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Economie

L'agriculture marocaine face aux accords de libre-échange avec les USA
Par Brahim ZNIBER, agriculteur

Par L'Economiste | Edition N°:1655 Le 04/12/2003 | Partager

Depuis plus d'une décennie, le Maroc a fait le choix irrévocable d'une économie ouverte, matérialisée par divers engagements internationaux dont l'accord de libre-échange avec l'Union européenne, tandis que se profile un accord similaire avec les Etats-Unis. Ce choix tout douloureux qu'il soit pour le tissu industriel national, était certainement nécessaire.Ceci étant, permettez-moi de faire valoir ici «l'exception agricole», le Maroc devant à mon avis exclure le secteur agricole de tout accord de libre-échange avec les USA.Ce n'est ni par frilosité, ni par intérêt que j'exprime cette position, mais simplement par bon sens, au regard des intérêts vitaux de notre pays qui, me semble-t-il, convergent avec ceux des Etats-Unis.Un bref état des lieux suffit pour s'en convaincre.D'un côté, nous avons le Maroc que caractérisent principalement:- une population rurale avoisinant 48% de la population totale,- une agriculture très faiblement mécanisée, souvent vivrière, avec des rendements très faibles,- souffrant en outre d'un très fort taux d'analphabétisme.A titre d'illustration, la région de Meknès-Fès, qui figure parmi les plus belles du Royaume, compte près de 80% d'analphabètes, de l'avis même de l'Administration centrale, suite à une enquête diligentée récemment à ce sujet par le wali de Meknès. Cette même enquête conclut à l'impossibilité d'introduire de nouvelles cultures sans appoint hydrique et a établi que près de 80% des structures agraires sont des microfundias, à vocation purement vivrière.Sur un plan plus général, un recensement mené en 1998 atteste de la très forte atomisation des exploitations agricoles, de leur faible mécanisation et de l'utilisation plus que parcimonieuse des intrants de production améliorateurs de rendement. (Voir tableau)Sur les 1.431.700 exploitations:- 47% sont mécanisées;- 16% utilisent des semences sélectionnées;- 51% utilisent des engrais;- 33% utilisent des produits phytosanitaires.D'un autre côté, les USA, première puissance mondiale, dont nous mettrons plus particulièrement en exergue:- une population rurale d'à peine 1% de la population totale,- une agriculture totalement mécanisée, avec des économies d'échelle inégalables;- de surcroît, très fortement subventionnée, à l'instar de l'agriculture européenne.S'agissant des subventions qu'apportent tant les USA que l'UE à leur agriculture, la naissance de l'OMC. était censée signer leur réduction significative. Force est de constater, dix ans plus tard, que les subventions restent pour l'essentiel en vigueur, à des niveaux extrêmement élevés. Malheureusement, le nouveau round de négociations engagé sous l'égide de cette organisation n'augure d'aucune «décrue» méritant d'être soulignée.Je ne dispose pas des chiffres exacts, tant les subventions et autres primes, soutiens et aides, sont multiformes et complexes. On avance toutefois, toutes aides confondues, directes et indirectes, des montants faramineux: 300 milliards d'euros par an pour l'UE et 185 milliards de dollars par an pour les USA.Ce constat ne peut qu'inviter à la plus grande prudence dans le traitement des secteurs agricole et agroalimentaire, sous peine d'aggraver la précarité et l'exclusion qui prévalent dans notre monde agricole.A ma connaissance, depuis la signature de l'accord de libre-échange avec les USA (dans le cadre de la zone Alena, qui englobe également le Canada), le Mexique s'aperçoit que nombre d'agriculteurs ont été précarisés, malgré la proximité géographique avec le marché américain.Le gouvernement mexicain serait actuellement enclin à solliciter un réaménagement de la partie agricole de cet accord.N'oublions pas non plus que les USA et le Canada ont exclu de leur accord de libre-échange certains secteurs agricoles, dont me semble-t-il le secteur laitier et une partie du secteur céréalier, ce qui constitue un précédent que la partie marocaine pourra faire prévaloir pour revendiquer le principe de «l'exception agricole».D'aucuns rétorqueront que le Maroc pourra mettre à profit les délais qui lui seront impartis avant l'entrée pleine et entière de l'accord avec les USA pour mettre à niveau son agriculture. Je crains pour ma part que cette mise à niveau ne nécessite plusieurs générations, au vu de nos handicaps structurels, notamment l'analphabétisme qui touche près de 80% de la population rurale.L'exemple de la