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Les hirondelles de Kaboul
Vingt-quatrième épisode: Atiq tente une folle démarche

Par L'Economiste | Edition N°:1655 Le 04/12/2003 | Partager

. Résumé: Atiq, le geôlier, est tombé fou amoureux de sa prisonnière, Zunaira, qui a tué son mari. Il refuse l'idée de l'exécution. -------------------------------------------------------------------Mussarat, l'épouse d'Atiq, ne juge pas prudent de lui répondre, encore moins de le calmer: il ne se rend plus compte de l'imprudence de tenter une démarche auprès des Talibans. Atiq a l'air de n'attendre que cela pour lui sauter dessus. Son regard est chargé de foudres et ses poings sont blancs aux jointures.Il s'approche d'elle, une sécrétion laiteuse aux coins de sa bouche:- Tu as dit quelque chose?Elle fait non de la tête.Il porte ses mains à ses hanches, se retourne vers la cour ensuite, grimaçant de fureur, il cogne sur le mur et rugit:- C'était un stupide accident. Ça peut arriver à n'importe qui. C'est quelque chose qu'on ne peut pas prévoir, qui vous prend au dépourvu. Son mari a glissé sur un carton et sa tête a heurté mortellement le sol. C'est aussi simple que ça. C'est dramatique, c'est vrai, mais c'est un accident. Elle n'y est pour rien, la malheureuse. Il faut que les Qâzi se rendent compte qu'ils ont condamné à tort une victime. On n'a pas le droit d'envoyer un innocent au casse-pipe simplement parce qu'il a fait l'objet d'un accident. Cette femme n'a pas tué son mari. Elle n'a tué personne.. Le Taliban est en colèreMussarat l'approuve de la tête. Craintivement. Perdu dans ses ressentiments, Atiq ne le remarque même pas.- Il faut que j'en touche deux mots à Qassim, le chef des miliciens, dit-il au bout d'un long monologue. Il a des entrées en haut lieu, des amis influents sur la place. On l'écoutera. Il n'est pas question de livrer au bourreau une innocente à cause d'un malentendu.- Mais qu'est-ce que tu racontes? s'indigne Qassim Abul Jabbar qui n'a pas apprécié qu'Atiq vienne le déranger chez lui pour des niaiseries. Cette chienne enragée a été jugée et condamnée. Elle sera exécutée dans trois jours, au stade, devant de prestigieux convives. Elle est la seule femme programmée à la cérémonie. Même si elle était innocente, personne ne pourrait rien pour elle. Or, elle est coupable.- Elle est innocente...- Qu'en sais-tu?- Elle me l'a dit.- Et tu l'as crue?- Pourquoi pas?- Parce qu'elle t'a menti. Ce n'est qu'une fieffée menteuse, Atiq. Elle se joue de ton affabilité. Ne te fais pas le défenseur d'une criminelle dont tu ne connais pas grand-chose. Tu as suffisamment de soucis comme ça.- Elle n'a tué personne...- Ses voisins ont témoigné contre elle. Ils ont été catégoriques. Cette garce menait un train d'enfer à son mari. Elle n'arrêtait pas de le chasser hors de chez lui. Les Qâzi n'ont même pas eu besoin de délibérer... (Il le saisit par les épaules et le fixe droit dans les yeux.) Atiq, mon pauvre Atiq, si tu ne te reprends pas en main au plus vite, tu vas finir par ne plus retrouver le chemin de ta maison. Oublie cette sorcière. Dans trois jours, elle rejoindra celles qui l'ont précédée, et une autre la remplacera. J'ignore comment elle a fait pour t'embobiner mais, à ta place, je tâcherais de ne pas me tromper sur la personne. C'est toi qui as besoin d'attention, pas elle. Je t'avais mis en garde, l'autre jour. Tu t'enfermes trop dans tes aigreurs, Atiq, que je t'ai signalé, fais gaffe, tu ne pourras plus t'en sortir après. Tu ne m'as pas écouté. Résultat, ça t'a fragilisé et il a suffi à une chienne malodorante de gémir pour te fendre l'âme. Laisse-la crever. Je t'assure qu'elle est à sa place là où elle est. Après tout, ce n'est qu'une femme.. Kaboul la mauditeAtiq est hors de lui. Happé par un tourbillon, il ne sait où donner de la tête ni quoi faire de ses mains lorsqu'il se surprend à pester contre le monde entier. Il ne comprend rien à rien. Il est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui le détord, le submerge, le moleste et sans lequel il se sentirait estropié. Que dire des tremblements qui le font grelotter à des heures caniculaires, des transpirations qui le rafraîchissent dans la minute qui suit? Que dire de l'audace qui s'empare de lui chaque fois qu'il ose refuser le fait accompli, lui qui ne bougeait pas le petit doigt devant un drame qu'une simple chiquenaude aurait écarté? Que dire de ce ressac impétueux qui le fait sortir de ses gonds quand son regard échoue contre celui de la détenue? Jamais il ne s'était cru en mesure de partager la détresse d'une tierce personne. Sa vie durant s'est articulée autour de cette ambition: passer devant un supplicié sans s'attarder dessus, rentrer d'un cimetière sans revenir sur ses résolutions. Et d'un coup, le voici en train de prendre sur lui le sort d'une détenue que rien ne saurait soustraire à l'ombre du gibet. Atiq ne comprend pas pourquoi, tout d'un coup, son coeur bat à la place d'un autre, comment, du jour au lendemain, il a accepté que plus rien ne serait comme avant. Il s'attendait à trouver, auprès de Qassim Abdul Jabbar, un semblant d'indulgence susceptible de l'aider à solliciter les Qâzi et à les amener à reconsidérer leur verdict. Qassim a été décevant. Impardonnable. Atiq l'a détesté en bloc. Entre eux deux, c'est fini. Aucun prêche, aucun gourou ne les réconcilierait. Qassim n'est qu'une brute. Il n'a pas plus de coeur qu'une massue, pas plus de pitié qu'un serpent. Il ressemble à son malheur. Il y crèvera. Ils y crèveront tous, sans exception. Les Qâzi tapis dans leur vénérable monstruosité. Les énergumènes braillards, aux fébrilités obscènes, qui se préparent déjà à envahir le stade vendredi. Les prestigieux convives qui vont se délecter au gré des exécutions publiques, saluant l'application de la Charia avec la même main qui chasse les mouches et balayant les dépouilles avec le même geste qui bénit le zèle grotesque des bourreaux. Tous. Y compris Kaboul la maudite qui apprend tous les jours à tuer et à “dé-vivre”, les liesses sur cette terre étant devenues aussi atroces que les lynchages.- Je ne les laisserai pas l'assassiner, s'insurge-t-il de retour chez lui.- Pourquoi te mets-tu dans cet état? l'admoneste Mussarat. Elle n'est ni la première ni la dernière. Ce que tu fais est insensé. Il faut te ressaisir.- Je ne veux pas me ressaisir.- Tu es en train de t'infliger un mal inutile. Regarde-toi. On dirait que tu vas devenir fou.Atiq la menace du doigt:- Je t'interdis de me traiter de fou.- Alors, ressaisis-toi, et tout de suite, proteste Mussarat. Tu te conduis comme quelqu'un qui ne sait plus où il en est. Le pire est que tu redoubles de férocité quand on essaye de te raisonner.Atiq la saisit par le cou et l'écrase contre le mur:- Arrête de jacasser, vieille mégère. Je ne supporte plus le son de ta voix, ni l'odeur de ton corps...Il la relâche.Surprise par la violence de son époux et achevée par ses propos, Mussarat s'affaisse par terre, les mains autour de sa gorge meurtrie, les yeux exorbités d'incrédulité.

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