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    Tribune

    Politique : La jeunesse déserte le terrain politique pour s'investir dans sa survie

    Par L'Economiste | Edition N°:52 Le 05/11/1992 | Partager

    La période électorale actuelle est marquée par deux nouveautés majeures: l'accès des partis politiques à l'audiovisuel et l'appel à la participation massive des jeunes. Cependant, et comme en Europe, les nouvelles générations ne sont pas portées à l'engagement actif. La politique est perçue comme un métier à part, risqué et stérile.

    Si le concept de jeunesse inspire autant d'équivoques que de qualificatifs, cette catégorie sociale, aux contours non arrêtés, représente désormais plus des trois-quarts de la population marocaine. Un potentiel prometteur qui soulève de multiples interrogations. Synonyme aussi bien de vigueur, de création et d'ambition que de charme, le concept de jeunesse est également porteur de charges négatives telles l'immaturité, la naïveté ou la crédulité.

    Cependant, pour circonscrire le débat, nous considérons la jeunesse comme une catégorie générale qui regroupe des individus mus par des thèmes, des valeurs, des croyances et, par voie de conséquence, des manières d'être qui traduisent des représentations différenciées du monde social et politique.

    Que soient l'appartenance ou les trajectoires différenciées des jeunes, ils ont, cependant, des “intérêts collectifs de génération” qui permettent cette agrégation. Toutefois, si en terme de génération, la jeunesse est synonyme de relève, elle est nécessairement intégrée, en terme socio-politique, à la notion de reproduction.

    Telles d'autres catégories d'agents sociaux, la jeunesse ne peut, face au travail politique, se sentir autorisée à dire la parole politique, assumer les charges politiques ou entreprendre un acte quelconque de participation, que dans une logique de représentation.

    Comportement frileux et violent

    Ce sont là des faits, précisément en gestation sur la scène politique marocaine, qui justifient que le débat sur la jeunesse prenne autant d'ampleur ces derniers temps.

    Que cela s'apparente à un thème, à un enjeu ou à une décision politique ne change rien aux craintes et appréhensions que soulève le comportement politique tantôt frileux, tantôt violent d'une jeunesse d'un genre nouveau.

    Pour se sentir concerné par la gestion des affaires de la cité, encore faut-il que le jeune ait une socialisation politique, d'abord au sein de la famille, ensuite sur les bancs de l'école et, enfin, à travers les réseaux d'interconnaissances.

    Partant de cette idée et aussi du fait que toute implication politique réelle exige un investissement, en temps et en énergie, il apparaît que tout acteur politique jeune ne peut être que conscient politiquement et donc doté d'un capital culturel minimum lui permettant de produire un effort d'abnégation reposant sur la conviction de sa nécessaire participation.

    Cette partie de la jeunesse ne concerne pas noue développement qui concerne une frange beaucoup plus large de la jeunesse, au Maroc ou ailleurs, qui déserte le terrain politique et qui se voit, par conséquent, objet de discours mobilisateurs.

    Ce phénomène de démobilisation affecte, au-delà de notre pays, les nations à régime politique dit démocratique.

    La fin du politique

    Pourquoi ce boycott de la chose politique?

    Les arguments qui expliquent cette démission ne manquent pas. En Occident, par exemple, l'apologie de l'individualisme inhérente au système capitaliste dans ses versions variées y est pour beaucoup. Cette notion, bien qu'elle constitue une motivation pour le succès de l'entreprise, n'a pas manqué d'avoir des retombées néfastes sur le sens de la communauté et de l'intérêt collectif.

    Privilégiant la somme des intérêts privés, cette notion a entraîné un repli sur la sphère privée au détriment de celle publique. En légitimant ainsi le “chacun pour soi” et le “help yourself”, une désagrégation des liens collectifs s'est inévitablement produite.

    Une fraction de la jeunesse assistait à un jeu politique qui s'est enrobé de spectacle ou ce que d'aucuns désignent de “star system”.

    Par ailleurs, il est clair que pour sa reproduction, ce système n'engendre pas que des apathiques, il fabrique aussi des professionnels à temps plein et accrédite l'idée que la politique est, au bout du compte, affaire de spécialistes. Idée largement répandue, elle est relayée dans la réalité des faits. Ajoutons à ces éléments la dimension des traumatismes politiques provoqués, par l'impact des deux guerres meurtrières qui ont eu l'Europe pour théâtre et dont l'écho n'a cessé d'être entretenu.

    Ensuite, dans la dernière manifestation "jeune" dans son genre de Mai 68, une génération s'est soulevée pour réclamer un autre statut que celui légué par. la mentalité d'après-guerre, lequel n'était plus en phase avec l'avènement d'une société de consommation, productrice d'abondance, de pluralité et de permissivité.

    Un tournant déterminant dans la trajectoire de l'acteur politique jeune en Europe qui a marqué toute la socialisation ultérieure.

    L'effet boomerang a été un rejet sans appel de l'aspect politique de ce mouvement.

    Coco, gaucho, anar

    Il n'est pas surprenant que dans le vocabulaire de la jeunesse “intellectuelle” d'aujourd'hui, “ringard, fossile, coco, gaucho, anar” soient autant à de qualificatifs péjoratifs pour désigner une action politique jugée digne d'une “cinquième colonne” jeune de l'époque.

    Rassemblées, ces données nous expliquent comment, en Europe au-delà de la masse de jeunes qui boude la politique, même la partie la plus intéressée manifeste un engouement pour les partis les moins politisés comme les écologistes, ou encore pour associations contre la faim ou pour les droits de l'homme qui se défendent d'être politiques. Une panoplie de nouvelles valeurs que la science politique s'est efforcée d'appréhender en tant que nouveaux comportements à prendre en compte.

    D'où l'ambiguïté de la notion de dépolitisation. Ce concept impropre désigne la défection politique prise dans son sens classique. Perçue comme un moindre mal elle tend à prendre des dimensions alarmantes et semble toucher la jeunesse marocaine, malgré un environnement politique et socio-économique diffèrent.

    La politique fait peur

    Pourtant, la jeunesse marocaine a été socialisée par une génération de parents et d'enseignants qui ont, de fraîche date, contribué à la libération du Maroc du joug colonial. Elle a pu sentir qu'elle est issue d'un pays qui n'a encore parachevé ni son développement ni son intégrité territoriale. Elle a aussi perçu qu'elle appartenait a une communauté arabe secouée par des soubresauts sans fin. La jeunesse marocaine, à défaut de s'avouer apolitique, maintient des brumes épaisses autour du sujet politique.

    Un intérêt qui ne dit pas son nom? Une vigilance spectatrice? Une expression cachée? Un comportement furtif ou clandestin? Dans tous les cas, une coupure franche avec la vie politique, pour ne pas dire une absence toute d'intérêt pour les partis politiques.

    Au Maroc le politique, dans l'imaginaire collectif, fait peur dans le milieu des profanes. Il est suspect et synonyme de sacrifices dans les milieux initiés et il est compromettant et éprouvant dans les milieux professionnels. De l'avis dominant, la seule chose qui doit légitimement mobiliser la jeunesse marocaine cíest la quête de la survie. Tout ce qui est autre, et notamment politique, ne peut que relever de la démence, de l'enthousiasme incongru ou encore d'une insatisfaction perpétuelle ou d'un trop plein de satisfaction.

    Le non-dit

    Apparemment, même les milieux universitaires répugnent à poser des questions politiques à leurs jeunes enquêtés pour mesurer leur proximité vis-à-vis du politique, le taux de lecture des journaux ou d'écoute des informations à la radio et à la télévision, le degré de fréquentation des meetings politiques, leurs opinions sur la classe politique marocaine ou sur les questions politiques internes et internationales.

