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    Reportage

    Dans l’Oriental, la vente des carburants

    Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:4915 Le 09/12/2016 | Partager
    Des stations-service poussent comme des champignons
    Plus de 500.000 litres par jour importés d’Algérie
    Cette pratique avait condamné des propriétaires de stations à baisser le rideau
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    Une station-service du nom de Samir, la raffinerie de Mohammedia actuellement en redressement judiciaire, s’est implantée à Lamrisse, une bourgade entre Saidia et Ahfir, un haut lieu de la contrebande de carburants. En fait, ce label est accordé par la Société de distribution des carburants et des combustibles, une filiale du groupe Samir. Elle se présente comme «un nouvel opérateur dans la distribution des carburants, des lubrifiants, du GPL et du bitume, avec l’ambition de devenir un acteur important dans le développement des exportations des produits pétroliers marocains sur le marché africain» (Ph. MC)

    Le visiteur de l’Oriental est frappé par un phénomène: des stations-service qui poussent comme des champignons tout au long de la voie express qui longe la frontière algéro-marocaine. Certaines sont opérationnelles,  d’autres en construction à la va-vite. Elles sont flambant neuves et parfois géantes. Contrairement à leurs ainées qui ne vendaient que du carburant, et qui avaient fermé les unes après les autres, au point que des villes comme Ahfir n’en comptaient aucune, cette nouvelle génération de stations offre une large gamme de services. Outre les carburants et l’entretien, elle met à la disposition de la clientèle des lieux bien aménagés pour l’ablution et la prière, la restauration sur terrasse et en plein air et des loisirs pour enfants. On en compte une trentaine pour la région. Est-ce beaucoup pour l’Oriental? L’interrogation semble légitime d’autant que la plupart de ces investisseurs n’ont pas eu assez de temps pour bien calculer le risque. Que faire, si demain, les mesures draconiennes de lutte contre la contrebande sont levées, avec le trafic qui reprendra de plus belle? En tout cas, sur la route d’Oujda à Saidia et en allant vers Nador via Berkane, ces nouvelles stations ambitionnent de combler le vide laissé par la disparition des anciennes, asphyxiées par les jerricanes de contrebande, écoulées à des prix défiant toute concurrence. Le litre d’essence était vendu à 4 DH en rase campagne alors qu’il coûtait le double dans les rares stations restées ouvertes. Ces prix bas avaient encouragé toutes les bourses, même les plus modestes, à s’offrir une voiture.
    Cette montée en puissance du nombre de stations-service est perçue comme une réaction à une interruption brutale de l’entrée des carburants de contrebande. En effet, l’Algérie a décidé de fermer les robinets, en creusant des tranchées tout au long du tracé de la frontière. Parallèlement à ce tour de vis, la Sonatrach, Société nationale de production, de transport, distribution et de commercialisation des carburants en Algérie, a été mise à contribution. Elle a commencé par rationaliser l’approvisionnement des régions frontalières avec la Tunisie, le Mali, le Niger,… Celle avec le Maroc, la wilaya de Tlemcen, avait un quota de carburants bien supérieur à celui d’une grande agglomération comme Alger. Elle a donc réduit les quantités affectées à cette région. Il est vrai qu’il n’y a pas si longtemps, dans l’Oriental, l’essence et le gasoil de contrebande coulaient à flot. A telle enseigne que, côté algérien, les responsables avaient, sans retenue aucune, pour donner plus de crédibilité à leur nouvelle politique libérale, évalué à 1 milliard de dollars ce détournement de subventions au profit du Maroc et à 1 milliard également pour le reste des autres pays limitrophes comme la Tunisie et le Mali. Selon les estimations en cours dans les milieux marocains, on enregistrait l’entrée de 500.000 litres de carburants par jour via ces réseaux. Si une partie de ce volume était destinée aux réservoirs des voitures, l’autre alimentait le système d’irrigation et les engins agricoles de toute la région. Aujourd’hui, la donne a changé. L’Algérie, en pleine crise, a décidé de «se réorienter vers l’économie de marché, en tournant le dos aux subventions des produits. Elle veut y aller, mais progressivement», note Driss El Houat, un opérateur économique à Oujda et ancien président de la Fédération des chambres de commerce. L’un des résultats de cette politique a consisté à couper court aux pratiques de contrebande. Outre le creusement des tranchées, les autorités algériennes ont répertorié les ânes de la région frontalière, un moyen de transport imparable de marchandises de contrebande entre les deux rives. En poinçonnant des numéros sur les oreilles de ces bêtes, elles espèrent identifier leurs propriétaires en cas de flagrant délit de contrebande. En outre, les autorités ont également commencé depuis peu à démolir les anciennes maisons proches de la frontière, considérées comme des dépôts de ce commerce illicite.

    Cette politique tranche avec celle du passé où les autorités des deux pays, conscientes de l’ampleur du trafic, avaient laissé faire en raison des revenus que cela procure aux frontaliers. Quoique dans ces réseaux de passeurs, les algériens étaient les gagnants puisqu’«ils percevaient les deux tiers du prix, les marocains l’autre tiers», souligne un commerçant de l’Oriental.
    Du côté marocain, dans ce dossier, et ce depuis le début, les autorités avaient établi une ligne de conduite: «entre enrichir une poignée de propriétaires de stations-service ou appauvrir des milliers de familles qui vivent de la contrebande des carburants, le choix a été vite fait. La pénétration du pétrole algérien est devenue une affaire politique et non uniquement économique», souligne un ancien propriétaire d’une station-service, qui s’est reconverti dans l’agriculture. Selon lui, la conséquence immédiate de l’arrêt de ces activités illicites est l’«unification des prix des carburants sur l’ensemble du territoire». Sauf qu’au niveau mondial, le prix du baril de pétrole est à la baisse, mais cela ne s’est pas répercuté à la pompe, en dépit de la politique d’indexation prônée par le gouvernement, ajoute-t-il.

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    Il n’y a pas si longtemps, dans l’Oriental, l’essence et le gasoil de contrebande coulaient à flot. Selon les estimations en cours dans les milieux marocains, on enregistrait l’entrée de 500.000 litres de carburants par jour via ces réseaux (Ph. Bziouat)

