×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Politique Internationale

Il expose du 8 au 23 avril à la Mamounia : Réal Lessard faussaire malgré lui

Par L'Economiste | Edition N°:74 Le 08/04/1993 | Partager

Ses tableaux sont dans les grandes collections, les musées, signes par les grands peintes et authentifiés par les experts. Fernand Legros, célèbre trafiquent, en a vendu, à son issu, des centaines. Venu exposer à La Mamounia de Marrakech, il raconte son histoire, "l'amour du faux"

Je reconnais cette chipie. Elle a posé pour moi il y a des années. C'est moi qui ai peint son portrait". Van Dongen, peintre "fauve" vieillissant est tout fier de se vanter de cette conquête féminine. Il donne un certificat, en 1960, confirmant qu'il avait peint, en 1910, "Le portrait de femmes avec chapeau à plume". C'est ainsi que la vanité des hommes ouvre la voie aux plus belles escroqueries.

Van Dongen n'avait ni peint ce portrait, ni mis le modèle dans son lit. Le portrait avait été réalisé deux ans plus tôt, par Real Lessard, jeune Canadien de 18 ans, sans formation ou culture artistique. Il avait peint une de ses voisines: la trouvant banale, il lui fait porter le chapeau de sa mère, qui traînait là par hasard. Il ajouta quelques fleurs sur sa poitrine et finit par trouver ce détail "faible". Les experts inventeront une intention esthétique à ces fleurs, y reconnaîtront un trait de génie de Van Dongen.

Mais à l'époque, Real Lessard était aussi de la race des vaniteux. Entre les deux vaniteux, il ne manque que "l'interface", pour créer le marché des dupes . Arrive Fernand Legros, pour la plus grande supercherie artistique du siècle, et pour quelques beaux scandales juridico-financiers qui éclaboussent jusqu' à la famille Kennedy.

Peins! Ne signe pas

Le gros, le mal-nommé, est maigre comme un clou au point d'arrêter sa carrière de danseur. Il avait recruté le jeune Canadien comme secrétaire itinérant, c'est-à-dire coursier, cuisinier, chauffeur, pour l'aider dans sa nouvelle carrière de trafiquant en tableaux en Floride.

Real achète un jour une boîte de gouache à 2 Dollars et des pinceaux, parce que le tout était soldé. Le bienfait des soldes! Car Lessard n'avait plus touché à la peinture depuis, qu'à l'école, un professeur l'avait giflé pour un gribouillis, lui disant "imbécile, tu ne seras jamais peintre ".

Inspiré par les couleurs de Floride, de Louisiane (il commence à Baton rouge).

Lessard s'amuse, passe le temps, copie quelques cartes postales. Sous l'oeil admiratif du maigre Legros, vendeur de lythographies (fausses, un marchand l'avait lui-même trompé). "Quel talent! Peins, un jour j'organiserais pour toi une exposition .

Les effets du protectionnisme

Et Lessard peint, à la "manière de". Il ne copie pas, ne tente pas de faire de faux, mais d'interpréter les grands: Matisse, Dufy, Picasso, Braque. Sans jamais signer . "Ne signe pas", dit Legros, "je te trouverai un pseudonyme". Et Lessard peint près de 3.000 aquarelles, gouaches... pendant 7 ans. Legros fera signer ou authentifier, par les peintres, ou leurs veuves et surtout les experts.

Ceux-ci fourniront des certificats qui serviront à inonder le marché américain de faux tableaux. Pourtant, les Américains avaient imposé le certificat d'expert pour limiter les importations de toiles, fidèles à leurs manies protectionnistes, l'effet obtenu fut l'inverse de l'effet attendu. Il suffisait d'un certificat d'un "expert parisien", pour importer et vendre n'importe quel tissu colore aux Etats-Unis.

Ventes chez Christies et Sotheby's

Le tableau représentant la "conquête" de Van Dongen fut racheté par les Kennedy 30.000 Dollars. D'autres oeuvres de Lessard seront vendues chez Christies, Sotheby's... Les experts donnant les certificats pour montrer leur flair (en fait, il n'y a aucune méthode). Ils étaient systématiquement flattés par Legros, ou trompés parce qu'il leur présentait ses séries de faux et de vrais tableaux. Un jour, Picasso reconnut un des "Modèles dans l'atelier". Il en avait peint une soixantaine de versions. Il prend un faux que lui présente Legros (parce qu'il le prend pour un des siens) et lui remet un vrai. Les supercheries de ce genre se multiplient, par centaines. Les collections privées, les musées achètent des faux, souvent plus chers que les vrais, le marché mondial de l'art est perturbé, "faussé". Les peintures sans prétentions de Lessard se confondent avec celles des grands maîtres, incapables eux-mêmes de faire la différence.

Allez chercher le "style unique", et inimitable, le "génie de l'artiste", qui fait toute la valeur de l'art.

Il sort de l'ombre

Pendant 7 ans, Lessard était berné par Legros, et ne savourait même pas le plaisir d'être vendu pour Picasso ou Matisse: il l'ignorait.

Quand il comprend, Legros est poursuivi aux USA, en France pour ses escroqueries. Lessard se cache, disparaît, craignant d'être inculpé pour complicité. Il s'arrange pour que Roger Peyrefitte ne le cite pas dans "Tableaux de chasse", biographie romancée de Legros, devenue un best seller, dans les années 70.

L'auteur est d'ailleurs intéressé par les histoires de moeurs, homosexuelles de préférence. Il associera ses talents de fabulateur à ceux de Legros, son héros. Les deux menteurs professionnels s'en donneront à coeur joie pour raconter les orgies et les perversions des milieux des affaires et de la diplomatie, fidèles clients, et victimes de Legros. Au passage, ils racontent les libertinages, les erreurs de jeunesse de Claude François, de Moustaki, ou de Dalida qui avait grandi à Alexandrie, du temps glorieux de Farouk, comme Legros.

Durant 27 ans, Lessard est pris pour Dufy et Matisse. Il ne le revendiquera pas. Un jour il est pris pour un peintre inconnu.

Il sort de l'ombre dans les années 80, un Brésilien, qui connaissait l'histoire, lui avait fait peindre quelques toiles pour un film sur Legros, décédé après que les tribunaux l'aient rendu célèbre. Puis il voulut attribuer les tableaux peints et toute l'histoire à un Hongrois inconnu. Lessard ameute les télévisions, peint en direct, écrit son histoire, multiplie les expositions depuis 1986.

Lessard raconte enfin son histoire, dément Peyrefitte, écrit un livre (l'amour du faux). Le témoin principal, Legros, est déjà mort. Les autres se cachent, refusant de reconnaître qu'ils ont un jour été bernés, ou qu'un faux, payé cher, est accroché à leur mur.

Ceux qui doutent de l'histoire de Lessard ne pourront douter de ses talents: si ce n'est un génie de la peinture, c'est un génie du récit. Dans tous les cas du faux.

Khalid BELYAZID

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc