Société

Indépendance: Exil, manifestations, bains de sang… la lutte pour l’indépendance s’organise

Par Jamal Eddine HERRADI | Edition N°:5150 Le 17/11/2017 | Partager
Déposé, Mohammed V ne capitule pas
Le soulèvement contre l’occupant est général dans tout le pays
Mars 1956, le «Protectorat de la République française au Maroc» prend fin
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Après les émeutes survenues à Khouribga, le 20 août 1955, le parc des machines de l'usine des phosphates a été complètement détruit (Ph. AFP)

11 janvier 1944. Un Manifeste pour l’indépendance est présenté à feu Mohammed V. Les historiens y voient une sorte de «Déclaration d'indépendance». D’ailleurs, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement en faveur de l'indépendance s’accentue.

Le Souverain allait en personne donner plus d’impulsion à ce mouvement, notamment dans son Discours prononcé à Tanger, le 10 avril 1947, et après, dans son mémorandum du 11 octobre 1950 réclamant l’indépendance du Royaume. Il était même entré en conflit avec les résidents généraux représentant la France.

Après de nombreuses manifestations contre la présence française, Mohammed V est déposé le 20 août 1953. Il est exilé avec toute la famille royale en Corse, puis à Madagascar. Les autorités coloniales installent un nouveau «roi», Mohamed Ben Arafa. Le peuple rejette cette intronisation-mascarade.

Allal Ben Abdallah tente d’abattre Ben Arafa. Il fut tué par l’escorte du pseudo sultan, alors que celui-ci sort indemne de cet acte de bravoure. Les manifestations se poursuivent prenant de plus en plus d’ampleur et gagnent toutes les villes et campagnes du Royaume.

Des centaines de morts et des milliers de blessés

 La réaction des autorités françaises est violente. Des troupes furent expédiées sur tous les lieux des manifestations. Ce fut la chasse aux Marocains, dans leurs maisons dans les villes et les campagnes. Deux jours durant, elles interviennent violemment ne ménageant personne. Ce fut un véritable massacre: plus d’une centaine de morts, sans compter les blessés et les dégâts matériels (destruction d’habitations, pertes de bétails, etc.).

Le grand centre minier de Khouribga, les villes de Oued-Zem et de Boujaâd, connurent un bain de sang encore présent dans les mémoires. C’est là aussi où les manifestations ouvrières et populaires furent les plus impressionnantes. En effet, dès le 20 août au matin, toute la classe ouvrière se mit en grève. Une grève générale qui paralysa l’exploitation des mines de phosphates.

Des manifestations de masse rassemblaient des milliers de travailleurs accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Les paysans de la région ont déserté leurs champs et leurs douars pour se joindre aux manifestations des ouvriers. Ils réclamaient tous la fin de la domination coloniale et la restauration de Mohammed V.

Secondées par les mokhaznis, les troupes dispersèrent brutalement les manifestants et ont contraint les ouvriers à reprendre le travail dans les mines. Elles pensaient créer un climat de terreur par l’usage des armes, l’arrestation de tous les responsables syndicaux, le licenciement en masse de plusieurs centaines de travailleurs. Dans l’après-midi du même jour, les troupes passent ouvertement à l’attaque. Des dizaines et des dizaines de manifestants désarmés tombaient sous les balles, rapportent les historiens.

A Casablanca aussi, une grève générale a paralysé toutes les activités. Les forces colonialistes s’y étaient massées depuis plusieurs jours. Le 20 août, les blindés étaient en position dans les grandes artères, policiers et hommes de troupes investissaient tous les quartiers et dispersaient, à coups de crosse, le moindre rassemblement, rapportent encore les historiens.

La grève générale est décrétée

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Après les émeutes suivies de massacres survenues à Khénifra, le 20 août 1955, les manifestants emportent dans un camion les corps de leurs compagnons tués pendant les affrontements. Les émeutes ont éclaté le jour anniversaire de la déposition par le Gouvernement français du Sultan du Maroc, Mohammed ben Youssef, dont on peut voir des portraits ornant le véhicule des manifestants (Ph. AFP)

Mais cet étalage de force n’eut aucun effet sur la détermination des populations sorties en masse pour réclamer l’indépendance et le retour de Mohammed V, devenu le symbole et le leader du mouvement nationaliste. Durant toute la journée, ce sont des affrontements sanglants dans plusieurs quartiers de la ville. Les troupes, notamment les tirailleurs sénégalais, n’hésitent pas à faire usage de leurs armes, tirant à bout portant et dans le tas. Un autre massacre, un autre bain de sang. Des dizaines de morts et des centaines de blessés.

