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La géopolitique est-elle morte?

Par L'Economiste | Edition N°:66 Le 11/02/1993 | Partager

HEM vient de conclure une convention par laquelle l'Institut des Hautes Etudes en Management lance un enseignement strictement universitaire, dont elle emprunte les professeurs-chercheurs à Sciences Po de Paris. Ce faisant, HEM introduit au Maroc des concepts et une méthode qui ne font pas (ou pas encore?) l'unanimité des politologues, des géographes et des sociologues, mais qui tentent de décrire le monde de l'après-Guerre froide... et qui n'y réussissent pas moins bien que la géopolitique classique. Un entretien d'évaluation avec deux représentants de cette nouvelle vague, les Pr Marie Françoise Durand et Denis Retaillé.

L'Economiste: Vous participez à des recherches dans une discipline de géographie politique que vous avez nommée "les grandes lignes de partage du monde contemporain". Pourquoi ce titre compliqué alors que le mot "géopolitique" convenait?
Pr Retaillé: Parce que nous éprouvions de plus en plus de difficultés à interpréter le monde contemporain avec les méthodes et concepts traditionnels venus de la géopolitique. Comment comprendre les mouvements en Afrique, en Yougoslavie? Que vaut l'idée des Etats comme uniques acteurs de la scène internationale aujourd'hui? Il faut aller un peu plus loin, saisir de nouveaux acteurs et surtout la diversité des relations qu'ils nouent entre eux.

- Lesquels?
Pr Retaillé: Evidemment les Etats demeurent dominants, mais ils ne sont plus uniques. Il y a les organisations non gouvernementales, des entreprises transnationales, des groupes présentés comme ethniques, des réseaux religieux... Durant les années 70, il y avait certes eu des développements théoriques sur le rôle des transnationales, mais ces analyses ne sont pas allées très loin, et en tout état de cause se sont constamment référées à l'Etat-Nation.

A côté des Etats, des acteurs nouveaux

- Pr Durand: La période de la Guerre froide a été une période où les acteurs de la scène internationale étaient les Etats. Depuis, il est un fait que de nouveaux acteurs sont apparus, multiformes mais très actifs.

- Si les Etats ne sont plus les uniques acteurs, alors les frontières ne sont plus les lignes de partage. D'où votre recherche des nouvelles lignes de partage?
- Pr Retaillé: D'abord, l'expression ligne de partage peut très bien s'entendre comme "mise en commun" ou bien comme "division", "partition". Cette remarque n'est pas une boutade! Les réseaux religieux par exemple ne s'embarrassent pas des frontières. Cela a été net pour le monde musulman. Il faudra aussi remarquer que parfois les réseaux religieux ont des revendications de type étatique ou infra-étatique, comme c'est le cas en Algérie et des revendications transnationales. De manière générale, depuis l'effondrement du Mur de Berlin, la ligne de partition Est-Ouest n'est plus un point de repère. En revanche, d'autres lignes sont apparues, plus nombreuses, négligées par la géopolitique, mais en fait capables de susciter des affrontements violents ou des groupements d'intérêt puissants.

Jusqu'à l'individu acteur

- Jusqu'à quel niveau de finesse peut-on ainsi multiplier les lignes de partage, sans constituer des catégories trop nombreuses qui interdiraient de conceptualiser?
- Pr Retaillé: Il est possible d'aller très loin, jusqu'à voir la résurgence du concept d'individu-acteur. C'est un bouleversement méthodologique pour la géopolitique. Les individus-acteurs avaient été noyés dans les ensembles compacts que sont les Etats, voire les Etats-Nations. La méthodologie par les Etats a été réductrice de la réalité, elle a même défiguré la réalité, la manière de la présenter.

- Pourquoi faites-vous des restrictions mentales lorsque vous parlez d'ethnies? Ne les considérez-vous pas comme acteurs à part entière?
- Pr Retaillé: Non. Il y a eu des remobilisations culturelles, sociales, autour de l'ethnie, mais il est difficile de voir dans l'ethnie un groupe homogène. Cela reste très artificiel.

- Mais pourtant les différences ethniques sont suffisantes pour provoquer des guerres!
- Pr Retaillé: Il y a des revendications à caractère étatique. C'est assez normal dans la mesure où l'Etat a été jusqu'à présent la forme d'adéquation qui a le mieux fonctionné entre l'identité et l'organisation. L'artifice réside dans la construction de l'identité. Par contre, la mobilisation de l'idée d'ethnie, elle, n'est pas artificielle, mais bien réelle. Les entrepreneurs mobilisent, fixent sur l'idée d'ethnie des revendications sociales, politiques ou économiques. Matériellement, l'ethnie n'existe pas. Ce qui existe ce sont les réseaux économiques, sociaux ou politiques.

