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Art, bars et design, la troisième révolution chinoise
Par Pierre HASKI(*)

Par L'Economiste | Edition N°:1618 Le 08/10/2003 | Partager

A quelques kilomètres à l'est du centre de Pékin, un samedi après-midi, une foule plutôt jeune et décontractée déambule entre les grands bâtiments de style Bauhaus du complexe d'usines numéro 798. De l'extérieur, ces vieux hangars de brique rouge ne payent pas de mine, mais dès que l'on y pénètre, le contraste est saisissant: d'immenses salles peintes en blanc, parfaitement éclairées, et, aux murs, les oeuvres d'art les plus diverses.. A la place des usines… les «petits-bourgeois- décadents»Bienvenue à Dashanzi, le nouveau lieu branché de la capitale chinoise! Le quartier est situé dans une zone industrielle qui cède progressivement le pas aux logements et loisirs d'une métropole en pleine transformation. Les pionniers qui s'y sont installés, il y a quelques mois, comme l'éditeur de livres d'art «Time zone 8», fondé par un Britannique résidant de longue date à Pékin, ont été rejoints par des dizaines d'artistes, de galeries d'art contemporain, de bars et de sociétés de design, qui font de cet enchevêtrement d'usines un lieu exceptionnel de créativité. Au milieu d'usines ou d'ateliers qui continuent, eux, à fonctionner à l'ancienne, c'est-à-dire comme au temps des «unités de travail» de l'ère socialiste, loin de la nouvelle économie chinoise, loin, surtout, de l'univers décoiffant des artistes chinois d'aujourd'hui.Que cet espace ait pu voir le jour, accueillant librement public et artistes qui, il y a une décennie, devaient se contenter d'accrochages sauvages en se cachant de la police, ou d'un refuge chez des diplomates étrangers amateurs d'art, illustre le chemin parcouru en Chine dans l'acceptation d'une forme d'art qui ne correspond pas aux critères du bureau politique du parti communiste. On en voit une autre illustration dans l'exposition «Alors la Chine?» qui s'est tenue au Centre Pompidou, à Paris, et qui est cofinancée par le gouvernement chinois dans le cadre de l'Année de la Chine en France: une première, là aussi, pour un pouvoir qui rejetait, il y a peu, ces artistes comme des «petits bourgeois décadents»...Cette tolérance relative s'appuie sur l'analyse, pragmatique comme toujours en Chine, que l'émergence de l'art contemporain chinois sur la scène internationale, à la Biennale de Venise il y a quelques années, suivie de dizaines de grandes expositions aux quatre coins du globe, n'a pas eu d'effet négatif pour le régime: au contraire, elle a donné une image de modernité à un pays qui en avait bien besoin au lendemain de la répression de la place Tienanmen en juin 1989. Pareil en Chine même, où le public de ces artistes, une intelligentsia largement isolée de la masse des ouvriers et paysans chinois, ne représente nullement un danger au pouvoir du parti communiste. Des tests ont été faits à la Biennale de Shanghaï en 2000, puis à la Triennale de Canton en décembre dernier, ouvrant les portes des musées à la création contemporaine, qui ont convaincu les officiels de continuer cette ouverture. Les artistes ne se privent pas d'utiliser de cette marge de manoeuvre un peu plus grande qu'ils ont su se ménager. A Dashanzi, on peut voir actuellement l'exposition «wangnentaoISM», un jeu de mots entre le nom de l'artiste, Wang Nentao, et le «isme» de toutes les idéologies qui ont gouverné la Chine, marxisme-léninisme, maoïsme, socialisme... Lao Wang (le vieux Wang), comme l'appellent ses amis, a conservé dans ses tableaux le graphisme réaliste socialiste des folles années de la révolution culturelle, mais avec les slogans de la société actuelle. Une jeune écolière kitsch, tenant une fleur à la main, avec en toile de fond Lu Xun, l'intellectuel héroïque des années 30 et 40, regarde vers l'avenir avec comme devise: «Nous devons lutter pour devenir riches»... Plus loin, un autre slogan tourne en dérision la «théorie des trois représentativités» de l'ancien numéro un Jiang Zemin, qui s'affiche au premier degré sur tous