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Culture

Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
XIe épisode: Zineb apprend le mariage et s'en va
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1572 Le 31/07/2003 | Partager

. Résumé:Le terrible adel, père de Thami, vient de rentrer d'un voyage à la campagne. Avec lui sont arrivés la cousine Keltoum et toute sa famille. Plus de doute, Rehma avait raison, le mariage de Thami se préparait en secret. Le père avait remarqué le manège du jeune boucher avec sa belle cliente, Zineb. Sans en rien dire à son fils, il était parti avec le reste de la famille demander la main de sa nièce.--------------------------------------------Les citadins s'arrêtaient pour regarder un moment le curieux convoi, les badauds du souk singeaient l'allure balourde des jeunes campagnards...Mon coeur se crispa. Une masse lourde et solide m'obstrua la gorge, quelque chose comme une boule d'acier glaciale. Mes jambes flageolaient. Un épais nuage sombre s'abattit sur mes yeux. Plus rien ne ressemblait à rien. Une cliente s'éloigna de l'étal en s'excusant presque. Je me retirai dans l'arrière du magasin et m'écroulai de tout mon poids sur le bout de natte qui couvrait le sol. Des larmes me montèrent aux yeux. Je les laissai couler comme un enfant affligé, incapable de changer le cours de son triste sort. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, jusqu'au moment où me parvinrent des voix de ménagères s'enquérant de mon absence. . Des allusions transparentesUne cliente que je reconnus aisément à sa voix quelque peu bégayante, se plaignait aux autres. - «Monsieur ne prenait plus son travail au sérieux! Par quatre ou cinq fois en une semaine, elle avait trouvé l'étal couvert d'une bâche à une heure de grande affluence! Où pouvait bien aller ce garçon à un temps si important pour son commerce? Ne fallait-il pas qu'il fût écervelé ou carrément ensorcelé pour agir ainsi? C'était sans doute une histoire de cul, que le Très-Haut en préservât ses fidèles! Quelque traînée qui détournait sans scrupule le pauvret de son gagne-pain! Ah, si seulement l'Adel était au courant, il interviendrait, lui, pour sauver sa progéniture en dérive!...«Le visage congestionné, Zineb était là aussi. La belle femme se tenait au coin de l'étal, un peu à l'écart des autres ménagères. Sans doute se sentait-elle directement visée par les allusions graveleuses de la bègue. Elle tenta quand même de me sourire, mais son sourire de madone s'éteignit aussitôt qu'elle s'aperçut de mon piteux état. Je pris mon courage à deux mains et lui dis tout, avant que les colporteuses de nouvelles et les commères ne le fissent à leur manière. Au mot mariage, Zineb recula d'un pas, l'air sidéré, le visage subitement blanc. Je me rendis compte que j'étais trop brutal. J'aurais dû y aller délicatement... Trop tard, le mal était fait.. Rien n'échappe à l'AwacsSans guère d'espoir, je m'empressai de lui expliquer que je venais à peine d'apprendre la nouvelle et que c'était, de bout en bout, une affaire arrangée à mon insu... Deux clients se présentèrent alors à l'étal. Pour moi, ce fut déjà une délivrance, ou presque. Je respirai un grand coup. Le premier était Moulay Lehcen, le Mokaddem du quartier surnommé l'Awacs, en référence à l'infaillible système électronique du contrôle de l'air américain. Moulay Lehcen était un sinistre personnage sans état d'âme, un animal redoutable parce que représentant du Makhzen. Bien que sous-estimé par sa hiérarchie, le Mokaddem est incontestablement le rouage le plus déterminant dans la machine sécuritaire. Il est celui qui guide ses supérieurs sur le terrain, leur limier de foi. Rien n'échappe à sa vigilance.Il est continuellement au courant de toutes les intrigues qui se trament dans le dédale inextricable des ruelles. Il s'immisce dans l'intimité des gens comme sur son territoire. En somme, vous avez tout intérêt à être en bons termes avec lui.. Cordon bleu, cordon rougeMoulay Lehcen porte le visage humain le plus hideux que j'aie jamais vu. Il a exactement le faciès d'un crapaud: des traits épais, larges, déformés, vulgaires, le contraire absolu de la beauté. Le second n'était autre que Si Omar l'instituteur, petit homme chétif, le dos voûté, le blanc des yeux taché de jaune, l'air de ceux