Competences & rh

Préscolaire: Elle développe une offre à 50 DH pour enfants démunis

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5399 Le 27/11/2018 | Partager
Le pari d’une «héroïne de l’éducation» installée dans un quartier difficile à Témara
Son rêve, offrir un espace d’épanouissement et de culture
Des petits dont beaucoup sont victimes de troubles
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Amal prend plaisir à lire des contes à ses bambins, généralement en français, afin de les habituer à la langue de Molière. Un silence religieux plane alors sur les lieux. Durant la journée, les enfants alternent jeux, danse, activités manuelles, peinture… Grâce aux dons de ses amis, la jeune femme a pu constituer un petit stock de jouets et d’histoires. Durant les pauses, des fruits sont distribués Ph. A.Na)

Dans sa petite crèche de Témara, il n’y a pas de fille ou de fils «de», mais des enfants à qui la vie n’a pas fait de cadeaux. Notre héroïne de l’éducation a pris le pari de s’installer, il y a presque un an, dans un quartier populaire, plutôt difficile. Elle ne se prend pas vraiment au sérieux, et tient à garder son anonymat. Nous l’appellerons Amal (espoir). Son projet, elle y croit et elle le défend, malgré les difficultés. Elle le finance même à fonds perdus.

La jeune femme a racheté les locaux de sa crèche, mis en vente en plein milieu d’année scolaire en décembre 2017. Elle s’est très vite rendue compte de la particularité de sa clientèle, une population bien fragile. Pugnace, selon ses propres mots, elle choisit de continuer l’aventure, et de devenir entrepreneure sociale. «Mon rêve est d’offrir à des enfants de couches défavorisées une éducation préscolaire de qualité, avec des prix symboliques», explique-t-elle.

«Cela me fait du bien de voir des enfants heureux, propres, en bonne santé… et de sentir que j’y ai contribué, ne serait-ce qu’un tant soit peu», poursuit-elle. L’affaire est loin d’être rentable. La jeune femme a d’ailleurs cassé sa tirelire pour financer le projet.

Au départ, elle commence avec une dizaine d’enfants. Les parents payaient entre 200 et 300 DH par mois. La somme est négligeable par rapport aux prix pratiqués ailleurs. Cependant, pour cette frange-là, le montant reste difficile à assurer. Amal décide donc de revoir les tarifs. Le service devient gratuit pour la majorité. Sur les 10 enfants accueillis, seuls 2 s’acquittent d’un prix symbolique de 100 DH.

L’idée était de trouver ensuite, à partir de septembre 2018, des parrains parmi ses connaissances pour prendre en charge les frais de scolarisation des enfants. Le tarif serait ainsi de 50 DH par mois pour tous les bambins. En septembre dernier, quelques parrains ont répondu présent. Plusieurs autres enfants restent à la charge de Amal. Mais jusqu’à quand pourra-t-elle tenir?

Actuellement, elle en gère une vingtaine (pour une capacité totale de 40), âgés entre 7 mois et 5 ans, issus de familles démunies. Des enfants dont les parents sont séparés ou en conflit, et dont les mamans sont obligées de travailler dans des usines, des magasins ou en tant que femmes de ménage pour subsister. Elles n’ont de source de revenu que leur travail, parfois à la journée, et sont contraintes d’accepter des horaires difficiles.

L’une d’elles, vendeuse dans un magasin de plastique, ne termine son service qu’à 21h. La crèche, démarrant à 7h15, ferme ses portes à 19h. Amal, sensible au calvaire vécu par ces femmes battantes, fait de son mieux pour les dépanner. Elle se retrouve parfois à déposer elle-même des enfants chez leurs grands-parents ou leurs proches, gracieusement. A certains, elle offre petit-déjeuner, déjeuner et collations, de sa poche. Pourtant, Amal est loin d’être une rentière…

Malnutrition, retards et difficultés…

Grâce au sacrifice de ses parents, la jeune vingtenaire a pu suivre des études à la fois au Maroc et en France. Elle a démarré sa carrière dans la com, un secteur où tout va vite, et où la pression est omniprésente. Son rythme quotidien la précipite droit vers un burnout. Elle décide donc de tout lâcher et de se recentrer sur elle-même. Ses proches lui proposent de lancer son propre projet, en l’occurrence une crèche. Amal n’y réfléchit pas à deux fois. «J’ai toujours rêvé d’évoluer dans un cadre où je peux être avec des enfants. D’autant plus que l’enfant en moi, je ne l’ai jamais perdue», confie-t-elle.

Les enfants qu’elle accueille sont souvent mal nourris, et présentent de nombreux troubles et retards. Comme cette fillette, qui du haut de ses 4 ans ne sait toujours pas parler. Ou encore sa camarade du même âge que tout le monde pensait autiste. Son père battait sa mère. Cette dernière ne lui témoignait que peu d’intérêt, à tel point qu’elle ne l’appelait même pas par son prénom.

L’ambiance familiale était pour le moins chaotique. Amal lui fait voir un psychologue qui lui conseille, ainsi qu’à ses parents, de lui montrer de l’affection, de lui faire sentir qu’elle compte. Petit à petit, la fillette renaît. D’autres élèves souffrent de problèmes de prononciation, d’élocution, de concentration, font preuve de violence verbale et physique… Pour venir en aide à ses élèves, Amal fait appel aux services d’orthophonistes, psychologues, nutritionnistes…, bénévoles ou exigeant des tarifs réduits. Au total, toutes charges comprises, chaque enfant lui coûte jusqu’à 1.100 DH par mois.

«Les anciennes éducatrices, que j’ai renvoyées, ne faisaient que du gardiennage. Elles n’étaient pas formées à ce métier. C’est dommage sachant qu’à 2 km, à Hay Riad, des crèches offrent des services de luxe et emploient des éducatrices russes», relève Amal. Les éducatrices, c’est le point noir du secteur. Rares sont les profils correctement formés. Les plus qualifiées revendiquent des salaires allant jusqu’à 15.000 DH.

Pour sa part, elle se forme dans son domaine, en e-learning, mais également en présentiel, dans un centre spécialisé en puériculture. «Je continue, également, à apprendre des parents. Ils sont analphabètes, mais pas incultes», relève-t-elle. Ses éducatrices aussi reçoivent des formations.

Jusqu’à présent, la jeune femme tient le coup, afin d’assurer à ces enfants en difficulté un préscolaire digne de ce nom, et à leur maman la possibilité de travailler et de s’émanciper. Elle rêve de décrocher le parrainage d’une grande entreprise lui permettant de sécuriser son financement pour au moins un an. Son ambition, faire de sa crèche, d’ici 3 ans, un espace d’apprentissage, d’épanouissement et de culture pour les 3-5 ans.

Pour ouvrir une crèche, c’est la croix et la bannière!

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Des procédures à ne pas en finir, des dossiers complexes à remplir, des fonctionnaires grincheux et partisans du moindre effort, et surtout, un manque terrible d’informations! Monter une crèche n’est pas de tout repos. «Personne ne vous informe de quoi que ce soit! J’ai tout découvert sur le tas, parfois par pur hasard», témoigne Amal. Elle découvre, par exemple, qu’elle a à faire à deux tutelles. Celle de la Jeunesse et des Sports pour la petite section (jusqu’à 5 ans), et celle de l’Education nationale pour la grande (5-6 ans). Cela implique deux fois plus de contraintes. Pour persévérer, il faut avoir le souffle long.

Ahlam NAZIH

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