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    Tribune

    Expliquer la radicalisation

    Par Asma LAMRABET | Edition N°:4908 Le 30/11/2016 | Partager

    Le Dr Asma Lamrabet, médecin biologiste au CHU Averroès de Rabat, dirige le Centre des Etudes féminines en Islam, de la Rabita Mohammedia des Oulémas du Maroc. Par ses livres et ses conférences, elle a bâti le socle le plus important d’études sur la femme dans l’Islam. Elle a été récompensée par plusieurs prix. (Ph. AL)

    On peut, très schématiquement, appréhender la problématique globalisée du radicalisme à travers quatre grandes impasses contemporaines. Impasse du droit international sur les grandes questions de géopolitique: Le succès de l’idéologie de Daesh est dû en grande partie à ce «trou noir» de la géopolitique mondiale qu’est devenue le Moyen-Orient, avec aujourd’hui la Syrie comme bourbier du terrorisme international.
    Impasse de l’ordre socioéconomique mondial: Comme source d’exclusion et de précarité sociale au Nord comme au Sud.
    Impasse politique de la majorité des régimes arabes: C’est le constat d’un échec patent de la majorité des processus démocratiques des post-révolutions arabes et du regain des tensions sectaires et de l’autoritarisme politique. On notera cependant l’exception relative de deux pays comme la Tunisie et le Maroc.
    Impasse de la pensée islamique et de la question de la «non-réforme de l’islam»: C’est le constat généralisé de l’absence d’une compréhension contextualisée de la religion.
    Il est vrai que l’on ne peut réduire la question de la radicalisation à la seule dimension religieuse. Les causes sont multifactorielles, imbriquées mais au-delà de toutes les autres dimensions présentes, il y a un point qui transcende toutes ces questions et qui est symbolisé principalement par le rapport du monde musulman à son propre référentiel religieux.
    Pas plus que les autres religions, l’islam ne prédispose à la violence. On ne le redira jamais assez: la violence n’est pas inhérente aux Textes sacrés mais à la lecture que l’on en fait. Et qu’on le veuille ou non, le religieux est présent même s’il n’explique pas tout et il est contreproductif, voire aberrant, de dire «cela n’a rien à voir avec l’islam». Les extrémistes se réclament de l’islam et ne font finalement que refléter notre refus, au sein du monde musulman, à regarder «la réalité en face»; ils sont en quelque sorte un peu le miroir de nos défaillances.
    Il faudrait donc savoir reconnaître qu’il y a une interprétation théologique idéologique produit d’une littérature normative islamique médiévale qui alimente le discours radical d’aujourd’hui et qui traverse à des degrés variables, en filigrane ou de façon ostentatoire, la majorité des courants de l’islam. C’est une matrice commune à tous ces courants et qui n’est autre que celle d’une orthodoxie de masse consensuelle qui imprègne le quotidien des musulmans de façon chronique.
    Dans la majorité des pays musulmans, le référentiel religieux étant de plus en plus incontournable – aujourd’hui plus qu’hier – la réponse à des évènements régionaux ou géopolitiques se fait presque toujours à travers la grille de lecture du religieux qui mobilise continuellement les discours politiques. L’islam s’est de plus en plus politisé et plus il se politise plus il créé de conflits.
    Il faudrait bien reconnaître un jour ou l’autre que c’est à partir d’un corpus islamique traditionaliste, littéraliste, dogmatiquement politisé et hermétique à toute tentative de réforme que l’idéologie extrémiste puise sa force et sa matière première afin d’endoctriner avec un langage religieusement élaboré les plus vulnérables.
    La vision extrémiste base son idéologie sur la confiscation du message éthique premier de l’islam pour créer une grande croyance collective à partir d’une idéologisation de l’histoire. Le radicalisme religieux est une vision fantasmée de l’histoire et d’un islam complètement mythifié: «l’islam pur» dont se revendique Daesh.
    Malheureusement, la majorité des prêches, des ouvrages religieux et des discours islamiques, sont encore imprégnés de cette vision qui – involontairement et inconsciemment parfois – cautionne et fournit le terreau propice à l’idéologie extrémiste. C’est une vision extrêmement pauvre sur le plan éthique et qui est encore le reflet d’un islam conquérant, anhistorique et idéalisé. Selon cette vision erronée, l’ennemi de Dieu est le juif, le chrétien, l’athée, le musulman qui ne suit pas le droit chemin, etc. Alors que selon l’éthique spirituelle du Coran, l’ennemi de Dieu est plutôt celui qui corrompt (fassad), opprime, vole et détruit la création de Dieu sur terre.  
    Il y a une responsabilité morale, des institutions religieuses, de par le monde islamique dans cette obstination à maintenir la continuité d’un discours qui certes n’incite pas directement à la violence mais qui néanmoins pérennise le même vocabulaire et lexique religieux de la rupture avec l’Autre.  Il y a donc un vide théologique tragique dû à ce refus presque structurel du monde musulman à toute lecture réformiste de la tradition islamique. Il y a un véritable déni de la part des théologiens et des grandes institutions religieuses à affronter les vraies questions qui fâchent: démocratie, laïcité, châtiments corporels, liberté de conscience, égalité hommes-femmes, libertés individuelles…
    Face à cette instrumentalisation, de plus en plus dangereuse du religieux, il s’agit de convenir de l’urgence d’une autocritique et d’une réforme du religieux, qui à partir d’un travail interne à l’islam serait capable de déconstruire la lecture ultraviolente et pervertie des courants radicaux.  Il faut, devant le discours de la violence, de la haine et des idéologies meurtrières, offrir aux musulmans de nouvelles clés de lecture d’un religieux transformé en une éthique de la spiritualité, d’un islam qui peut être vécu non pas comme une identité de résistance mais comme une véritable spiritualité libératrice.
    C’est donc à travers des valeurs socles du message spirituel, telles que la libération humaine, l’égalité de tous les êtres humains, la liberté de conviction, les impératifs de justice «adl», l’importance de la science «ilm» et de la raison «aql», du respect de la diversité «ikhtilaf» qu’il faudrait savoir réinterpréter aujourd’hui le Texte et l’appréhender comme une éthique d’humanisme. Autrement dit, celle d’un islam à l’opposé de ce que nous propose aujourd’hui l’idéologie extrémiste.

