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    «Nous sommes dans une terrible impasse!»

    Par L'Economiste | Edition N°:4499 Le 07/04/2015 | Partager
    Tellement d’initiatives avortées, des bêtises et aberrations aussi
    Le travail du CSE «pas encore assez sérieux»
    Les charter schools, combattus dans les années 90 par Benkirane

    My Ismaïl Alaoui, ancien ministre en charge du Primaire et Collégial, membre de Citoyens du Maroc: «Il y a une chose à laquelle je n’avais pas fait attention, je le regrette énormément, ce sont les écoles usines, une aberration»

    - L’Economiste: Vous avez eu en charge le portefeuille de l’Education. Que vous évoque l’état dans lequel se trouve l’école aujourd’hui?
    - My Ismaïl Alaoui: A mon époque, l’enseignement était saucissonné en quatre départements: Primaire et Collégial, Secondaire, Supérieur et Recherche Scientifique. Il n’y avait pas de coordination entre ces entités. J’ai passé 2 ans et 2 mois à la tête du Primaire et Collégial, durant lesquels nous avons gagné un pari, mais qui s’est finalement retourné contre les parieurs, celui de la généralisation de la scolarisation et l’obligation de la scolarité jusqu’à l’âge de16 ans. Cependant, il aurait fallu qu’il y ait tout de suite un accompagnement en nombre suffisant d’enseignants formés de manière scientifique. D’après nos projections, il aurait fallu recruter au primaire et au collégial 12.000 enseignants par an. Dès que le chiffre a été annoncé, nous avons eu droit à des cris d’orfraie du ministère de l’Economie et des Finances. J’avais donc tapé sur la table, ce qui m’arrive rarement, et les échos en sont remontés à Hassan II. Lors de la réunion du conseil des ministres qui a suivi, il a soulevé la question. Nous sommes donc arrivés à près de 6.000 enseignants. Mais c’était insuffisant.
    Après mon départ, ceux qui m’ont suivi ne voyaient pas les choses de la même manière. Néanmoins, nous avions ébauché certaines formules spéciales pour le monde rural. Comme l’adaptation des horaires aux saisons, afin de tenir compte des contraintes des élèves devant parcourir des kilomètres pour arriver à l’école.
    - Mais ça n’a jamais été concrétisé…
    - J’avais péché par démocratisme. J’avais demandé l’avis des enseignants eux-mêmes. Ils ont choisi la formule qui les arrangeait eux et non leurs élèves, la méthode canadienne selon laquelle les cours se terminent à partir de 2h de l’après-midi.
    J’avais aussi proposé que la journée de vacances hebdomadaires ne soit pas nécessairement le dimanche, car pour certains groupes, c’est le jour du souk qui compte le plus. Concernant les vacances trimestrielles, il fallait à mon sens les faire coïncider avec les grands travaux agricoles. Parce que malheureusement, quoi que l’on dise, les enfants sont mis à contribution dans ces travaux et sont source de revenu pour leur famille. Il fallait aussi prendre en compte les données régionales réelles.
    Ce que je peux dire avec une distance de 15 ans, c’est que notre enseignement est dans une terrible impasse. Comment se tirer d’affaire? Je pense qu’il y a des urgences. La première, c’est d’entamer l’évaluation de ce qui a été entrepris.  
    - C’est ce que fait actuellement le Conseil supérieur de l’éducation…
    - Je ne sais pas, j’ai assisté à une réunion de ses consultations populaires, mais j’estime que c’était de l’ostentation. Nous avons écouté trois exposés de ses membres. Les discussions ont ensuite porté sur autre chose que ce qui a été dit, et puis c’était terminé. Je pense que ce n’est pas encore très sérieux. M.Azziman a consulté tout le monde. Il dispose, je crois, de suffisamment d’éléments et il est mieux informé que quiconque. C’est à lui de formuler cette ligne directrice, même si certains membres de son conseil n’étaient pas d’accord.
    - Il faudrait donc agir rapidement, sans en attendre son rapport?