qui s'excusent d'exister. Si Omar portait un dentier qu'il avait du mal à contrôler. Comme il toussait beaucoup, on avait toujours l'impression qu'il allait le cracher, ou l'avaler. Dans le quartier, l'on racontait que l'instituteur était un homme de vaste savoir, versé particulièrement dans la théologie et la philosophie. L'on racontait aussi que Si Omar parlait couramment deux ou trois langues étrangères. C'était possible. En tout cas, ça ne me coûtait rien de croire tout ce qu'on racontait sur lui.L'Awacs voulait un gigot d'agneau. En le servant, je remarquai qu'il regardait Zineb, ses mauvais yeux injectés de sang la dévisageaient avec une agaçante effronterie.– Tu feras mieux de servir d'abord la dame, Thami! fit-il sur un ton où se mêlait la galanterie au racolage. Tu ne vois pas qu'elle était là bien avant moi?– C'est que madame, m'empressai-je de répondre, gêné et perplexe, veut... veut des... des pattes de boeuf découpées à la scie, tâche qui, voyez-vous, demande un peu de temps.– Les pattes de boeuf! fit le roi de la rue en exhibant ses incisives carnassières à moitié rongées par la carie. Dieu que c'est bon, les pattes de boeuf! Un vrai régal, surtout si elles sont apprêtées par une cuisinière qui s'y connaît, un cordon rouge, quoi!– Vous voulez dire un cordon bleu, Moulay Lehcen? fit l'instituteur, fier d'avoir saisi au vol une faute à corriger.- Non! aboya l'Awacs. Un cordon rouge! rouge! je veux dire. Pour la simple raison que le bleu ne figure pas sur notre vénérable drapeau!... Faut-il vous rappeler, à vous maître de la fin des temps, que notre emblème à nous comprend uniquement le rouge et le vert, hein? Cordon bleu! Tu parles... Ce sont eux qui disent cordon bleu, ces Francillons, maudits colons et bouffeurs de grenouilles! Ils disent cordon bleu parce que le bleu est dans leur drapeau! Quoi de plus naturel? Mais nous, Marocains dignes et indépendants, qui plus est, nous devons dire cordon rouge, ou... cordon vert, question de marquer notre différence... ou plutôt, notre marocanité comme dirait Sidi le caïd, que le Très-Haut lui accorde longue vie!. L'Awacs triompheSi Omar avala plusieurs fois sa salive, son corps se fit encore plus petit dans sa djellaba de lin blanche. L'Awacs claqua les lèvres de satisfaction, une lueur de triomphe passa dans ses yeux. Sa main droite ajusta son tarbouche en le penchant légèrement sur le côté; puis, d'un geste on ne peut plus fier, il précipita le gigot d'agneau dans son panier de raphia.– Porte cela dans l'habituel calepin! me dit-il en penchant vers moi sa face de crapaud. Au jour d'aujourd'hui, je te dois trois kilos d'abats, un autre de filet, plus ceci... Tu auras ton dû dès que j'aurai touché mes arriérés de salaire. Puisse Allah débloquer la situation!... Dis Amen, au moins! Zineb garda sa position. L'Awacs finit par s'en aller, lassé de ses vaines manières. Avant de s'en aller, il se tourna à nouveau vers Zineb -toujours immobile au coin de l'étal. Il la dévisagea encore un instant de son regard sanglant. La jeune femme garda les yeux baissés, l'air distrait, ne lui prêtant aucune attention. Mais le Mokaddem n'en démordit pas: il remua son tarbouche, tapa de la main sur les carreaux de l'étal, s'éclaircit bruyamment la gorge, bomba le torse, secoua la djellaba...Si Omar suivait la scène, un rictus railleur sur les lèvres; sa face blafarde se déridait peu à peu. Dès que le Mokaddem lui eut tourné le dos, l'instituteur se mit à se gausser de lui, répétant en gloussant que le cordon rouge était sans conteste un surnom qui lui irait parfaitement, cent fois mieux que l'Awacs.– Hé! hé! ricana-t-il, en voilà un qui marocanise à sa façon la langue française! Cela ne va certes pas déplaire aux défenseurs de l'arabisation! Hé! hé!...Ayant vu que je n'avais pas le coeur à l'écouter, il s'en alla à son tour. En même temps, il fut repris d'une toux opiniâtre qui le secouait tout entier.– Cordon rouge! Hé! hé! Elle est vraiment bonne celle-là!Zineb rompit subitement sa posture de statue affligée. Son corps eut un sursaut, comme à la sortie d'un cauchemar.– Adieu, Thami! balbutia-t-elle d'une voix brisée, à peine audible.-------------------------------------------Demain, douzième épisode: Il faut désensorceler Thami

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