    Tout se passe comme si la politique relevait du non-dit, de quelque chose qui doit être forcément occulté. Paradoxalement, la politique est présente en partie dans l'université, en partie dans les foyers et en grande partie à travers la presse écrite et les partis politiques. Une vie politique marocaine existe, mais la jeunesse ne répond pas dans le cadre de la hiérarchie des formes de participation politique.

    Une mentalité qui voit le salut de la jeunesse dans son éloignement du politique, envers et contre tous les discours mobilisateurs. Par peur? Par désenchantement? Ou par impuissance?

    Toujours est-il qu'au Maroc, le système de délégation du pouvoir politique semble fonctionner dans une version jusqu'au-boutiste: “laisser la politique à ceux à qui elle appartient”.

    Il est vrai que dans l'environnement qui est le nôtre, c'est le choix le plus facile et après tout, rétorquerait-on, l'essence même de la jeunesse n'est elle pas de profiter des bienfaits de la vie?

    La Fureur de vivre

    Les éléments développés ci-dessus ont fini par construire un nouveau prototype de jeune dont l'absence du champ politique révèle dont l'engouement pour les distractions traduit un mal de vie certain. Il est vrai qu'une partie de la jeunesse marocaine s'instruit en attendant de se porter sur le marché du travail, qu'une autre partie y est déjà en attendant d'évoluer et qu'une autre en est exclue en attendant de voir un jour le bout du tunnel.

    Ce qui rapproche une fraction non négligeable de cette jeunesse, c'est le désir excessif de se distraire, de fuir, de jouer à l'adolescence attardée. Ceci d'autant plus que le travail politique est réputé être un travail ingrat n'ayant pas pour contrepartie une rétribution conséquente. Il n'est aucunement une source d'accumulation du capital, encore moins une voie pour la réussite professionnelle. Le métier, la sécurité et l'argent semblent être devenus les préoccupations majeurs d'une jeunesse qui, ne sort de sa coquille, que pour la quête du plaisir personnel.

    Quand s'éclater devient le maître mot d'une jeunesse privée de tout idéal, la “fureur de vivre” ne risque-t-elle de dégénérer en cauchemar? Les écorces offertes par la société de consommation ne sont pas pour orienter la jeunesse vers la gestion des affaires de la cité, ni à se comporter de manière responsable, encore moins à avoir confiance en elle-même au moment où son avenir lui paraît incertain.

    Difficultés à fonder un foyer

    La perte de valeur des diplômes, voire celle de l'enseignement dans sa globalité, les difficultés à fonder un foyer autonome, l'incapacité à accéder au confort élémentaire et pour bon nombre l'accroissement de la rareté des biens propulsent la jeunesse dans un tourbillon: seule la distraction offre un échappatoire momentané.

    Un écart grandissant entre les aspirations de la jeunesse et la société qui lui est donnée à vivre ne peut que susciter un mal de vie annonciateur de l'avènement d'une jeunesse abattue, frustrée, désabusée, dépressive ou encore acculturée et incapable de discerner l'intérêt de sa communauté.

    L'ère paraboles constitue à cette situation de cette fraction de la jeunesse. Une chaîne de clips, une chaîne de sports, une chaîne de propagande politique, des chaînes d'exportation de prêt-à-porter culturel. Les frontières tombent, seulement par écrans interposés. La jeunesse tombe dans un univers qui n'est pas le sien. L'esprit de cette jeunesse capte des produits qui ne correspondent ni à sa culture, ni à son environnement, et retrouve une réalité qui ne lui renvoie plus ce dont son esprit est imbibé.

    L'avènement d'une jeunesse internationale, tolérante, avide de savoir ouverte sur le monde, est très bien. Une jeunesse assise entre deux chaises, oscillant entre le mimétisme et les frustrations est autre chose.

    Il ne faut pas occulter l'autre type de comportement, diamétralement opposé, qui se définit par rapport à lui. Ce comportement adopte des actions et un langage de dénonciation anti-institutionnels et hostiles à la société civile.