    Endoctrinement sectaire

    LA grande impasse du monde musulman est bien celle de sa pensée sclérosée barricadée derrière la citadelle de l’identitaire et de la hantise d’une aliénation occidentale inculpée de tous les maux. Et c’est justement à partir de cette religiosité émotionnelle, largement focalisée sur l’identitaire que se construit le radicalisme religieux et l’essentiel de l’endoctrinement sectaire. Aujourd’hui, il ne s’agit donc plus de se cacher la face derrière des discours réactionnels, apologétiques, voire «complotistes», qui n’apportent aucune réponse effective et qui ne font que confirmer encore plus cette incapacité maladive à nous prendre en charge. Oui, il y a l’islamophobie, oui, il y a le racisme et le grand jeu des intérêts géopolitiques, mais il y a aussi une véritable incohérence au niveau du discours islamique aujourd’hui par rapport à une idéologie extrémiste produit des lectures juridiques séculaires.

    Lexique jihadiste

    TOUT le lexique idéologique utilisé par les adeptes du radicalisme est malheureusement extrait – instrumentalisé et manipulé – à partir d’une production religieuse traditionaliste «dormante» et qui fait le lit d’une pensée extrêmement polarisante:  Eux et Nous, mécréants (kafir)  et musulmans,  halal et haram, bien et mal, dar el kufr et dar el islam… L’idéologie jihadiste est basée sur cette vision binaire, manichéenne  qui existe dans la majorité des ouvrages religieux classiques ou contemporains et qui reproduit un véritable processus d’altérisation symbolisé par le camp de ceux qui ont la foi et sont dans l’islam (le groupe sauvé, al firka alnajiwa) et celui des égarés. Ces interprétations religieuses comme le takfirisme (apostasie) sont le produit d’une période de l’histoire musulmane qui n’a rien à voir avec le moment coranique. Ce sont des constructions humaines, produit de contextes historiques particuliers notamment en rapport avec un islam impérial, conquérant des dynasties et anciens califats dont regorgent les ouvrages d’exégèse islamiques et l’historiographie classique apologétique.

     

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