«A Rabat, le mot d’ordre de grève générale a été suivi partout. Les magasins européens, bien que protégés par les troupes, durent également baisser leurs rideaux. Cependant, au quartier populaire Douar Doum, les policiers eurent recours à leurs provocations habituelles: les passants, quels qu’ils fussent, étaient pourchassés, matraqués sans motif».

C’est alors que les travailleurs de ce quartier décidèrent de riposter aux brutalités policières. Des groupes se formèrent donc pour affronter les policiers. Ces derniers «firent usage de leurs armes faisant de nombreuses victimes, dont des femmes et des enfants. Ce n’est que le soir, que le calme revint».
El Jadida a aussi observé une grève générale. Les manifestations populaires étaient massives et ne prirent fin qu’à la tombée de la nuit. L’affrontement avec les forces colonialistes fut sanglant, comme partout dans le pays.  

L'Assemblée générale de l'ONU reconnaît au Maroc le droit à l'autodétermination

Khémisset et Khénifra connurent également une journée glorieuse. Des milliers de manifestants, parmi lesquels les paysans de la région, étaient aux prises avec les forces de la répression. Plusieurs morts et de nombreux blessés.  
L'Assemblée générale de l'ONU s’en mêle alors et reconnaît au Maroc le droit à l'autodétermination.

Edgar Faure, Chef du Gouvernement français en février 1955, formule alors l'idée d'une «indépendance dans l'interdépendance», qu'il fait appliquer au Maroc par le Conseil des ministres du 5 novembre 1955, après avoir rappelé Mohammed V, à La Celle-Saint Cloud. La déclaration commune du 6 novembre 1955 permet alors le retour du Roi légitime sur son trône, le 16 novembre, et ouvre la voie à l'indépendance. Un gouvernement est alors formé, sous la présidence de Bekkaï Ben Mbarek Lahbil.

Mais ce n’est que le 2 mars 1956 qu’une déclaration commune reconnaît la caducité du Traité de Fès de 1912. Des accords, conclus le 28 mai, vont ensuite définir les nouveaux rapports entre la France et le Maroc. Le «Protectorat de la République française au Maroc» prend ainsi fin.

L'Espagne reconnaît aussi l'indépendance du Maroc et la nécessité de mettre en place des relations nouvelles entre les deux pays, par une déclaration commune du 7 avril 1956, qui permet au Gouvernement marocain d'établir son autorité sur la zone de Tétouan.

Ensuite, une conférence internationale réunissant les neuf puissances concernées reconnaît, par sa déclaration finale du 29 octobre 1956, l'abolition du statut international de Tanger. Cependant, le mouvement nationaliste veut aussi récupérer Ifni, le sud marocain et le Sahara, où l'Espagne souhaite se maintenir. Un traité en date du 2 avril 1958 est signé avec l'Espagne.

Cette dernière restitue au Maroc la zone de Tarfaya, tandis que les forces marocaines occupent la majeure partie du territoire d'Ifni. La ville d'Ifni est finalement restituée par l'Espagne le 30 juin 1969, en application de la résolution 2072 de l'AG de l'ONU.

Pourquoi Aix-les-Bains?

La rencontre d’Aix-les-Bains s’est tenue du 22 au 27 août 1955. Il a d’abord été envisagé de la tenir à Nice où le général Koenig prenait ses vacances. Finalement, le choix a été porté sur Aix-les-Bains où le Président Pinay faisait sa cure. C’est ainsi que s’explique le choix de cette ville d’eau.
Le 19 août, Mohammed Lyazidi et Mehdi Ben Barka étaient reçus à Rabat par le résident général qui essayait de leur laisser entendre qu’il ne voyait pas d’utilité à cette conférence. Quel en était le but d’ailleurs? Le résident général ne put donner une réponse précise à cette question. Elle viendra, en fait, de la capitale française, Paris. Ben Arafa, n’ayant pu «constituer un gouvernement» marocain représentatif dans les délais impartis, le Comité de coordination pour l’Afrique du Nord devait tirer les conclusions de cet échec. Il fallait donc avoir, pour la première fois, un entretien direct avec les représentants des nationalistes marocains.