France est édifiant à cet égard.Ce pays a engagé la mise à niveau de son agriculture dès 1946, alors qu'il comptait près de 35% de ruraux et que le rendement moyen atteignait péniblement les 15 quintaux/hectare dans la céréaliculture.Deux mesures fondamentales ont été adoptées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.La première a consisté en la mécanisation à outrance, sans que les agriculteurs aient à débourser le moindre sou, l'Etat subventionnant les investissements à hauteur de 20% tandis que le Crédit Agricole finançait intégralement les 80% restants, à des taux d'intérêt bonifiés.La seconde mesure a été la création de sociétés d'aménagement foncier rural (SAFER) dans toutes les régions de France. Ces Sociétés avaient, et continuent d'avoir, un droit de préemption sur toute vente de terres agricoles, qui sont proposées prioritairement aux agriculteurs mitoyens ou voisins avec financement par crédit sur 25 ans, à des taux également bonifiés.Avec ces deux mesures, la France a pu réaliser le remembrement des terres agricoles sans heurt, ce qui a permis à son agriculture de passer à une moyenne de 15 quintaux de céréales en 1946 à 70 quintaux aujourd'hui.La France a également su mettre à profit, au même titre que l'ensemble des pays d'Europe occidentale, la période d'opulence (1946-1973), connue sous le jargon des «trente glorieuses», qui a précédé le premier choc pétrolier, pour mener une politique très volontariste d'industrialisation, concomitamment à la modernisation de son agriculture. Cette industrialisation a permis de résorber les transferts de main d'oeuvre issue du monde rural, dont la population a été ramenée à 5% de la population totale.Cette mise à niveau ne s'est pas arrêtée; elle continue toujours par le biais de la politique agricole commune (PAC) qui vise à ramener cette population à 3 ou 2%.Dans ce contexte, quels sont les termes de l'alternative pour le Maroc? A mes yeux, seules les moyennes et grandes exploitations agricoles du pays, qui regroupent près de 4.750.000 hectares et 13% des exploitations totales, sont en mesure de relever le défi de la mondialisation, en s'orientant vers des productions à haute valeur ajoutée, particulièrement propices sous nos climats et terroirs.- les olives et l'huile d'olive de haute qualité;- les raisins de table et les vins de haute qualité;- les agrumes de variétés spécifiques marocaines de haute qualité;- les primeurs de haute qualité;- les palmiers-dattiers (le mejhoul et autres);- les produits biologiques;- et de façon générale, les produits de terroir.Pour ces productions, le Maroc est apte à être compétitif, sans qu'il soit d'ailleurs besoin d'instaurer avec nos partenaires des zones de libre-échange.Parallèlement, il conviendrait de conduire une politique déterminée d'industrialisation du monde rural pour résorber in situ les excédents et transferts de main-d'oeuvre agricole. Pour ce faire, il y a lieu de réfléchir à des fortes incitations, à même d'attirer les investisseurs potentiels.En tout état de cause, notre pays ne me paraît pas prêt, et ne le sera pas avant longtemps, à relever le défi de l'instauration d'une zone de libre échange dans le secteur agricole avec les USA.N'y voyez ni pessimisme ni fatalisme de ma part, mais plutôt une lecture objective des faits qui sont têtus.Je suis persuadé que la partie américaine, à laquelle nous lie une amitié ancienne et sincère, comprendra cette position qui participe d'une volonté de ne pas fragiliser encore davantage le Maroc, au moment même où nos deux pays se mobilisent pour lutter contre le terrorisme international, dont chacun sait qu'il a fait de l'exclusion et de la précarité son terreau.En effet, il ne faut pas oublier que la précarité est source de tous les maux.Je tiens à rendre hommage au Premier ministre, au ministre de l'Agriculture et au secrétaire général de ce département, qui ont adopté une position courageuse qui vise à défendre les intérêts bien compris du monde rural, malgré j'imagine les enjeux et la pression qui entourent la conduite d'un dossier telle la finalisation d'un accord de libre-échange avec les USA.Au moment où se déroule le 6e round de négociations, je pense qu'il est encore temps de faire valoir «l'exception agricole» auprès de la partie américaine et partant d'exclure le secteur agricole du champ d'application de l'accord.La construction et l'avenir d'une société marocaine moderne et démocratique me paraissent devoir passer par un développement équilibré et durable du monde rural.

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