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    Pêche hauturière: les entreprises au bord du gouffre

    Par L'Economiste | Edition N°:27 Le 30/04/1992 | Partager

    A Las Palmas les fournisseurs espagnols des sociétés marocaines de pêche hauturière ont créé un groupement pour défendre leurs intérêts, s'ils venaient à être menacés par le marasme que traverse leurs clients. Déjà, les banques avaient suspendu leurs facilités aux "armateurs". Au delà de leur difficultés de trésorerie, les entreprises de la pêche hauturière connaissent un déséquilibre d'exploitation qui devient structurel avec la chute des cours des céphalopodes et la raréfaction des ressources halieutiques.

    Chaque jour, une société moyenne perd 2.000 Dollars, pour chaque bateau qu'elle exploite dans la pêche hauturière". C'est par ce constat qu'un dirigeant de l'APAPHAM qui regroupe les professionnels de la pêche hauturière, explique "la faillite virtuelle du secteur". Un bateau de 35 à 45 mètres, acquis il y a deux ou trois ans coûte en effet autour de 5.000 Dollars/jour, en amortissement, gazoil, salaires de marins ... Il ne rapporte plus ces derniers temps que 3.000 Dollars/jour en raison des baisses conjuguées du volume des prises, et des prix des céphalopodes sur le principal marché consommateur, celui du Japon.
    La poulpe de référence, dit n°3, vendue à 7.150 Dollars la tonne il y a un an n'en vaut plus que 4.100. La baisse s'est répercutée dans des proportions avoisinant les 50% sur les autres tailles de poulpe ou TAKO, qui s'échelonnent de 1 à 9. Ces prix semblent fixés sur le marché japonais par un oligopole d'acheteurs. "Nous avons l'impression de subir les décisions d'une machine à fixer les prix" se plaint un armateur. "Quand nous lançons un appel d'offre pour vendre nos prises, nous recevons des propositions de prix de Tokyo, quasi identiques".

    Produits bradés

    Même quand il y a variations de prix, elles ne résultent pas d'une concurrence entre acheteurs mais de l'état du stock global au Japon. Il correspond normalement à 2 mois de consommation soit 25 à 30.000 tonnes. Il serait actuellement de 45.000 tonnes. Résultats, les tailles t3, t2, t4 les plus prisées ont connu en Mars, leur première mévente.
    En pareil cas de chute de la demande et des prix, les offreurs (siciétés marocaines) pourraient stocker, stabiliser les cours en attendant des jours meilleurs. Impossible. Les capacités de stockage et surtout leurs situations de trésorerie leur imposent de continuer de brader leurs produits.
    Quand bien même ils pourraient le faire, la flotte mauritanienne forte de 110 à 120 bateaux, (bien que fonctionnant à moitié), pêchant dans des eaux protégées continueraient de vendre. Les dirigeants de l'APAPHAM, calculent qu'un bateau mauritanien, parce qu'il opère dans des zones encore riches, rapporte en 45 jours de marée, pour 800.000 à 1 million de Dollars de recettes. Un bateau similaire marocain met 90 jours pour ramener pour 250.000 Dollars, quand il n'a pas de problèmes techniques. Autrement dit, l'armateur marocain devient huit fois moins productif que son concurrent mauritanien.
    Les bateaux marocains ramassent ce qui leur tombe sous le filet par besoin. "Ce que nous laissons sera de toute façon raflé par les bateaux étrangers autorisés ou pirates".

    Pêche marocain, ports marocains

    Ces flottes étrangères sont d'ailleurs à l'origine des problèmes structurels de la pêche hauturière marocaine. L'on pourrait penser à un secteur frileux qui craint la concurrence. Rien à voir avec les secteurs industriels exposés à la libéralisation et l'ouverture des frontières. Les membres de l'APAPHAM ne réclament que la concurrence loyale: si les autorités doivent autoriser les bateaux étrangers, qu'ils soient contrôlés comme les bateaux marocains.
    "A pêche marocaine ports marocains" prônent-ils. Le nouvel accord de pêche en négociation pourrait au moins imposer aux Espagnols, principaux bénéficiaires, de décharger au Maroc. Sinon, quelles garanties donnent les Espagnols quant au respect des tailles des céphalopodes pêchés, donc de la sauvegarde du patrimoine marin.
    Surtout qu'un premier handicap, a été créé par le repli à Agadir. De Las Palmas, les bateaux espagnols mettent un jour pour arriver aux zones de pêche. D'Agadir, les bateaux marocains mettent 4 jours pour y accéder, soit 3 jours de plus à l'aller, et 3 jours ou plus au retour. Ce sont 6 jours de plus, pour des "marées" de 60 jours. Un surcoût de 10% qui s'ajoute à un deuxième handicap d'infrastructure: les ports marocains ne disposent pas des capacités de stockage et d'entretien de ports canariens.
    Il y a cependant peu de chance que les Espagnols acceptent de telles contraintes. Ajoutées à la dégradation des ressources, elles rendraient les côtes marocaines sans intérêt.
    Ils préfèreraient encore cesser toutes activités et bénéficier des subventions de la Communauté Européenne.
    Une protection et des largesses étatiques qui augmentent l'amertume des armateurs marocains. Eux s'estiment, non seulement privés de tout soutien étatiques, mais même "victimes" d'une série de mesures ou d'absence de mesures.
    Dans les négociations du Maroc avec la Communauté Européenne, qui fait désormais miroiter un accord de libre échange, les entreprises de pêche ont l'impression de servir de monnaie d'échange, sinon de Jocker. La suspension des négociations sur l'accord de pêche avait servi de réponse au fameux vote du parlement européen.
    "Nous comprenons que le Maroc cède sur la pêche côtière qui accueille quelque 550 bateaux européens, (essentiellement espagnols), en raison de ses implications sociales.
    Nous nous expliquons mal les raisons qui pousseraient les négociateurs marocains à céder sur la pêche hauturière". Pas les compensations financières en tous cas. Ce que la Communauté Européenne verserait au Maroc, pour acquérir ce droit de pêche, se retrouverait dans les chiffres d'affaires des entreprises marocaines étaient seuls à opérer. Même si leurs prises restaient les mêmes, les cours des céphalopodes seraient améliorés, et par là même, leurs recettes.