La détermination de Mohammed V

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Le Roi Mohammed V et la Princesse Lalla Amina lors de son exil à Antsirabe (Ph. Archives)

Un cycle de violences incontrôlables embrase le Maroc après la déposition de Mohammed V en août 1953.  Personnalités françaises et marocaines tentent alors d’amorcer le virage des négociations pour l’indépendance. Depuis son exil malgache, le Sultan est déterminé plus que jamais à réclamer l’indépendance du Royaume.  
«… Quant à nos sujets, qu’ils sachent que notre sort personnel nous intéresse secondairement. La dignité et l’honneur des Marocains sont également les nôtres. Nous ne ferons jamais rien qui puisse entacher cette dignité et cet honneur». C’est ce que rappelait dans une lettre écrite par Mohammed V à l’adresse de Pierre Mendès France, président du Conseil de la République française, depuis Antsirabe à Madagascar.
Cette lettre, datée du 26 décembre 1954, vient après des négociations tenues secrètes entre le Roi exilé et les plus hautes autorités françaises. L’objectif de ces pourparlers est de désamorcer ce qui fut appelée la «crise marocaine», déclenchée suite à la déposition du Roi un an auparavant. Une crise qui prend en cette année 1954 une proportion telle que la violence est désormais quotidienne au Maroc. En réponse aux actions armées menées par des fractions de résistants qualifiées «d’attentats terroristes», des groupuscules de colons extrémistes n’hésitent pas à commettre vengeances et assassinats.

Le Discours de Tanger

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(Ph. AFP)

Le Discours de Mohammed V à Tanger en 1947 a été, en fait, le clairon annonçant le durcissement de la lutte pour la libération et l’indépendance. Le voyage historique du défunt Souverain dans la ville du détroit a sonné le glas du protectorat. Un voyage que Mohammed V réclamait dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale et auquel s’opposaient les autorités d’occupation tant françaises qu’espagnoles.
«C’est là à Tanger que s’est joué le sort de cette manière d’alternative: évolution ou contraction. C’est là que les sources aveugles d’immobilité et de coercition l’ont emporté sur celles d’ouverture, d’évolution et de mouvement. Dès lors, les dés étaient jetés. Comprimée et scellée par la force, la marmite devait sauter, fatalement, irrémédiablement». C’est avec ces mots qu’Eirik Labonne, résident général au Maroc du 2 mars 1946 au 14 mai 1947, décrit le Discours de Tanger. Un événement qui a précipité la marche vers l’indépendance du Royaume.

                                                               

Une presse audacieuse

La presse a joué, elle aussi, un rôle prépondérant dans la lutte contre le colonialisme. En effet, parallèlement au nationalisme traditionnel, commençait à émerger une presse nationaliste proche du modèle occidental. C’est le nationaliste Mohamed Hassan El Ouazzani qui a été le fondateur du premier journal francophone du mouvement national, «L'Action du Peuple».

En 1926, Saïd Hajji crée l'association Al-Widad et fait ses premiers pas dans la presse. Il publiera les journaux Al Widad, Al Madrassa et Al Watan. En 1937, il fonde le journal politique arabophone Al Maghrib qui a connu un grand succès, mais était soumis à une censure dure et rigoureuse.

Juste après la nomination du nouveau Résident général de France au Maroc, le général Charles Noguès, trois journaux ont été autorisés à paraître: le journal arabophone Al Atlas du Comité d’action nationale, le quotidien francophone L’Action du Peuple, dirigé par Mohamed Hassan El Ouazzani et le journal arabophone Al Maghrib chapeauté par Saïd Hajji.

Lors de l'opération Torch, les Américains créent au Maroc un journal en sa faveur, La Voie nationale. Ce dernier était dirigé par Abdellatif Sbihi. Les effets de la propagande du journal se firent sentir sur le mouvement national. En effet, la présence et les sympathies américaines exaltèrent les nationalistes marocains qui en profitent pour se réorganiser. Entre 1953 et 1956, Mehdi Bennouna dirige le journal Al Oumma, organe du Parti des réformes nationales à Tanger.

La presse nationale marocaine durant le protectorat était «une école de prise de conscience politique et sociale en même temps qu’un miroir sur lequel venaient se refléter les ambitions des Marocains», comme l'écrivait le quotidien Al Alam du 20 novembre 1988.

 

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