Société

Indépendance/Protectorat: Genèse d’une colonisation programmée

Par Jamal Eddine HERRADI | Edition N°:5150 Le 17/11/2017 | Partager
Un pouvoir central faible
Coups d’Etat, renversements d’alliances, abdications... émergence de la «siba»
Les dessous de l’organisation de la fameuse Conférence d’Algésiras en 1906
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Portrait non daté du Maréchal Hubert Lyautey (1854-1934), premier Résident Général de France au Maroc en 1912 où il est chargé de mettre en place le traité de Protectorat signé en 1912, à Fès, entre le Maroc et la France (Ph. AFP)

Fès, le 30 mars 1912. Un traité instaure le Protectorat français sur le Maroc. Quelques mois après, le 27 novembre, un accord est conclu avec l’Espagne. Il définit les trois zones d’influence espagnole, au Nord, au Sud, et autour d’Ifni. Cela, conformément à un accord secret conclu huit années plus tôt (le 3 novembre 1904) à la suite de l’Entente cordiale franco-britannique du 8 avril 1904.

En outre, la zone de Tanger est soumise à un régime particulier, qui sera plus tard précisé par la Convention de Paris du 18 décembre 1923. Le 28 avril 1912, soit un mois après la signature du Traité de Fès, le général Lyautey est nommé Commissaire résident général au Maroc et le 13 août de la même année, un nouveau Sultan, Moulay Youssef, est proclamé. Les dés ont été jetés.

Le Maroc est désormais sous protectorat français. Une version officielle qu’historiens et politologues des temps modernes remettent de plus en plus en doute. En effet, pour bon nombre d’entre eux, le Protectorat a commencé dans les faits bien avant, dès 1830. Ils en rendent responsables les sultans de l’époque qui auraient tout simplement «vendu» le pays pour faire face aux problèmes qui s’accumulaient. 

Leur pouvoir s’affaiblissait, les caisses de l’Etat se vidaient, le volume des dettes grossissait, la grogne dans les villes comme dans les campagnes montait… Une situation qui les aurait poussés dans les bras de la France et de l’Espagne pour sauver et l’Etat et le trône.

Selon l’historien et politologue,  Abdellah Laroui, «l’Etat marocain a cessé d’exister à partir de 1880»,  lorsque la Conférence de Madrid a décidé de mettre le Royaume sous contrôle international. Il est vrai qu’à cette époque, le pays avait commencé à s’effondrer sur le plan militaire et à connaître les affres de la récession économique. Deux éléments-clés qui font la force d’un Etat et dont la faiblesse a ouvert toutes grandes les portes au protectorat.        

Expéditions punitives menées par les sultans 

Ajoutée à tout cela, l’anarchie qui régnait dans toutes les régions du pays à cause de l’instabilité politique, de l’insécurité et des changements fréquents de sultans. L’Histoire rapporte que certains sultans n’ont régné que quelques mois à cause des coups d’Etat, des renversements d’alliances et des nombreuses abdications. C’est ce qui a donné naissance à l’émergence de la «siba».

En effet, les historiens rapportent qu’en cette époque il y avait d’un côté le pays makhzen soumis à l’autorité du sultan du moment et où régnait plus ou moins une certaine sécurité surtout dans les grandes villes et les ports, et de l’autre, le «bled siba» dont les «maîtres» ne reconnaissaient pas l’autorité du pouvoir central et donc du sultan. Une sorte de dissidents ayant préféré l’anarchie à l’ordre, la vie dans les montagnes que dans les plaines et les villes.

Aussi, expéditions punitives menées par les sultans et raids des insoumis contre les troupes du makhzen étaient devenus monnaies courantes. Un exemple édifiant de la rupture entre le trône et une grande partie des citoyens. Conséquences: maladies, épidémies, famines, insécurité, économie et production au ralenti… Que des maux qui ont fragilisé l’Etat et réduit à leur plus simple expression ses moyens de défense au moment où partout en Europe, juste au nord du Royaume, les fontaines de jouvence coulaient à flot. Une léthargie malsaine s’était installée dans tout le pays et les expéditions punitives menées par les sultans en personne les éloignaient de leur centre de décision.

Tout en en éloignant également ministres et autres secrétaires. L’administration et la gestion des affaires de l’Etat s’en trouvaient bloquées. Tout le système de gouvernement, déjà aussi compliqué que fragile, était détenu par le sultan. En son absence, l’Etat entre en hibernation et les problèmes deviennent plus grands et plus aigus.      

