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    Culture

    Le grand réveil des néolibéraux
    Par Guy SORMAN

    Par L'Economiste | Edition N°:1766 Le 12/05/2004 | Partager

    Au tout début des années 1980, des idées fort anciennes apparurent soudain comme étant tout à fait neuves: on les appela néolibérales. Néo pour faire mode et libéralisme pour confirmer combien certaines vérités étaient aussi éternelles que le siècle des Lumières. Comme pour confondre un peu plus les époques, il fallut que ces pensées, archaïques et nouvelles, fussent portées par un économiste de 90 ans qui s’appelait Friedrich von Hayek et son cadet Milton Friedman qui n’en avait alors que 70. Hayek nous a quitté en 1992, mais Friedman, qui à son tour a dépassé les 90 ans, reste l’animateur d’une sorte de rébellion idéologique qu’il appelle anarcho-capitaliste. Celle-ci peut se féliciter d’un succès récent et remarquable, l’élection du premier gouverneur bodybuildé de Californie. Arnold Schwarzenegger, disciple de Friedman, est un antiétatiste proclamé qui se retrouve paradoxalement à la tête du plus grand Etat des Etats-Unis. . Citoyens de leur époqueOn notera, car ce n’est pas indifférent, que tous ces personnages sont de nationalité mal déterminée: Hayek d’origine tchèque, éduqué en Autriche, finit britannique; Friedman est un Juif de Chicago, émigré en Californie; Schwarzenegger d’origine autrichienne est un Américain de la première génération. On aura deviné que ces anarcho-capitalistes néolibéraux ne sont pas des nationalistes mais des adeptes de la mondialisation. Comme l’écrivait le philosophe britannique né à Riga, Isaiah Berlin, tous sont citoyens de leur époque avant d’appartenir à une nation particulière. Ne fut-ce pas aussi le destin de Raymond Aron, l’icône française de ce mouvement de pensée mais qui disparut en 1983, un instant trop tôt à la veille du triomphe de ses pensées?Ce libéralisme qui fut furieusement néo dans les années 1980, l’est-il encore? Parfois il passe pour dépassé. Certes il l’est, mais par son propre succès, que les libéraux eux-mêmes ne prévoyaient pas si rapide.Rappelons en effet que la pensée libérale, néo et classique, telle qu’elle s’exprimait au début des années 1980, chez Aron ou Hayek, était fondamentalement pessimiste. Pour ces auteurs qui avaient connu le fascisme et qui vécurent ensuite sous la menace soviétique, il semblait aussi nécessaire de scander les principes libéraux que de ne pas trop croire en leur victoire. Contre les idéologies totalitaires, Hayek et Aron se voyaient en résistants plus qu’en conquérants; ils n’envisageaient pas que le socialisme d’Etat, version hard en URSS, version soft en Europe, s’effondrerait de l’intérieur plus qu’il ne fut abattu par ses adversaires. . Le libéralisme avait perdu ses crocsLorsque l’édifice marxiste pur ou délayé disparut de Moscou à New Delhi, Pékin ou Place du Colonel Fabien à Paris (où se trouve le siège du Parti communiste français), le néolibéralisme s’imposa parce qu’il était là, happé par le vide. La pensée nouvelle et ancienne avait l’avantage d’exister, d’être cohérente, d’englober la philosophie et l’économie, tout en passant par l’histoire et l’épistémologie (merci à Karl Popper, encore un Viennois de Londres). Mieux encore, le libéralisme se révéla vite efficace comme mécanique à dérouiller les économies chancelantes, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Espagne. Et à hisser les peuples hors de la misère au Brésil, en Chine, en Inde. Les propositions relativement techniques de l’économie libérale néo et classique devinrent et sont restées les mantras de toute politique de gauche comme de droite. La gauche française? Elle privatisa autant que la droite. L’indépendance des banques centrales et la liberté du commerce international, longtemps perçus comme d’insoutenables dogmes libéraux, devinrent en Europe occidentale et centrale, en Asie ou en Amérique latine, des