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    Intelligence artificielle: «Les prochaines années, celles de l’ubérisation de la médecine!»

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5486 Le 02/04/2019 | Partager
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    Thomas Grégory, premier médecin à effectuer une opération chirurgicale en réalité mixte: «Je suis convaincu que les prochaines innovations de la médecine naîtront d’un écosystème dans lequel médecins, informaticiens, mathématiciens et organismes divers se rencontrent» (Ph. T.G)

    Thomas Grégory, chef du service de chirurgie orthopédique et traumatologique de l’hôpital Avicenne, Bobigny, est celui que l’on surnomme désormais le chirurgien «augmenté». Le médecin français a réalisé une première mondiale en 2018: Une opération chirurgicale utilisant le casque HoloLens de réalité mixte de Microsoft, avec une plateforme holographique médicale (Terarecon, Evolutis). Chirurgien du membre supérieur, il a placé des implants dans l’épaule de sa patiente. L’opération, diffusée en direct sur Youtube, n’a pas duré plus longtemps qu’une intervention classique, malgré la participation à distance de chirurgiens de plusieurs pays. Les résultats ont été satisfaisants. Un deuxième projet, «encore plus développé», est en préparation.

    - L’Economiste: Comment peut-on effectuer une opération chirurgicale en réalité mixte?
    - Thomas Grégory:
    Il faut d’abord distinguer trois concepts. Celui de la réalité virtuelle vous plonge dans un autre monde. Si, par exemple, vous regardez Jurassic Park, vous vous retrouvez au milieu de la forêt des dinosaures. Evidemment, en chirurgie il est impossible d’opérer sans voir ce que vous faites en vrai. Dans la réalité augmentée, en revanche, vous pouvez voir votre environnement, mais des données sont placées dans votre champ de vision permettant de l’augmenter. C’est l’exemple des Google Glass, ou des solutions des pilotes d’avion de chasse. Ces derniers disposent de données alphanumériques de leur vol pour plus d’ergonomie et de réactivité. Des voitures affichent aussi le compteur de vitesse en réalité augmentée. Enfin, la réalité mixte est associée à un système de lunettes qui sont en fait un véritable ordinateur, avec des capteurs bourrés d’intelligences artificielles (IA). Dès que vous les mettez, vous êtes capable d’interagir avec l’ordinateur par commande orale ou par des gestes. Il est surtout à même de savoir où se situe votre environnement, le sol, le plafond, le siège, la table… Il peut donc placer des objets virtuels, des hologrammes, dans un monde réel.

    - C’est cela la vraie révolution?
    - En effet. Evidemment, comme chirurgiens, jusqu’à présent le patient venait nous voir en raison de notre expérience, notre agilité. Nous en étions à l’ère de l’art chirurgical. Si l’on fait un parallèle avec l’aviation civile, on peut dire que le patient en prenant un avion ne choisit pas son pilote, parce qu’il sait qu’il dispose d’une technologie autour de lui permettant de sécuriser le vol. Par contre, pour une opération, il choisit bien son médecin, puisqu’il n’existe pas de technologie permettant de sécuriser l’intervention. Les lunettes nous permettent désormais de disposer de notre propre cockpit chirurgical.   

    - Ont-elles été spécialement développées pour le monde de la médecine?
    - Les lunettes HoloLens ont été créées par Microsoft à la base pour une application grand public. Cette première mondiale était la preuve de concept que le médecin pouvait posséder un cockpit tout comme le pilote d’avion. Il peut aussi rester complètement stérile, car il interagit avec son ordinateur par commande orale ou gestuelle, simplement en faisant des signes devant les lunettes qui ont des caméras comprenant ces signes. A ce moment, il peut accéder à toutes les données dont il a besoin pour ne jamais se retrouver dans une situation d’échec pendant l’intervention chirurgicale. L’an dernier, durant la première intervention, avec mon casque, j’avais accès à l’imagerie du patient, comme si j’étais derrière un ordinateur avec un clavier et une souris, sauf que j’étais en même temps en train d’opérer.
    - Qu’est-ce que cela vous a permis de faire exactement?
    - Si j’avais une question, j’ouvrais l’imagerie 3D du squelette du patient. Je pouvais faire coller ce que je voyais de la partie osseuse sur la partie correspondante de l’hologramme, pour avoir une idée de tout ce que mon œil ne voyait pas. J’avais aussi accès à la technique chirurgicale étape par étape, je pouvais comparer ce que je faisais avec ce que je devais faire, car les choses avaient été planifiées avant l’intervention. Comme c’est finalement du Microsoft, il était possible d’ouvrir n’importe quelle application. J’ai pu ouvrir Skype et me connecter pendant l’intervention avec des chirurgiens en Corée, en Angleterre et aux Etats-Unis. Ils vivaient l’intervention à travers les caméras des lunettes, voyaient exactement ce que je voyais, hologrammes inclus, et pouvaient interagir avec.
    - Combien de temps vous a-t-il fallu pour tout préparer?
    - Finalement, les choses se sont déroulées assez rapidement. Les  HoloLens ont été présentées en août dernier, et nous avons réalisé la première mondiale en décembre. Nous disposions de la technologie et tout ce qu’il fallait, c’était des applications. Pour les créer, nous avons eu recours à des informaticiens, des mathématiciens et des médecins. C’est cette cohésion de disciplines totalement différentes qui a permis de rendre le projet possible.

    - Les médecins doivent-ils être formés dans le digital avant d’accéder à la technologie?
    - Je pense que la prochaine révolution de la médecine concerne l’utilisation de technologies développées dans d’autres domaines, notamment pour le grand public, et qui sont assez intuitives. Il existe une petite courbe d’apprentissage pour utiliser la techno elle-même, mais qui n’est pas très importante. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’intégrer le digital dans le cursus de médecine, et je ne crois pas que ce sera le médecin qui créera les applications. Ces dernières naîtront d’un consortium ou d’un écosystème dans lequel médecins, informaticiens et mathématiciens, organismes de soins, startups, grands groupes du numérique, structures de recherche publiques, fondations privées… se rencontrent.

    - Ce genre d’opération, peut-il être rapidement généralisé?
    - Personne n’a de boule de cristal permettant de prédire l’avenir. Cependant, une fois que la preuve de concept a été réalisée, il faudra mobiliser un écosystème autour pour créer des applications. Nous sommes, d’ailleurs, en train de préparer une autre preuve de concept pour un projet encore plus développé, prévu dans quelques mois.
    Je pense que nous sommes à l’aube d’une révolution comparable au premier iPhone présenté par Steeve Jobs en 2007. Beaucoup de gens se sont demandé à quoi serviraient des applications sur un téléphone destiné à appeler en appuyant sur une touche. Ils n’étaient tout simplement pas visionnaires. Dix ans plus tard, le iPhone a révolutionné le monde. Dans les prochaines années, peut-être que nous assisterons à une ubérisation de la médecine!

    Avec la technologie, la médecine coûtera-t-elle plus cher?

    Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’une économie. Elle a un coût pour les pays, car finalement, il existe un système de sécurité sociale. Mais c’est aussi un marché pour les ministères de l’Industrie. Ce sont les pays qui produiront la technologie qui récupéreront les fruits de ce marché mondial.

    Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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