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Feuilleton du Ramadan
Les hirondelles de Kaboul
Troisième épisode: Les trois pierres de Mohsen
Par Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1634 Le 30/10/2003 | Partager

. Résumé: La prisonnière a été amenée sans ménagement mais sans être dévoilée au lieu du supplice par les miliciennes en tchadri. La condamnée a été “plantée” dans un trou jusqu'à mi-cuisse, pour qu'elle ne puisse pas s'échapper. Les mollah ont fait apporter des brouettes de pierres. Mohsen, un passant qui n'a plus de travail fixe depuis la guerre avec les Russes, hésite: il n'aime pas ces exécutions publiques, encore moins les lapidations, où les spectateurs sont eux-mêmes les bourreaux. Puis quelque chose de fort l'entraîne: il n'a plus de conscience...-----------------------------------------------Un mollah jette les pans de son burnous par-dessus les épaules, toise une dernière fois le fatras de voiles sous lequel un être se prépare à périr et tonne.- Des êtres ont choisi de patauger dans la fange comme des porcs. Pourtant, ils ont eu connaissance du Message, ont appris les méfaits des tentations mais n'ont pas développé suffisamment de foi pour leur résister. Des êtres misérables, aveugles et futiles ont préféré un instant de débauche, aussi éphémère que dérisoire, aux jardins éternels. Ils ont retiré leurs doigts de l'eau lustrale des ablutions pour les plonger dans les rinçures, se sont bouché les oreilles à l'appel du muezzin pour n'écouter que les grivoiseries de Satan, ont accepté de subir la colère de Dieu plutôt que de s'en abstenir.. Une ruée pour le meurtreQue leur dire, sinon notre chagrin et notre indignation?... (Son bras se tend comme un glaive vers la momie.) Cette femme n'ignorait rien de ce qu'elle faisait. L'ivresse de la fornication l'a détournée de la voie du Seigneur. Aujourd'hui, c'est le Seigneur qui lui tourne le dos. Elle n'a droit ni à sa miséricorde ni à la pitié des croyants. Elle va mourir dans le déshonneur comme elle y a vécu.Il se tait pour se racler la gorge, déplie une feuille de papier dans un silence assourdissant.- Allahou aqbar! s'écrie-t-on au fond de la foule.Le mollah lève une main majestueuse pour apaiser le hurleur. Après la récitation d'un verset coranique, il lit quelque chose qui ressemble à une sentence, remet la feuille de papier dans une poche intérieure de son gilet et, au bout d'une brève méditation, il invite la foule à s'armer de pierres. C'est le signal. Dans une ruée indescriptible, les gens se jettent sur les monceaux de cailloux que l'on avait intentionnellement disposés sur la place quelques heures plus tôt. Aussitôt, un déluge de projectiles s'abat sur la suppliciée qui, bâillonnée, vibre sous la furie des impacts sans un cri. Mohsen ramasse trois pierres et les lance sur la cible. Les deux premières se perdent à cause de la frénésie alentour, mais, à la troisième tentative, il atteint la victime en plein tête et voit, avec une insondable jubilation, une tache rouge éclore à l'endroit où il l'a touchée. Au bout d'une minute, ensanglantée et brisée, la suppliciée s'écroule et ne bouge plus. Sa raideur galvanise davantage les lapidateurs qui, les yeux révulsés et la bouche salivante, redoublent de férocité comme s'ils cherchaient à la ressusciter pour prolonger son supplice. Dans leur hystérie collective, persuadés d'exorciser leurs démons à travers ceux du succube, d'aucuns ne se rendent pas compte que le corps criblé de partout ne répond plus aux agressions, que la femme immolée gît sans vie, à moitié ensevelie, tel un sac d'horreurs jeté aux vautours.Atiq Shankat, le geôlier retardataire, ne se sent pas bien. . Le gardien aussi a peurLe besoin de sortir prendre l'air, de s'étendre sur un muret, face au soleil, le malmène. Il ne peut pas rester une minute de plus dans ce trou à rat, à soliloquer ou à essayer de déchiffrer les arabesques qui s'entrelacent inextricablement sur les murs des cellules. La fraîcheur de la petite maison d'arrêt ravive ses anciennes blessures; parfois, son genou se bloque de froid et il a du mal à le replier. Parallèlement, il a le sentiment de devenir claustrophobe; il ne supporte plus la pénombre, ni l'exiguïté de l'alcôve qui lui tient lieu de bureau, encombrée de toiles d'araignées et de cadavres de cloportes. Il range sa lampe-tempête, avec sa gourde en peau de chèvre et son coffret drapé de velours dans lequel repose un volumineux exemplaire du Coran, enroule sa natte de prières, l'accroche à un clou et décide de s'en aller. De toutes les façons, au cas où l'on aurait besoin de lui, les miliciens savent où le trouver. Le monde carcéral lui pèse. Depuis quelques semaines, plus il réfléchit à son statut de geôlier, moins il lui trouve de mérite, encore moins de noblesse. Ce constat le met sans cesse en rogne. Chaque fois qu'il referme le portail derrière lui, se soustrayant ainsi aux rues et aux bruits, il a l'impression de s'enterrer vivant. Une peur chimérique trouble ses pensées. Il se recroqueville alors dans son coin et refuse de se ressaisir, le fait de se laisser aller lui procurant une sorte de paix intérieure. Sont-ce les vingt années de guerre qui le rattrapent? A quarante-deux ans, il est déjà usé, ne voit ni le bout du tunnel ni celui de son propre nez. S'abandonnant petit à petit au renoncement, il commence à douter des promesses des mollahs et se surprend, parfois, à ne craindre que vaguement les foudres du ciel.Il a beaucoup maigri. Son visage tombe en lambeaux sous sa barbe d'intégriste; ses yeux, bien que soulignés au khôl, ont perdu de leur acuité. L'obscurité des murs a eu raison de sa lucidité, celle de sa fonction s'ancre profondément en son âme. Quand on passe ses nuits à veiller des condamnés à mort et ses jours à les livrer au bourreau, on n'attend plus grand-chose du temps vacant. Désormais, ne sachant où donner de la tête, Atiq est incapable de dire si c'est le silence des deux cellules vides ou bien le fantôme de la prostituée, exécutée le matin, qui confère aux encoignures un remugle d'outre-tombe.Il sort dans la rue. Une ribambelle de galopins traque un chien errant dans une chorale dissonante.Irrité par les hurlements et le remue-ménage, Atiq ramasse un caillou et le balance sur le gamin le plus proche. Ce dernier esquive le projectile et, impassible, continue de s'égosiller pour désorienter le chien visiblement à bout de force. Atiq comprend qu'il perd son temps. Les diablotins ne se disperseront pas avant d'avoir lynché le quadrupède, s'initiant ainsi, précocement, aux Iynchages des hommes.Son trousseau de clefs sous le gilet, il s'éloigne vers le marché infesté de mendiants et de portefaix. Comme d'habitude, nullement découragée par la canicule, une foule frénétique grouille au milieu des étals de fortune, tournant et retournant la friperie, farfouillant dans les vieilleries en quête d'on ne sait quoi, meurtrissant de ses doigts décharnés des fruits trop mûrs.Atiq hèle un jeune voisin et lui confie le melon qu'il vient d'acheter:- Porte-le chez moi. Et tâche de ne pas traîner dans les rues, le menace-t-il en brandissant sa cravache.Le garçon opine du chef et, à contrecoeur, enserre le fruit sous son aisselle et se dirige vers un invraisemblable cafouillis de taudis.----------------------------------------
Demain, quatrième épisode Atiq ne va pas bien du tout

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