évidences situées au-dessus du débat partisan. Par exemple, quand Renault, l’ex-forteresse ouvrière, fut délogé de l’île Seguin au plein centre de Paris, puis privatisé, puis remplacé par la fondation privée d’un milliardaire autodidacte, entendit-on la gauche protester? Certes non. Le libéralisme en est devenu ordinaire; il en a perdu ses crocs, faute d’adversaires à sa mesure, à l’image du vieux parti radical qui disparut quasiment après que tout son programme fut digéré par la République.Il reste aux libéraux néo et anciens à se congratuler, voire à se répéter, ce qui n’est plus aussi vivifiant que de respirer la poudre des combats.Mais par bonheur, quelques nouveaux totalitaires naissants reviennent à la charge, prêts à “bouffer du libéral” comme hier on “bouffait du curé”: les altermondialistes. Ils ont des leaders, des troupes, des slogans, mais pas véritablement de projet alternatif à la société libérale. Ils ne participent que d’une vieille haine catholique contre le progrès matériel et l’individualisme. Ils y ajoutent une bonne dose de paganisme vert, le culte des arbres et du fromage fermier. Vous épicez avec les clientèles que l’économie libérale déstabilise, vous mélangez le tout avec un regain de patriotisme hermétique à la mondialisation anglo-saxonne. Et voilà! L’altermondialisme est ce que l’on fait de mieux dans l’idéologie-fusion! Mais au rebours du marxisme qui exaltait les damnés de la terre, l’altermondialisme est une idéologie de rentier. Le fromage labélisé chèvre fermier n’est tout de même pas à la portée des pauvres. Les pauvres du monde, de l’Inde à l’Argentine et à la Chine, préfèrent cultiver des OGM parce qu’ils améliorent les rendements.. La gloire des termitesMais les altermondialistes doivent être remerciés: ils réveillent les libéraux-néo qui s’assoupissaient dans leurs certitudes radicales et partagées. On dépoussière donc, on décroche les vieux fusils pour protéger les acquis, tout aussi sociaux que ceux des syndicats d’enseignants. Et puis, au lieu de livrer la bataille d’hier, les penseurs libéraux s’attachent plutôt ces temps-ci à étendre le champ de leur réflexion au-delà de ses bornes antérieures. Les travaux les plus savants ne portent plus maintenant sur la nécessité de privatiser le téléphone, mais sur la meilleure manière de gérer pour l’avenir, l’école et la protection sociale: la mise en concurrence des institutions, le choix parental par le chèque-éducation, la retraite par capitalisation sembleront des thèmes ingrats mais ils détermineront l’égalité des chances comme la pérennité de la santé publique pour les générations futures.Il reste à démontrer aussi que la mondialisation est bonne pour tout le monde, ce que les délocalisations en Occident semblent a priori contredire. Mais si l’on considère l’humanité comme indivisible, il est possible de démontrer que la mondialisation profite aux pauvres que les Occidentaux ne sont plus, sans nuire aux riches que l’Occident souhaite rester. Existe-t-il sur ce marché mondial des biens et de la pensée, une niche qui resterait spécifiquement française et qui serait rebelle au réveil des néolibéraux? Pas vraiment. En revanche, les Français ne manquent pas qui participent à cette réflexion néo-globalement libérale. Il reste enfin cette chose singulière qui s’appelle l’Etat français, que nul ne nous envie et fait vivre un quart de la population de l’Hexagone! Cet Etat est comme un vieux meuble, trop grand pour le salon, mais on n’ose pas le brader. Car, voyez-vous, il appartenait à notre grand-père. Faisons confiance aux termites; au bout du compte, comme les taupes, elles l’emportent toujours. «Essayiste et chroniqueur, Guy Sorman s’est illustré par ses prises de position iconoclastes, tant en matière économique que politique. Il est aussi maire adjoint à la Culture de Boulogne-Billancourt, dans l’agglomération parisienne«

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