- Pr Durand: Il faut bien comprendre que le mot entrepreneur recouvre les diverses formes d'entreprises, y compris et surtout dans le domaine politique.
- Pr Retaillé: C'est une précision importante. La revendication politique reste essentiellement une revendication d'Etat. On ne voit pas que sur les plans clanique, ethnique ou, de l'autre côte, sur le plan supranational, il y ait eu des formes capables de supporter à la fois une organisation efficace et une communauté culturelle. La seule exception a été constituée par les empires multinationaux comme l'empire othoman ou l'empire austro-hongrois, balayés par la Première Guerre Mondiale.

- La Communauté Européenne peut-elle être considérée comme une résurgence des empires? C'est quand même un acteur, et un acteur qui compte, lorsqu'on regarde le monde à partir du Maroc!
- Pr Durand: Non, la Communauté ne ressemble pas aux empires. Les problèmes internes restent trop importants pour qu'il puisse y avoir un transfert intégral des compétences étatiques en sa faveur. Les problèmes culturels ne pourront pas être réglés à l'échelle communautaire avant. En revanche, les problèmes économiques peuvent l'être et le sont déjà largement.

- On ne peut tout de même pas la considérer comme un ectoplasme!
- Pr Retaillé: Bien sûr que non. C'est une formation à géométrie variable, suivant les domaines et suivant les moments. Nous avons à faire ici à une nouveauté conceptuelle.

Réseaux d'intérêt et d'opposition

- Pr Durand: En observant l'Europe, on voit un terrain extrêmement compliqué, dépassant le cadre de la Communauté, où il existe des réseaux d'intérêt et d'opposition et où il ne faut pas confondre l'identité avec l'Etat et encore moins avec une structure comme la CEE.

- Mais dans votre éventail de concepts, d'acteurs, qu'est-ce que la CEE?
- Pr Durand: Une expérience historique unique, une tentative d'abandon volontaire de souveraineté, qui coexiste avec la montée des forces centrifuges de l'identité.

- Du point de vue méthodologie, votre façon de voir relativise la notion d'Etat, pour aller saisir des mouvements infra-étatiques ou transnationaux, mais comment expliquez-vous la formation et la force du concept Etat?
- Pr Retaillé: L'Europe à partir du XIXème siècle a diffusé un modèle d'organisation et de pensée, qui a été une modernisation. La France a apporté un modèle institutionnel, mais idéologiquement, c'est le modèle allemand, avec son association population/sol. Le territoire permet donc de réaliser l'adéquation entre identité et organisation. La diffusion de la modernisation aidant, le concept d'Etat comme modèle de référence s'est imposé.

Un modèle sur quatre axes

- A partir de là l'évolution se poursuit jusque vers... l'individu-acteur, mais alors où sont les grandes lignes de partage du monde? Entoureraient-elles chaque individu?
- Pr Durand: Durant très longtemps, le rôle assigné à la géographie, du moins en France, a été de délimiter et de décrire des territoires. Aujourd'hui, cette description est insuffisante pour saisir les relations. La géopolitique, action sur ou en direction du pouvoir à travers le territoire, n'est plus la seule méthode d'approche. Il peut y avoir quatre grilles de lecture. D'abord, il y a la division en Etats avec des frontières, c'est la lecture classique qui reste importante, quoique insuffisante. La deuxième grille concerne le commerce international, qui est un facteur d'unification pour une grande partie de la planète, un mode de mondialisation en raison des standards que les échanges diffusent. Un troisième modèle de lecture s'appuie sur le cloisonnement: la mondialisation produit des revendications d'identités, de distanciations culturelles. Enfin, il y a un modèle qui raisonne par les valeurs; une partie d'entre elles tende à devenir universelle ce qui détermine un monde qui serait en train de devenir une société.

- Pr Retaillé: Dans chaque lieu ou situation que l'on observe, il se trouve des quantités variables de chacun des modèles, avec des polarisations évidemment variables autour des éléments identifiés par chacune des quatre grilles. Cette méthode permet, par exemple, d'expliquer les phénomènes de rassemblement transnationaux autour d'une valeur donnée ou inversement d'éclatement de groupes nationaux à cause d'un problème économique, et ainsi de suite.

Propos recueillis par Khalid BELYAZID et Nadia SALAH

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