    - Tout à fait. Nous avons déjà perdu trois ans avec ce gouvernement. On parle souvent des écoles communautaires, par exemple. Il s’agit d’une bonne idée, sauf qu’elle prévoit des internats dans le primaire pour des enfants de 6 à 11 ans qui ne pourraient être éloignés de leurs mères. Il va donc falloir faire appel à des aides sociales, compétentes dans ce domaine et à même de justifier de l’empathie nécessaire à l’égard des enfants. Mais est-ce qu’elles existent? Si oui, sont-elles formées? Il va falloir aborder tout cela de manière vigoureuse et lucide.
    - Que pensez-vous du projet du ministère de lancer des charter schools (écoles publiques à gestion privée)?
    - J’en avais présenté le projet, mais l’idée a été combattue au Parlement. Parmi les gens qui s’y étaient opposés à l’époque figurait le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane. Ils ont refusé le projet parce qu’ils estimaient que l’école publique devait rester dans le giron du public. Or, il y avait des écoles fermées que l’on pouvait mettre à disposition de personnes à même de les faire fonctionner, tout en réservant des places à des enfants issus de milieux défavorisés. Le projet avait en principe tout pour plaire.
    - 76% des enfants restent analphabètes après 4 ans à l’école. A qui la faute selon vous?
    - C’est cette fluidité du passage automatique entre les niveaux, histoire de laisser des sièges pour la promotion d’après, qui est en cause. C’est ridicule. Je ne sais pas qui a inventé cela, mais je crois que c’est une décision qui a dû être prise par la technostructure du ministère lui-même. De mon temps cela n’existait pas. J’ai pris la responsabilité en mars 1998 et je l’ai quittée en septembre 2000.
    Il y a, en revanche, une chose à laquelle je n’avais pas fait attention, je le regrette énormément, ce sont les écoles usines. Dans certains quartiers populaires périphériques, il existe des écoles regroupant jusqu’à 1.200 élèves, c’est une aberration.
    - Pourquoi aucune réforme ne marche à votre avis?
    - Par manque d’empathie avec le sujet. Ce que je dis là est très subjectif, peut être même excessif, mais j’ai l’impression que les responsables s’en fichent, c’est très dommage.
    - En parlant de bêtise, l’arabisation, en était-ce une selon vous?
    - Telle qu’elle a été réalisée, oui, indéniablement. Au moment où elle a été décidée au niveau du supérieur, à la faculté des lettres, j’étais partie prenante. A cause de notre opposition, nous avons été plusieurs à être écartés de l’enseignement. Cela a été fait de manière improvisée sur le pouce. Les collègues français ont été remplacés par des enseignants de Soudan, de Syrie, … Certains étaient de qualité, mais la majorité ne valait pas tripette.
    - C’était une décision purement politique…
    - Pour le supérieur, oui. Pour le secondaire, je ne sais pas, il y a eu tellement de tergiversations. Mais la grande catastrophe, c’était le moment où Azeddine Laraki avait pris la responsabilité de l’Education nationale. Non seulement il a commis des erreurs énormes, mais il a en plus introduit ces fameuses études islamiques qui ne représentent strictement rien. Ni de la jurisprudence véritable pour former des profils compétents dans le domaine, ni une réflexion sérieuse sur la pensée religieuse. C’était une sorte de fourre-tout, une grande calamité.

    Aucune reddition des comptes

    Plus d’une trentaine de ministres se sont succédés à la tête de l’Education Nationale, sans qu’aucun d’eux ne soit jugé sur son bilan. Des projets sont également menés sans que les résultats ne fassent l’objet d’évaluation. Ce fut le cas du Plan d’urgence dont le bilan n’a jamais été rendu public. «Le ministère n’a jamais eu droit à autant d’argent qu’avec ce Plan. A l’époque, je n’étais plus élu parlementaire, mais j’avais demandé au groupe de mon parti de convoquer la commission de l’Education Nationale pour en apprécier les résultats. Je n’ai jamais eu de réponse», confie My Ismaïl Alaoui.

    Propos recueillis par Ahlam NAZIH.

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