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    Chronique

    Serment de l’enseignant: Le tablier ou le linceul!
    Par Abderrahmane Lahlou

    Par L'Economiste | Edition N°:4682 Le 07/01/2016 | Partager

     

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    Dans une déclaration de l’année dernière, notre ministre de l’Education nationale alertait l’opinion sur la dégradation du niveau professionnel  des éducateurs du secteur public, affirmant que la génération des recrues des quinze dernières années était tout simplement dépourvue de la formation adéquate pour assurer un enseignement correct en classe. Plutôt des instructeurs, pas des éducateurs, avait-on entendu en substance. Cette génération constituerait près du tiers de l’effectif, et l’apprentissage scolaire étant étroitement lié à la qualité de l’enseignant, il y avait de sérieuses inquiétudes à se faire pour l’output actuel de notre système scolaire. En outre, les enseignants ne réaliseraient que 70% des heures qui leur sont dues. Avec cela, il n’y avait plus qu’à porter ses espoirs sur la génération future des enseignants qu’allaient produire les Centres régionaux des métiers de l’éducation et formation (CRMEF).

     

    A qui confier ses enfants?

    Or, voici que les espoirs de l’équipe éducative nationale s’affichent publiquement depuis deux mois et avec agitation dans les rues de Rabat et de certaines villes où existent des CRMEF, comme pour nous annoncer à quoi les Marocains peuvent s’attendre pour l’éducation de leur progéniture, dès que ces individus seront maîtres de leurs classes. Ils protestent contre deux décrets du gouvernement, actés en juillet dernier, en vertu desquels d’une part, les lauréats des CRMEF devront désormais réussir un concours de sélection avant d’accéder au poste d’enseignant, et que d’autre part, leur effectif à l’entrée du Centre sera plus élevé, afin d’élargir les chances de prendre les meilleurs. Mais le budget des bourses restant le même au total, le revenu individuel de chaque élève stagiaire sera appelé à diminuer. Les hostilités commencent en novembre par des manifestations devant le ministère à Rabat, puis une marche dans les avenues de la ville pour sensibiliser à leur cause, puis un sit-in en tenue de combat (brassard et bandeau frontal Ninja) devant le ministère aux fins de transmettre des messages rassurants du type: "Cette marche n’est que le début d’un combat impitoyable". Ou encore "Nous ne sommes que la première balle du canon, et d’autres balles suivront".
    Voyant la détermination du gouvernement à maintenir sa décision, déjà entérinée, il ne restait aux protestataires qu’à boycotter cette formation censée les habiliter à devenir de bons et dévoués enseignants, au service de la génération montante. Et voici que Tanger, Essaouira et Meknès se sont enflammées. Faut-il comprendre que les jeunes grévistes, en boudant la formation, abandonnaient le combat? Pas du tout. Ou bien comprendre qu’ils tiennent à leur poste, même sans formation? Presque. Mais le vrai message à comprendre en fait était le désir de devenir fonctionnaire de l’éducation nationale sans contrainte ni pression. Pour les autres postes de la fonction publique, ne suffit-il pas d’une licence et d’un concours? Eh bien, la licence, ils l’ont!Qui en biologie, qui en droit, qui en littérature. Quant au concours, ils en ont bien passé un, qui les habilite à entrer au centre de formation. Et celui-ci, à leurs yeux, suffit. C’est ainsi que nos jeunes futurs maîtres de l’éducation ne veulent pas entendre parler d’une sélection supplémentaire, dont le but n’est autre que de retenir les meilleurs en fin de formation pour accéder à la classe. A l’évidence, pour améliorer la qualité des recrues, il convient d’élargir l’éventail de recrutement, quitte à rémunérer plus chichement les stagiaires pendant leur stage, à savoir 1.200 DH au lieu de 2.450 DH.

     

    Mais quel est l’argumentaire politique qui est consommé pour légitimer de telles revendications? Il est classique et très simple. "Le gouvernement est en train de céder aux pressions aux cercles occidentaux pour en finir avec l’enseignement public. Le gouvernement est en train d’ouvrir les portes toutes grandes à l’enseignement privé qui montre ses crocs pour dévorer nos corps".  Cette semaine même, ils ont organisé un évènement culturel pour débattre de la sacralité de l’enseignement public et alerter l’opinion sur les dérives du privé. Il est facile de vilipender l’enseignement privé alors qu’on sanctifie la fonction publique. L’une est méritocratique, l’autre uniformisante. L’une récompense le rendement, l’autre légalise le moindre effort. Car c’est justement là où notre système éducatif a mal. Depuis la crise de l’emploi, doublée du déficit de compétences et de confiance en soi, l’enseignement a tendance à être colonisé par des aspirants à la fonction publique sécurisante plutôt que par des professionnels dotés de vocation. Dans tous les pays à tradition latine, on peut rencontrer des réfugiés de la précarité sociale dans les administrations, mais il est inconcevable d’en trouver en masse dans l’éducation ou dans la santé. Ces deux secteurs garantissent la sécurité économique et sociale du pays et en en assurent la durabilité. Peut-on faire autrement aujourd’hui que d’étoffer le système éducatif par des fonctionnaires? Justement oui, et de deux manières au moins. La première est celle entreprise par le gouvernement, qui consiste à former davantage de stagiaires, et à retenir les meilleurs en fin de formation pour les écoles publiques. La seconde est plus structurelle. Elle consiste à développer un dispositif d’enseignement non gouvernemental, mais sous l’égide de l’Etat et subventionné par lui. Ces structures à gestion privée emploieraient des salariés contractuels, mais elles emploieraient surtout les bonnes méthodes de gestion quotidienne, dans le cadre d’une bonne gouvernance du système. Les innovations les plus pertinentes sont toujours celles qui naissent à la frontière des systèmes, pas dans son centre.

     

    Les nouveaux gladiators de l’éducation

    Le dernier slogan des élèves enseignants culmine en art de la guerre: «Le tablier à tout prix, même s’il nous en coûte le linceul». C’est pour le moins pathétique! Quelle abnégation pour le poste! Quel sacrifice pour la sécurité de l’emploi! Quel amour et dévouement au statut! Quel attachement à la rémunération!  Mettre tout cela en jeu en risquant un dernier concours de classement et d’admission? Pour rien au monde! Nos dignes et honorables enseignants devraient dénoncer un tel état d’esprit. De notre temps, ne disait-on pas que le savoir doit se quérir du berceau à la tombe? Eh bien, en panne d’imagination, le répertoire du métier semble n’avoir pas beaucoup changé. Si le savoir se recherche du berceau à la tombe, demain il se donnera drapé de tablier ou de linceul. L’élève fera vite la différence entre un enseignant mort et un enseignant vivant.

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