les murs de Chine. Le texte qui accompagne cette exposition évoque la «peinture de nouvelle propagande» de Wang Nentao, et ajoute : «propagande pour quoi? Regardons ces toiles et jugeons par nous-mêmes»...L'humour et la dérision sont une des caractéristiques de ces artistes qui, souvent, ont vécu la révolution culturelle et ses excès, et en ont retenu une bonne dose de distance par rapport au discours politique. L'un d'eux, installé dans un des studios de travail aménagés dans une ancienne usine, a choisi de parodier les photos truquées du passé, sur lesquelles les dirigeants apparaissaient ou disparaissaient au gré de leurs fortunes politiques: il reproduit fidèlement en peinture des photos historiques, sur lesquelles il rajoute tout simplement ... Mao Zedong! Ainsi, on peut voir Mao au chevet de Che Guevara mort, assis entre Roosevelt et Staline à Yalta où il n'était évidemment pas invité, ou encore aidant Marilyn Monroe à se refaire une beauté au rouge à lèvres... Une irrévérence qui lui aurait valu de sérieux ennuis autrefois et qui fait aujourd'hui sourire, y compris des officiels du parti.Parfois, la parodie dépend du spectateur: un des artistes de Dashanzi est toujours officiellement peintre militaire, payé par l'armée populaire de libération. Ses toiles géantes représentent Mao, Deng Xiaoping ou Jiang Zemin passant en revue les troupes, ou des soldats le coouteau entre les dents traversant une rivière en crue. Il s'amuse lui-même du fait que les Occidentaux regardent ses peintures au deuxième degré et s'en amusent, alors qu'il est également invité dans des expositions dans les casernes, où le sens de l'humour n'est pas la première caractéristique. Une ambivalence qui n'est pas nécessairement de la duplicité, mais plutôt cette zone grise dans laquelle vit aujourd'hui une bonne partie de la Chine: plus tout à fait dans le système, mais pas pour autant en dehors.. La féroce dictature du marchéLe véritable danger pour ces artistes vient désormais... du marché. Il n'existe pas encore de véritable marché en Chine pour ces artistes dont les oeuvres ne touchent encore qu'une petite minorité: pour vivre ou simplement survivre, il leur faut vendre à l'étranger, à New York, Paris ou Berlin. De là à affirmer que ces artistes produisent pour plaire aux galeristes européens ou américains qui viennent régulièrement visiter leurs studios pour «faire leur marché», il n'y a qu'un pas, que beaucoup, à Pékin, franchissent... De fait, l'attente du marché international est d'un art chinois «subversif», qui joue avec l'idéologie et, comme le «Mao kitsch» qu'avait si bien incarné l'Américain Andy Warhol, tourne en dérision les symboles du pouvoir communiste. Les artistes qui cherchent à faire un travail plus personnel, une recherche artistique n'obéissant pas à ces effets de mode, ont plus de mal de percer à l'étranger.Passer des fourches caudines de la censure à celles, non moins redoutables, du marché : tel est finalement le sort des artistes chinois. Heureusement pour eux, ils ont de l'énergie à revendre, et, dans un bouillonnement créatif qui étonne les vieux routiers de l'art contemporain occidental, ils parviennent à bousculer les carcans qu'on cherche à leur imposer. L'espace de galeries de Dashanzi permet aujourd'hui à la masse des artistes chinois pas encore entrés dans le circuit international des Biennales et des grandes expos, de trouver un public croissant et de sortir du ghetto.L'histoire de l'art contemporain chinois n'en est encore qu'à ses débuts, et commence à peine à faire la preuve de son identité et de son originalité. Là aussi, les Chinois n'ont pas fini d'étonner le monde... ------------------------------------------(*) Après avoir été chef du service étranger du journal Libération en France, Pierre Haski a donné une orientation différente à sa carrière: il est retourné au terrain en devenant correspondant de son journal à Pékin. Par ailleurs, il a été le représentant de Libération au sein des instances du réseau mondial de journaux, World Médias

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