinence d'une séparation entre le Nord et le Sud, ne nous permet pas cependant de saisir les conséquences concrètes du partage franco-espagnole. Pour mieux comprendre cette lacune historique, il faut dégager comment le partage s'articule sur le terrain: outre le fait que l'espace traditionnellement contrôlé par les Ayt Ussa, Izarguiyin, Azwafit et Ayt Lahsan se trouve morcelé, l'entité autonome de leur confédération plus large (quatorze tribus) se trouve désarticulée. Les actes et accords signés entre la confédération de ces tribus et les émirats de l'Adrar mauritanien et le Lagant ne servent plus à démontrer leur rôle potentiel dans le contrôle effectif des routes transsahariennes. De même que la formation spatiale qui comprenait une structure ethnique homogène enveloppée d'une autre économique et une autre politique ne sert plus à montrer l'ordonnancement spatial des modes de contrôle de la fertilité et de la condensation villageoise et ses têtes de pont transsa-hariennes. En somme, et c'est le fait le plus important pour la notion de région reformulée au Sahara, il est nécessaire de dévoiler le caractère inséparable entre structures de l'espace homogène et celles de l'identité enfouie sous les impératifs de la lutte contre le séparatisme. Un premier pas dans ce sens est matérialisé, comme il se doit, par l'apport des campements nord-sahariens établis, depuis peu, aux périphéries des cités florissantes au Sahara. Toutes les règles, sous-jacentes à la vie du Nord défavorisé par les exigences du règlement du conflit saharien, se trouvent aujourd'hui endurcies par le sacrifice supplémentaire qu'impose l'attentisme dans des campements accueillants mais peu confortables. Ce trait est tout à fait net au moment où le pivotement des unités de semi-sédentarisation autour des cités devenues fixes est le résultat d'une politique consciente qui s'intègre dans un processus aussi référendaire que social.

    Il reste donc à conclure que dans l'élaboration du concept de région saharienne toute conception de la rationalité et de l'égalité démocratique ne peut s'effectuer naïvement, sans médiation sur le mode de développement typique.

    Seule l'intégration du Nord saharien dans le Sud est susceptible d'apporter l'accomplissement du Sahraoui conçu comme identité et structure homogène.

    (1) Enseignant-chercheur à l'Institut
    Universitaire de la Recherche Scientifique- Université Mohammed V
    (2) Enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Juridiques Economiques et Sociales- Université Mohammed V

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