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    Economie

    Investir sur le Continent: les Tables de la loi

    Par Nadia SALAH | Edition N°:5325 Le 31/07/2018 | Partager
    Attention aux mirages: l’erreur se paye cash
    De vrais défis de respect et de culture
    Pratiquer le «Zéro tolérance»?
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    Sources Les Afriques, Bernard Lugan.
     Il est possible, probable (?) que cette prévision de croissance démographique africaine ne se réalise jamais. Un des convives, se référant à la brutalité de la baisse du nombre d’enfants par femme au Maroc, estime que le continent va suivre le même chemin.  «Il n’y aura jamais 8, ni 7 milliards d’Africains, on en sera très loin, comme il n’y aura jamais les 45-50 millions de Marocains promis dans les années 1970»

    Deux grands fonds continentaux, Phoenix Capital Management et AMETHIS, la Banque Populaire et Orange Afrique-Moyen Orient. C’est ce que le Club Confluence (Maroc) et sa maison mère, le CEPS, ont mis au menu en cette chaude soirée de mi-juillet, dans les élégants et méconnus salons du Doge de Casablanca.
    Comme toujours le sujet est «bateau»: «l’investissement en Afrique, opportunités, risques et clefs  de succès».  Ce qui est intéressant, c’est ce que les convives bâtissent avec cela.

    Liste des devoirs

    Avec autorité, le délégué général du CEPS, Loïc Tribot de la Spiere, dessine la configuration du débat: on a fait de l’afro-optimisme, on fait de l’afro-pessimisme. La vérité n’est ni chez l’un ni chez l’autre. Comment font ceux qui réussissent? Que regrettent ceux qui se sont brûlé les ailes?
    Ceux qui ont des regrets ne les exposent pas directement.  Ils bâtissent des « tables de la loi»:
    - Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier;
    - Il faut comprendre que le monde de l’Afrique anglophone est très différent du francophone;
    - Il faut apporter du sens, pas se contenter de faire des investissements et de la bonne gestion; Même si la RSE telle que normalisée aujourd’hui n’impressionne personne;
    - Il faut s’appuyer sur les élites locales, sans hésiter à les impliquer dans la gestion au Maroc même;
    - Il faut calquer son business sur le calendrier local;
    - Les banques marocaines, qui prennent facilement la couleur locale, sont de bon conseil sur les choix des élites;
    - Aller là où la politique fiscale, douane comprise, est transparente;
    - Attention quand on dit «local» de ne pas se faire piéger dans des pratiques de corruption ou de connivence;
    - Les investisseurs doivent s’attendre à subir beaucoup de pressions;
    - L’Afrique fait payer cash les erreurs.
    Les cas se multiplient où l’Etat  exigera de l’investisseur de prendre un partenaire local, avec une majorité du capital. Du moins en apparence. Le Maroc avait ce système jusque dans le milieu des années 1980. Il fut très critiqué, mais on n’en connaît pas l’efficacité réelle: s’assurer que l’entreprise ne prendra pas d’option contraire aux intérêts nationaux, former une classe d’entrepreneurs. A part les discussions de table, la question n’est pas posée pour le débat général.

    Là où l’on se fait battre

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    Energie, santé et éducation sont les domaines prioritaires d’investissement et de créativité: les Etats ne pourront pas tout faire. La charge financière serait trop lourde, alors qu’il y a des problèmes de sécurité. Le privé doit prendre en charge les couches sociales qui peuvent payer pour l’éducation et la santé (Photo Othmane DILAMI,  Fonds du Musée Mohammed VI de Rabat)

