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    Enquête

    Avortement: Un tabou et beaucoup d’hypocrisie

    Par L'Economiste | Edition N°:3836 Le 27/07/2012 | Partager
    Tout un business autour duquel gravitent médecins, intermédiaires et kablates
    Une réalité: le célibat avancé et une sexualité hors mariage

    «Après un test à la pharmacie, je n’ai pas réfléchi à deux fois. Il fallait que je me débarrasse de cette grossesse avant que mon entourage ne s’en rende compte. Sur le conseil d’une amie, le rendez-vous est pris avec un gynécologue et une semaine après j’étais délivrée». Salma n’est pas une exception, mais elle fait partie de ces centaines de femmes mariées ou pas et des jeunes filles qui ont recours à l’interruption volontaire de grossesse (IGV).
    Interdit par la loi, l’avortement est pratiqué clandestinement par des médecins gynécologues, des généralistes et aussi par les kablates. Le recours aux «faiseuses d’anges» est également très courant. Ce qui n’est pas sans risque et les dégâts sont importants: 13% de la mortalité maternelle est imputée à l’avortement. Selon le Professeur Chafik Charaibi, président de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), entre 600 à 800 avortements clandestins seraient pratiqués quotidiennement dont seulement 500 à 600 sont médicalisés.
    L’interdiction est donc largement contournée et c’est même un secret de polichinelle. «Quand une femme ne veut pas d’une grossesse, elle fait le maximum pour s’en débarrasser. Elle est prête à tout avec tous les dangers que cela suppose», souligne Soumiya Naâmane Guessous, sociologue et professeur universitaire.
    Tous les moyens sont bons pour se débarrasser d’une grossesse non désirée. Les femmes ont même développé un «savoir-faire en la matière»:  des recettes «traditionnelles» prescrites par les plus âgées, note la sociologue. Il s’agit-là de l’avortement traditionnel qui ne coûte certes pas cher, mais présente un risque réel sur la santé. Cela va de la prise d’une dose élevée de pilules contraceptives, de l’aspirine à l’usage de plantes jugées abortives. Certaines femmes n’hésitent pas à introduire dans le col utérin des aiguilles à tricoter ou une queue de persil.
    L’usage du permanganate de potassium comme ovule est également pratiqué.  Des méthodes très dangereuses et qui peuvent provoquer des hémorragies et des complications importantes. Le persil par exemple, dont l’absorption orale ne présente aucun danger, peut entraîner le tétanos s’il est introduit dans le col utérin. Dans d’autres cas, les avortements pratiqués de cette manière peuvent laisser des séquelles importantes, des perforations ou des infections entraînant  la stérilité.
    L’interdiction de l’avortement est même à l’origine du développement d’un  marché parallèle de «pilules» généralement réservées au milieu hospitalier.  Celles-ci sont utilisées dans le cas d’avortements médicamenteux effectués dans les hôpitaux. Non vendues dans les pharmacies, elles sont donc écoulées au prix fort.
    L’avortement est également une affaire rentable pour des médecins généralistes et des gynécologues et la cascade d’intermédiaires. «Au sein même de certains cabinets médicaux, des assistantes peuvent réorienter les clientes vers les médecins qui pratiquent l’avortement. Elles perçoivent, en contrepartie, une commission pour service rendu», affirme un médecin. Beaucoup de laboratoires d’analyses se seraient spécialisés dans la prescription des cabinets médicaux en échange de rétrocession d’honoraires.
    L’acte, très lucratif, est pratiqué dans des cabinets alors qu’il doit s’effectuer dans un bloc opératoire pour une prise en charge en bonne et due forme. Les tarifs sont fonction de l’état d’avancement de la grossesse: 2.000 à 10.000 dirhams, parfois plus.
    De nombreux médecins, par peur de la loi ou par conviction, refusent de passer à l’acte. «Même à mes patientes de longue date et mariées je refuse de pratiquer une IGV. Si elles insistent, je les dirige vers d’autres collègues», confie une gynécologue à Casablanca.
    Mais certains médecins n’hésitent pas à «bluffer» leur patientes. «J’ai reçu en consultation une jeune femme enceinte, mais qui croyait s’être débarrassée de sa grossesse trois semaines plus tôt auprès d’un médecin qui aurait exigé une somme importante», affirme un médecin généraliste exerçant dans un des quartiers périphériques de Casablanca.
    D’autres, craignant des poursuites en cas de complications, font signer à «leur patiente» une sorte de décharge. Il s’agit le plus souvent d’un document attestant qu’elle s’était présentée pour consultation avec une forte hémorragie.
    Car ceux qui se font prendre risquent gros. Le code pénal est très sévère à ce niveau. L’avortement est inscrit au chapitre «Des crimes et délits contre l’ordre des familles et la moralité publique» et une cinquantaine d’articles lui sont consacrés. Les avorteurs sont passibles de 1 à 5 ans de prison et les avortées de 6 mois à 2 ans. Et en cas de décès, la peine n’est autre que la réclusion de dix à vingt ans.
    Toutefois, l’article 453 du code pénal autorise l’avortement dans le cas où la vie ou la santé de la mère sont en danger. Reste que le mot santé englobe uniquement la santé physique et non psychique. Car, une personne souffrant d’un retard mental par exemple et qui tombe enceinte, même suite à un abus sexuel, gardera l’enfant.
    Cette autorisation est également à nuancer puisque l’aval de l’époux est nécessaire. Dans le cas contraire, le médecin risque des poursuites sauf s’il a l’accord du médecin-chef de la préfecture ou de la province. Ce qui fait dire à  Soumiya Naâmane Guessous que  «la femme ne peut disposer de son corps librement. Elle est considérée comme une porteuse seulement». Et d’ajouter qu’il est temps de lancer un débat sur le sujet entre sociologues,  médecins, société civile… soit des experts qui ont travaillé sur le dossier et non les religieux. Car il faudra faire face à une réalité: le célibat avancé ainsi que l’existence d’une sexualité hors mariage.
    De plus, même dans les cas extrêmes, la loi n’autorise pas la femme à se faire avorter (inceste, viol). «Si une femme abusée doit garder le fruit de la honte, comment se déroulera l’accouchement qui est une étape importante et qui va déterminer l’équilibre psycho-affectif de la mère et de l’enfant», s’interroge Naâmane Guessous. Pour la sociologue, une femme détruite donnera un enfant complètement détruit. L’enfant doit se reconnaître dans son père. Or, comment l’enfant va-t-il accepter que son géniteur ait abusé de sa mère?

    Dans quelques pays musulmans 

    En Tunisie, l’avortement est autorisé durant une période légale allant jusqu’à 12 semaines. En Turquie, il est également légal, mais jusqu’à la 10 e semaine de grossesse. En revanche, dans la majorité des pays musulmans, cet acte n’est toléré que quand la santé de la mère est en danger. En fait, le côté religieux pèse. Toutes les écoles interdisent l’avortement sans raisons valables et après «l’insufflation de l’âme». En cas de risque sur la santé de la mère, certaines écoles l'autorisent. C'est le cas des hanafites qui accordent jusqu'à 120 jours et 40 jours pour les hanbalites et chafiites.

    Khadija MASMOUDI

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