    La pêche hauturière et ses limites

    La pêche hauturière commence au delà de 12 miles des côtes. Les bateaux marocains sont tolérés entre 6 et 12 miles.
    La bande à moins de 6 miles des côtes, est réservée à la pêche côtière ou fraîche.
    Les bateaux marocains sont tenus d'embarquer un militaire qui veille au respect des distances et des mailles des filets. Les bateaux étrangers, autorisés ou pirates ne respectent aucune limite et peuvent se retrouver à 3 miles, en zone de pêche côtière.
    La flotte hauturière pêche les céphalopodes (poulpes, sèches, calamars) et les poissons blancs (soles, loups ).
    En 1980, 59% des captures étaient constituées par les céphalopodes et 41% par les poissons blancs. Les proportions respectives sont passées, en 1989 à 86% et 14%, l'équilibre écologique ayant été rompu par la surexploitation. L'APAPHAM évalue le nombre de bateaux marocains à 360, pour la fin de l'année. Les Européens, Espagnols surtout disposent de 120 à 150 bateaux. Près de 200 bateaux pirates sévissent par ailleurs. Le Japon, avec 70% des achats est le principal marché avec l'Espagne, l'Italie.

    L'effondrement des ressources halieutiques

    La chute du volume des prises constitue le principal motif d'inquiétude du secteur. La ressource maritime était censée être la matière première renouvelable. Elle est devenue une ressource épuisable, comme une mine. Un bateau qui pêchait 8 tonnes/jours ne ramène plus qu'une tonne. Pourtant, la tendance actuelle est à la défense, par les états de leur côtes. La Namibie se montre plus ferme, et l'Afrique du Sud pourrait retirer les licences accordées. Le Canada et la France n'ont pas réglé leur litige autour de Saint-Pierre et Miquelon. Quant à la guerre des Malouines, entre l'Angleterre et le Canada, elle aurait eu pour cause réelle les richesses de la zone. Les Etats français et espagnols cherchent à élargir leurs zone d'action à l'étranger, notamment au Maroc.
    Les bateaux espagnols, autorisés par l'accord de pêche en renégo-ciations ont contribué à l'épuisement des ressources, reconnu par tous.
    L'URSS envoyait ses bateaux usines ratisser les côtes marocaines. "Ce sont de véritables Attilla des mers, affirme un armateur. Là où ils pêchent, rien ne subsiste. Les bateaux russes ont exterminé les faunes marines de l'Angola et de la Guinée Bissao avant de venir au Maroc".
    Avec la décomposition de l'ex-URSS, les équipages livrés à eux-mêmes, vivent dans le besoin. Ils ont développé une autarcie et s'auto-financent en bradant leurs prises, directement, aux Iles Canaries. Et là où il y a des Russes, il y a des Chinois. Ils sont arrivés plus récemment. En fait, ce sont des marocains qui seraient allés les chercher. Bénéficiaires d'une licence de pêche en bonne et dûe forme, ces marocains n'ont pas trouvé le financement nécessaire à l'achat de bateaux. Ils ont créé des sociétés mixtes, avec des entreprises ou des régions chinoises, qui fournissent le bateau à crédit. Le bateau est remboursé par un pourcentage sur la valeur des prises. Ou bien alors le détenteur de la licence reçoit un montant fixe de 8.000 Dollars/mois alors que les recettes sont 100 à 200.000 Dollars par marée de 60 jours.

    Etat et Armateurs

    Les société de pêche étaient les enfants chéris de l'Etat, il y a une dizaine d'années. Pour 100DH d'investissement elles recevaient 30DH d'aides: 15 en prime d'équipement et 15 en prime de sélectivité pour avoir choisi du bon matériel. Reste à trouver 70DH. Les crédits marocains ou étrangers étaient offerts à des conditions avantageuses.
    En somme, il n y'avait pas besoin de fonds propres.
    Tout au plus de quoi constituer un fonds de roulement, ce que les fournisseurs pouvaient même faciliter. Tout a été fait pour développer un secteur pour qui un Ministère des Pêches fut créé en 1981, et un nouveau code des investissements promulgué en 1985. De quoi tenter les candidats selfs-made men. Les pionniers de la pêche hauturière se sont lancés avec la bénédiction des pouvoirs publics qui souhaitaient marquer la présence marocaine sur les eaux de la zone Sud récupérée. La rentabilité des investissements était garantie par la protection d'une zone qui ne peut accueillir qu'un "effort de pêche" de 300 bateaux d'après une étude réalisée par un organisme étatique, l'Institut des Pêches Maritimes et la FAO. Avec 700 bateaux, autorisés ou pirates, l'effondrement des ressources et des prises, les règles du jeu ont changé. Les armateurs sont suspectés d'amasser des fortunes à mesure que leur situation financière se déteriore. Contrairement à leurs collègues espagnols de l'ANACEF, ils ne sont pas partie prenante des négociations des accords de pêches.
    Au mieux, ils sont "accompagnateurs" pour apporter des compléments d'information. La Caisse Centrale de Garantie qui reste la mère nourricière du secteur auraient accumulé 1,8 milliard de Dirhams d'arriérés.

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