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    Politique Internationale

    "Comment se peut-il que j'aie tué?" : Le retour inattendu de Louis Althusser

    Par L'Economiste | Edition N°:48 Le 08/10/1992 | Partager

    Louis Althusser, " L'avenir dure longtemps " (1985), suivi de " Les faits "(1976), Stock/IMEC (1992)

    Althusser, philosophe marxiste à la mode, tue sa femme en 1980. Dans son livre posthume, le grand esprit raconte comment il a cédé à la tentation du meurtre.

    Au matin du 16 Novembre 1980, Louis Althusser (1918-1990), philosophe, auteur de théories et de textes qui l'ont rendu célèbre dans les années 60 [Pour Marx, (1965), lire "Le Capital" (1965)], se réveillait d'une crise de démence et se ruait dans la cour de l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm à Paris, où il vivait, pour chercher de l'aide: il venait d'étrangler Hélène, l'inséparable compagne de sa vie. Interné en asile psychiatrique, Althusser plongeait dans le silence du "non-lieu" qui sanctionnait son irresponsabilité dans le crime commis.
    Deux ans après sa mort, survenue en 1990, les éditions Stock et l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine éditent, grâce à Olivier Corpet et Yann Moulier Boutang, un manuscrit posthume, écrit en 1985, L'avenir dure longtemps, suivi de Les faits (1976), qui sans doute permettra de jeter un regard neuf sur l'oeuvre philosophique et politique d'Althusser. Ce livre n'est pas à proprement parler une autobiographie ni un ouvrage de mémoires. Il est une "confession", selon Louis Althusser lui-même, un effort pour répondre à sa lancinante question: "Comment se peut-il que j'aie tué Hélène?". Une prise de parole en son nom -pour lui, ses amis et les médecins qui l'ont aidé- mais aussi au nom des internés qui, "bénéficiant" du non-lieu juridique pour irresponsabilité au moment de l'acte commis. Au long de presque 300 pages, Althusser rompt le silence. Il dit son enfance piétinée par l'inexistence et la solitude, hantée par la mort et "l'image d'une mère martyre et sanglante comme une plaie"; ne l'a-t-on pas, déjà, prénommé Louis en souvenir de cet oncle posthume, tué à Verdun, auquel sa mère s'était fiancée avant d'en épouser le frère, Charles Althusser, et qu'elle continuait d'aimer? Bon élève pour ses maîtres, chargé d'un sentiment de culpabilité qui le poussera à "prendre en charge la première responsabilité venue", "unissant sa peur du danger et son besoin absolu de protection pour avoir une audace fictive", c'est dans la captivité en Allemagne, pendant la seconde guerre mondiale, qu'il découvrira l'action, le Communisme, la camaraderie, ses aptitudes à être un homme à part entière. Et puis, en 1946, à 28 ans, il rencontre Hélène, sa générosité et sa détresse. Tous deux s'accompagneront jusqu'à ce matin de Novembre 1980, à travers les luttes politiques, les dépressions, les fréquents séjours en hôpital psychiatrique qui lacèrent leur entente profonde.

    Le récit d'Althusser est abrupt, courageux, d'une lucidité déchirée, sans haine ni complaisance. Il peut se lire comme un roman -voire policier: étrange assassinat par strangulation, sans lutte de la victime, sans marques extérieures de strangulation! Comme le témoignage d'un homme qui marqua la vie intellectuelle des années 60, détruisant les mythes universitaires dont il dénonce sans amertume les impostures- à commencer par les siennes: faire de la philosophie, c'est avant tout chercher une maîtrise de la réalité, à distance. La passion le reprend quand il parle de son engagement au Parti Communiste, auquel il croit toujours dans les circonstances actuelles (affirme-t-il en 1985) par fidélité à l'action des masses mais sans respect pour l'appareil du Parti. Dans l'action au Parti, contre lui mais à l'intérieur de lui, avec Hélène qui en était exclue, il s'est réalisé en tant qu'homme, au sommet de son désir: avoir raison seul contre tous. Il raconte aussi la lente torture, pour lui comme pour Hélène, des traitements psychiatriques, des séjours à l'hôpital, de l'isolement sans nom des internés, "les disparus" de la société, tournant sans fin dans leur délire et leur prostration. Pour sortir de sous la "pierre tombale du non-lieu", pour comprendre l'incompréhensible qui le hante, Althusser dépose cartes sur table, depuis ses déterminations inconscientes ambivalentes jusqu'aux aléas parfois dramatiques de la vie quotidienne. Publié au second trimestre 1992, le livre obtient un franc succès en librairie, en France comme au Maroc, où il compte parmi les ventes inattendues de l'été.

    Thérèse BENJELLOUN

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