Les caisses de l’Etat se vidaient à vue d’œil

La vulnérabilité de l’Etat est encore plus accentuée en l’absence d’une armée structurée et bien organisée. Les troupes engagées dans les expéditions punitives étaient pour l’essentiel constituées de combattants venus des tribus restées fidèles au sultan et qui n’étaient là que le temps d’une expédition.

Et pour cause, il n’y avait aucune motivation pour les retenir dans les rangs de l’armée chérifienne. Ils ne recevaient que rarement leurs soldes, l’argent devenant une denrée rare. Les caisses de l’Etat se vidaient à vue d’œil ou presque pour financer les expéditions punitives et autres caprices des sultans et de leurs cours.

L’argent, nerf de la guerre, venait à manquer.  Et il faut en trouver pour assurer la continuité de l’Etat déjà fragilisé par les efforts de guerre et toutes leurs conséquences. Mais, alors, où en trouver? Et l’on se tourne tout simplement vers le citoyen en créant, en inventant et en instaurant de nouveaux impôts, ajoutés à ceux déjà nombreux qui existaient.

Il faut noter ici que le système d’imposition instauré était loin d’être équitable. Seules les classes «inférieures» étaient contraintes de s’acquitter de la panoplie d’impôts décidés par l’Etat. Chorfas, tribus alliées et les fidèles au sultan en étaient exonérés. Conséquence, le climat social risquait l’implosion à tout moment et de nombreux citoyens tant des villes que des campagnes choisissaient de rejoindre le «bled siba». A maintes reprises, le pays s’était trouvé au bord de l’insurrection, notent les historiens.   

Une situation aggravée par le monopole du sultan sur toutes les activités d’import-export et, surtout, la protection démesurée des intérêts européens. Anglais et Français en profitent largement. Les exonérations des taxes, des impôts et des droits de douane représentent un manque à gagner pour les caisses de l’Etat alors qu’elles en constituaient les principales recettes. Ce qui n’était pas pour déplaire aux voisins du nord de la Méditerranée. En effet, les puissances européennes, particulièrement la France et l’Espagne, étaient aux aguets, observant avec beaucoup d’intérêt l’évolution de la situation dans le Royaume.

Et puis vint le moment propice. Le pouvoir central est presque hors du  temps, l’Etat ne dispose plus des moyens nécessaires pour assurer sa défense, la dissidence prend de l’ampleur. Les puissances européennes affirment qu’elles ne voulaient pas d’un Etat aussi faible au sud de la Méditerranée. Cela «nuirait à leurs intérêts tant économiques que militaires et politiques».

Une belle excuse qui a motivé l’organisation de la fameuse Conférence d’Algésiras (1906) dont le but était de «préserver l’intégrité et l’indépendance du Maroc». Six ans plus tard, les masques tombent et les desseins «nobles» des puissances européennes éclatent au grand jour. Le Royaume est mis sous protectorat par le Traité de Fès.

Exécution du plan

Par une série de conventions, le Royaume a cédé une très grande part de son autorité au profit des colonialistes. Conséquence: son «indépendance» s’est rétrécie encore plus. En fait, beaucoup d’historiens s’accordent à dire que c’est dès 1902 que la France avait commencé à mettre en exécution son plan de «colonisation» du Maroc. A cette date, la pénétration économique et militaire européenne s’était intensifiée au point que le Sultan Moulay Abd Al Hafid est contraint de signer à Fès le traité instaurant le Protectorat français à partir du 30 mars 1912.  Officiellement, le traité était nommé «Protectorat français dans l’Empire chérifien»  ou «Protectorat de la République française au Maroc».

                                                                               

Français et Espagnols, deux stratégies différentes

CE sont principalement les Français et les Espagnols qui se sont accaparés les plus grandes parts du gâteau marocain. A des degrés relativement différents, ils ont su, chacun à sa manière, occuper le pays. Les Français en s’infiltrant petit à petit, du moins au cours des premières années du protectorat, dans le territoire du Royaume. Une occupation qui se serait faite en «douceur», rappellent les historiens.

D’abord, une pénétration économique grâce à une «mainmise» sur le commerce tant à l’import qu’à l’export ou encore par l’inondation du marché local par des produits français. Viennent ensuite les constructions des fortifications militaires le long des côtes et dans l’arrière-pays. Et, finalement, par le contrôle de tout l’appareil administratif, ou du moins, ce qu’il en restait.

Quant aux Espagnols, ils ont tout simplement opté, à l’image des conquérants, pour une stratégie d’occupation brutale, sans sommation.

 

 

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