    La tentation de violence

    Ce comportement, tend progressivement à se constituer lui aussi en une seconde représentation de la jeunesse actuelle. On a beau célébrer la fin du communisme, des nationalismes, le nouvel ordre international, le triomphe de la logique du marché, la généralisation du système démocratico-libéral. Elles résulte de l'ampleur des déséquilibres entre les nations et au sein même de celles-ci.

    A défaut d'exprimer politiquement, dans un cadre institutionnel leurs attentes, les jeunes anglais ou allemands, français, laissent fibre cours à leur chauvinisme. Les affrontements qui ponctuent les manifestations sportives deviennent des rituels (Heysel 85, Amsterdam 89, Suède 92 etc...) en sont une flagrante démonstration. Les amateurs de sensations fortes sont du même type que ceux qui lancent leurs bolides à contresens sur des autoroutes, dans le simple but de tenir un pari avec une bande de copains. Ils nous font mesurer à quel point l'absurde et la violence peuvent servir d'exutoire à la peur existentielle: insécurité, automatisation, chômage, sida, déperdition des valeurs.

    Rallumer le sens du civisme

    Chez nous, fort heureusement, la jeunesse marocaine, malgré quelques violences banales, n'a pas atteint ce niveau, même si parfois les manifestations à la sortie des stades frisent l'hystérie et le débordement.

    Par contre, l'expression anarchique et violente suit les mouvements de l'extérieur: Alger, Paris, Belfast, Bruxelles ou Los Angeles présentent toutes des similitudes, du moins dans la forme, avec les troubles qui ont secoué le Maroc à trois reprises durant la décennie 80. L'affrontement aux forces de l'ordre, le pillage et les incendies deviennent le fait d'une jeunesse qui se sent humiliée, marginalisée, opprimée et désencadrée.

    Et à ce climat de tension et de récession des années 80, sont venues se greffer deux crises internationales majeures: l'effondrement de l'Est et l'expédition du Golfe, exacerbent les difficultés économiques et provoquent des réflexions politiques jusqu'au sein même des jeunesses les moins politisées.

    Au désordre et à l'incertitude suscités par l'émiettement du bloc socialiste, répondait la tragédie de la guerre du Golfe, expression ultime de la barbarie. Le spectacle humaniste de phénomène Bob Gueldorf a cédé le pas au silence complice.

    Partout une partie de la jeunesse européenne, a basculé un peu plus dans le camp de l'extrémisme fascisant, renforçant l'assise des marques politiques. Les thèmes préférés se résument en une dénonciation des establishments politiques et de leur orientation supposée laxiste en matière de contrôle des flux migratoires.

    Ceci pour expliquer comment, par l'absence de maîtrise des instruments d'appréhension de sa situation, une catégorie sociale peut dériver sur une pente d'hystérie collective hantée par les périls extérieurs.

    De ces périls extérieurs, il en est précisément question à travers toute l'aire géopolitique arabe. De la Palestine au Liban et de l'Irak à la Libye. Autant d'événements qui n'ont pas laissé la jeunesse marocaine insensible. L'université, qui a toujours constitué un baromètre de la tension sociale, a connu des actions de violence sans précédent, couvrant les principales concentrations estudiantines.

    Cependant, les contingences de la vie politique marocaine avec le référendum au Sahara, la révision constitutionnelle et le renouvellement des institutions représentatives ont enclenché une dynamique de renouveau susceptible de rallumer, dans une partie de la jeunesse, le sens du devoir civique.

    Mais il ne faudrait pas se leurrer. L'intéressement des jeunes à la gestion des affaires communes passent par une condition: il faut qu'ils perçoivent comme profitable tout investissement participatif. En l'occurrence, qu'ils puissent comprendre que cette participation aidera à la résorption de leurs handicaps.

    Kamal SABWAT

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