    En revanche, la formation des jeunes est citée  avec une certaine provocation: elle est meilleure sur le reste du Continent qu’au Maroc. Même constat pour l’usage des transferts monétaires: beaucoup trop timide au Maroc, par rapport aux géants de l’Afrique de l’est qui sont capables d’aller s’implanter aussi en Europe centrale. Mais «prudence, dit un cadre expérimenté, à l’est vous trouverez des administrations qui savent défendre le drapeau national». Et qui ont les ressources juridiques pour le faire... 
    La démographie fascine les investisseurs, qui voient exploser la classe moyenne et l’urbanisation, «l’endroit où il se crée plus de richesses». Un Marocain souligne le piège des chiffres: «on avait 10 millions de ruraux, l’exode rural a explosé, et vingt ans plus tard, on a 11 millions de ruraux» (voir graphique). La ruralité ne s’éteint donc pas avec l’exode rural. D’où les opportunités agricoles. La révolution verte, bien connue en Asie, commence en Afrique.
    Le profil des populations évolue vite, plus vite qu’au Maroc, peut-être. Mais il n’y a pas de données sur le sujet. Une classe consommatrice est en expansion. Cependant, explique un invité «il ne faut pas croire que c’est la même consommation que la classe moyenne du Maroc ». Il donne quelques exemples, donnant à penser que les choix sont radicalement différents des ménages marocains.
    Les fonds soulignent qu’il faut savoir ce qu’est  la classe moyenne. Apparemment, on n’a pas de définition, sauf si on calcule la «classe du milieu». Il semble que le consensus établi au Maroc, non pas par les statistiques officielles, mais par les bureaux d’études de marché, n’existe pas ailleurs.
    Une différence étonnante: le micro-crédit se comporte exactement à l’envers. En Afrique sub-saharienne, impossible d’offrir du micro-crédit solidaire, explique un financier, «seul le crédit personnel est  fiable». Au Maroc, c’est l’inverse: le crédit personnel est risqué, le crédit solidaire est très fiable.  Personne n’a d’explication. Il y a des centaines de différences radicales, capables de déterminer le succès ou l’échec, de manière très brutale.
    Radicales aussi les conséquences d’une dévaluation, comme en Egypte. D’un seul coup l’investissement perd sa valeur au regard de la comptabilité étrangère, mais en gagne en termes locaux. Ce sont les seuls vrais risques, disent certains sachant que tôt ou tard il faudra revoir les valeurs monétaires sur le Continent. D’autres pensent que «une partie de l’Afrique est fâchée avec la finance».
    Ces dévaluations, si elles se font, vont créer des espaces de créativité additionnels pour des domaines comme l’énergie, la santé et l’enseignement. Ces espaces existent déjà, mais ils vont grandir. Mais attention aux mirages, recommande-t-on.

    Oups! On a oublié le respect

    Tout le monde s’était bien promis de parler des manques de respect, des conflits culturels, réels ou potentiels. Peut-être en a-t-il été trop question avant? Au dîner, nul n’a mis le sujet en discussion. Tous avaient pourtant convenu que c’est important. Personne sur le continent ne veut voir revenir les comportements «petits blancs». Or le sentiment de réussite des Marocains, sentiment tout à fait justifié, sert parfois d’humus à des attitudes vexantes. 
    Certes le Maroc n’est pas colonisateur (il fut pire car il fut esclavagiste); certes on se souvient de Mohammed V prisonnier à Madagascar, certes son petit fils n’hésite pas à passer beaucoup de temps parmi des familles simples…  Ce temps et cette empathie sont des choses qui comptent plus qu’on ne le croit. Cependant, comme au Maroc dans les années 1960-70, les plaies de la colonisation sont encore à vif. Il ne faut parfois qu’un regard pour froisser un partenaire, y compris si ce regard ne dit que la crainte de froisser.
    Et ce n’est pas tout, car il y a aussi ceux qui ont intérêt à ce que les projets capotent et qui ont avantage à jouer les blessures.
    Ce contexte psychologique est partout avec des déclinaisons variées. S’y ajoutera, quand le développement ira en direction de l’Afrique de l’Est, le sentiment de supériorité que les anglophones nourrissent envers les autres langues. De plus ces pays, Kenya et Ethiopie, ont peut-être une organisation économique plus efficace que celle du Maroc, qui figure  pourtant parmi les meilleures du Continent.

    Ces mots qui font peur

    Au sein même des échanges d’expériences, il y a  des mots qui font peur: corruption, connivence, abus… Rares sont ceux qui ont osé les prononcer. Les Européens sont plus à l’aise sur le sujet: leur droit les sanctionne directement, donc ils ont de bons arguments pour échapper à ce genre de piège. De bons arguments aussi chez les financiers du Maroc: l’ACAPS (l’autorité de contrôle des assurances) ou BAM les couperaient en morceaux s’ils prenaient des risques pour favoriser tel ou tel politicien. C’est une bonne manière de se protéger contre les pressions.
    Pour les autres… «On vit en résistance contre les mauvais comportements» dit un entrepreneur qui emploie l’expression «zéro tolérance».  « Je suis convaincu que c’est une politique gagnante».
    Un financier qui travaille depuis plus de vingt ans auprès des entreprises, ne minimise pas les risques de ces «mauvais comportements», au contraire. Mais il dit avoir vu des évolutions très positives. Il explique que le développement de la démocratie avec des élections régulières décourage ou fait peur aux cleptomanes. Amélioration du contexte aussi avec la présence des institutions de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale) qui imposent des règles d’autant plus incontournables qu’il y a de l’argent à la clef.

     

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