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Les Cahiers de l'Émergence

Que vaut l’expression sans maîtriser la langue?!
Par le Pr. Alain BENTOLILA

Par L'Economiste | Edition N°:4106 Le 05/09/2013 | Partager

Alain Bentolila est professeur de linguistique à la  Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées.  Ce qui lui donne autorité pour comparer la formation des langues, comme il le fait dans cette chronique. La présente chronique est une critique des thèses de  Noam Chomsky (présentées dans nos colonnes – www.leconomiste.com du 2 août 2012).  Alain Bentolila a publié près d’une vingtaine de livres sur les langues et sur l’apprentissage. Son dernier ouvrage, «Au tableau M. le Président» (Odile Jacob, janvier 2012), est un questionnement sur la politique de l’enseignement à l’approche des élections présidentielles françaises qui ont eu lieu en mai 2012
 

L’école, l’alphabétisation vont bien plus loin qu’il ne l’imagine.
L’analphabétisme condamne certains citoyens à un enfermement subi, à une communication rétrécie. Il rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. Réduite à la proximité et à l’immédiat, la parole n’a pas le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique propre à éviter le passage à l’acte violent et à l’affrontement physique.

L’oral, un cercle confiné

Cette parole n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et annonce le conflit plus qu’elle ne le diffère.
Elle n’offre, au-delà du cercle étroit où elle est confinée, que de rares perspectives d’ouverture et de reconnaissance mutuelle; et à l’intérieur même de ce cercle, les tentatives d’analyse et de problématisation sont souvent vouées à l’échec. Lorsque la parole et l’écriture ont perdu leur pouvoir de transformer pacifiquement le monde et les autres, d’autres moyens s’imposent pour imprimer sa marque : on altère, on meurtrit, on casse parce que l’on ne peut se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de son éphémère existence.
L’humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l’homme, l’exaspération de n’avoir pas l’espace et les moyens de se faire entendre conduisent inéluctablement à l’agression (Ndlr: voir nos informations sur les violences scolaires: «Ecoles, ambiance guerre civile» L’Economiste du jeudi 29 août 2013).
Je ne cherche pas à justifier un acte violent, inacceptable, je tente simplement d’en décrire les articulations. Subir pendant treize à quatorze ans une obligation scolaire qui ne lui a pas donné les mots pour laisser une trace de lui-même sur l’intelligence des autres, sa seule façon d’exister c’est de laisser physiquement des traces sur le corps de l’Autre.

Des études sans profit

À l’entrée au collège, 15 à 20% des enfants se trouvent en difficulté sérieuse de lecture alors que la moitié de leurs camarades ont prématurément quitté le cursus scolaire dès l’école primaire.
Brutalement livrés à eux-mêmes dans la structure morcelée du collège, ces élèves vont s’enfoncer, année après année, dans le long couloir de l’analphabétisme.
Ils vont vivoter pendant quatre ou cinq ans, en ne tirant aucun parti de leurs études. L’institution les lâchera dans la nature sans aucune formation intellectuelle, sans aucune compétence professionnelle. L’école primaire les a maintenus en survie sans vraiment parvenir à les remettre à niveau ; le collège les achève. Ils ont toujours été en retard sur les compétences affichées : ils ont souffert d’un déficit et d’une approximation  de langage à six ans en arabe comme en français (souligné par l’auteur) ce qui les a condamnés à un déchiffrage privé de sens ou à l’apprentissage par cœur. A douze ans ils parviennent donc difficilement à repérer quelques informations ponctuelles quand le collège  attend qu’ils soient des lecteurs autonomes et polyvalents. Cette programmation de l’échec scolaire apparaît  comme une espèce de scandale car à plus long terme, c’est, pour plus de la moitié d’une génération, l’assurance d’une exclusion culturelle et sociale. 

Buter sur des mots simples!

Qui peut en effet penser qu’un enfant qui en arabe comme en français bute encore à 13 ans sur des mots simples, ne maîtrise pas une syntaxe de base et ne tire aucun parti d’un texte élémentaire pourra, une fois devenu « grand », comprendre une lettre d’injonction des allocations familiales ou remplir la fiche d’observations que son employeur (s’il en a un) lui réclame ?
Mais les autres, ceux qui parviennent à passer le bac et pour la moitié d’entre eux à l’obtenir, que représentent-ils  vraiment? En gros, sur un peu moins de 700.000 élèves qui rentrent au primaire, environ 150.000 obtiennent leur bac ; soit  moins de 20% (et non pas 53% comme affiché par l’institution !). Peut-on dire que ceux-là sont sauvés, que leur voie universitaire est tracée, et qu’au-delà, leur insertion sociale et professionnelle est assurée ? Que nenni! Plus de 70%  quitteront l’enseignement supérieur sans le moindre diplôme et pour les licenciés (hormis dans quelques disciplines directement liées à une profession) cinq années de chômage les attendent.
Du cours préparatoire  jusqu’à l’âge de 23 ans, les chiffres s’inscrivent avec une constance têtue et effrayante. Plus les élèves marocains avancent dans ce couloir qui traverse le système éducatif, plus se font rares les portes de sortie, plus s’affirme la conscience de l’échec, plus lourd pèse un découragement qui engendrera la révolte et la violence. N’oubliez surtout pas que les malheureux martyrs qui se sont sacrifiés dans des attentats aveugles  ces dernières années étaient pour beaucoup d’entre eux diplômés de l’enseignement supérieur.

Grand séminaire en octobre

C’est une initiative du célèbre publicitaire Noureddine Ayouch (fondateur de Schem’s Publicité – rappelons que Ayouch a aussi introduit le microcrédit et l’éducation non formelle au Maroc, avec l’association qu’il a fondée Zakoura).
Depuis presque un an maintenant, avec ses amis, il travaille sur le projet d’un grand séminaire d’analyse et de propositions pour l’éducation nationale. Le présent texte d’Alain Bentolila est un extrait du rapport que le linguiste français présentera au séminaire, le 4 octobre prochain. Pour l’instant, la date n’est pas encore officielle.

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