    Face à la pénurie dans une région qui utilisait le gasoil algérien dans toutes ses activités, y compris l’agriculture, il fallait parer au plus pressé. L’objectif a été de combler le déficit en alimentant l’Oriental en carburants made in Maroc. C’est pour cette raison que les autorités locales se sont mobilisées pour accorder les autorisations nécessaires à la réouverture d’anciennes stations-service ou la construction de nouvelles. Les grandes sociétés de distribution des carburants, sensibilisées à l’importance stratégique de cette décision, ont joué le jeu et signé des contrats avec des investisseurs. Dans la même lancée, elles ont augmenté la fréquence de ravitaillement des points de vente pour répondre aux besoins de la région. Plusieurs investisseurs se sont engouffrés dans cette brèche pour initier de nouveaux projets. Certains se sont lancés dans ce créneau par opportunité. L’immobilier, les téléboutiques,…  des secteurs en crise. Ceux qui possèdent un terrain bien situé se sont lancés dans l’aventure. Et surtout qu’en dehors de cette période, l’obtention d’une autorisation pour ouvrir une station-service est un véritable parcours du combattant. C’est le cas de Boujemaâ Bouta, un MRE, qui dispose d’un terrain de 8.000 mètres carrés sur la route d’Aklim, un village agricole. Son projet de construire une station-service (Afriquia) et des bungalows, validé par le Centre régional des investissements, est bloqué par le président de la commune de Boughriba. Pendant ce temps, ceux qui veulent s’approvisionner en carburant, même pour les mobylettes, «doivent faire une vingtaine de kilomètres». D’autres, plus chanceux, n’ont pas été confrontés à ce genre d’obstacles et se sont installés sur la voie express qui contourne Saidia, en direction de Nador. Aujourd’hui, cet axe est peu fréquenté, mais il est promis à un bel avenir. Une autre station, sous le label d’Afriquia, est située au sommet du col de Guerbous, entre Ahfir et Oujda, avec une vue imprenable sur l’Algérie. Le propriétaire prévoit la réalisation d’un aquaparc. Ce chantier, niché au pied de la montagne, se trouve à proximité d’un barrage permanent de la gendarmerie, en face de vendeurs de corbeilles de fruits de saison comme les figues.
    Une autre expérience est tentée par un MRE d’Angleterre. Originaire d’Ahfir, il a construit une station-service sur la voie express, à proximité de Lamrisse, une bourgade entre Saidia et Ahfir. Il n’y a pas longtemps, cette zone était un haut lieu de la contrebande de carburants, avec une multitude de «stations informelles sous les figuiers». L’approvisionnement était une simple formalité, la frontière est à proximité. Aujourd’hui, cette nouvelle station est sous le label de Samir, du nom de la raffinerie actuellement en liquidation judiciaire. Sa filiale, la SDCC (Société de distribution des carburants et des combustibles) se présente comme un nouvel opérateur dans la distribution des carburants, des lubrifiants, du GPL et du bitume. Au-delà de ces activités, «la SDCC a pour ambition de devenir un acteur important dans le développement des exportations des produits pétroliers marocains sur le marché africain», lit-on sur son site. En tout cas, l’entreprise dispose d’un réseau d’une trentaine de stations-service Samir à travers le Maroc, dont la plupart sont implantées dans les petites villes.
    A préciser que certaines de ces stations ont ouvert leurs portes au pic de la demande, avec l’arrivée massive des MRE. Toutefois, ces nouveaux entrants n’ont pas fait disparaître les queues dans les stations en ville. En dehors de cette période estivale, les stations qui fonctionnent à plein régime sont celles qui se trouvent dans les centres villes. Celles situées à l’extérieur des agglomérations tournent au ralenti. Les plus futés des patrons ont décidé d’ouvrir des ardoises aux fellahs, voire aux particuliers. Une manière de s’assurer une clientèle sur toute l’année et un bon chiffre d’affaires en période de diète.

    Pendant ce temps là...

    L’essence algérienne est devenue une denrée rare dans l’Oriental. Faute d’une reconversion préparée, des petits contrebandiers continuent leurs activités. Ils s’approvisionnent en carburants dans les stations formelles pour les revendre en petites quantités, 2 à 3 litres pour les mobylettes. Les autres sont à la recherche d’un point de chute. Surtout que des petites villes comme Béni-Drar avaient bâti leur réputation sur les produits de contrebande. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait y acheter des réfrigérateurs, des machines à laver,… sans parler des produits alimentaires comme le fromage ou le yaourt. Même les baguettes de pain algérien y étaient vendues.  Aujourd’hui, Béni-Drar offre le spectacle d’une petite ville sinistrée.

    Viagra contre haschich

    Si la nouvelle politique a permis de réduire les volumes des marchandises algériennes présentes sur les marchés de l’Oriental, elle ne les a pas stoppés. Les contrebandiers ont eu initialement recours à d’autres procédés pour contourner les tranchées. Les madriers, utilisés comme des ponts mobiles au-dessus de ces fossés ont permis d’acheminer quantités de produits. Mais avec l’élargissement du fossé algérien et la construction d’un mur de grillage côté marocain, la traversée a été compliquée et la frontière de moins en moins poreuse. Aujourd’hui, seuls les produits peu volumineux et plus légers demeurent favorables au troc, car ils se prêtent aisément à être mis dans les sacs avant de les lancer au-dessus du grillage marocain et des tranchées algériennes. Seule l’économie libidinale et d’évasion semble faire preuve de résilience: «les psychotropes (karkoubi), le Viagra sont échangés contre le haschich », note, sans ironie, un habitant de la frontière.

     

     

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