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Dégroupage télécoms/Nadia Fassi Fehri, PDG Inwi: «La situation actuelle est inacceptable»

Par Amin RBOUB | Edition N°:4935 Le 10/01/2017 | Partager
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 2017 sera résolument l’année de la transformation numérique. Nous avons conçu tout un programme d’accompagnement des entreprises pour les assister et les doter des outils nécessaires à cette transformation. Cela va du cloud computing à l’ADSL professionnel sans oublier la fibre optique... annonce Nadia Fassi Fehri (Ph. Inwi)

Le top management d’Inwi s’explique pour la 1re fois sur la mise en demeure de Maroc Telecom et la saisine de l’ANRT. La PDG de la filiale télécoms de la SNI ne mâche pas ses mots. Nadia Fassi Fehri dénonce: «des pratiques discriminatoires et anti-concurrentielles» sur le partage d’infrastructures avec l’opérateur historique... «Le consommateur marocain est privé de son droit de choisir librement son fournisseur, avec des répercussions regrettables sur la qualité de service», fustige le numéro 1 de Inwi. Fassi Fehri dresse aussi un premier bilan d’étape sur le développement de l’entreprise. Un peu plus d’un an après sa nomination à la tête d’Inwi, elle explique l’évolution du business, des produits et services ainsi que la situation financière et les grands chantiers de transformation digitale de l’entreprise.

- L’Economiste: Vous êtes arrivée à la tête d’inwi il y a un peu plus d’une année, quelle est votre vision pour le développement de l’entreprise?
- Nadia Fassi Fehri:
Notre vision se résume en quelques mots: Internet pour tous! Que le plus grand nombre de Marocains accède à la technologie et puisse en profiter pour apprendre, pour se divertir, pour échanger, pour s’ouvrir au monde ou pour entreprendre. Appliquée aux entreprises, cette vision se traduit par le développement de l’économie numérique. Pour que cette évolution ait lieu, nous innovons en permanence pour proposer à nos clients les meilleurs équipements, les meilleures offres et de nouveaux services. Nous les accompagnons au quotidien, chacun selon ses besoins et ses centres d’intérêt, pour qu’ils s’approprient la technologie et l’adoptent tous les jours. C’est cette philosophie d’accompagnement qui a donné naissance à notre nouvelle signature «Maakoum Koul Youm!». On peut donc résumer la vision d’inwi en un objectif «Internet pour tous» et un engagement «Maakoum koul Youm».

- Peut-on parler du bilan de cette vision ou est-ce encore prématuré?
- Dans le secteur des télécoms, tout va très vite. En une année, les équipes d’inwi ont, encore une fois, prouvé leur capacité à innover et à proposer à nos clients, aussi bien particuliers qu’entreprises, des offres et des services inédits en cohérence avec la vision.
Avec l’offre Koulchi par exemple qui reste sans équivalent à date sur le marché, nous donnons réellement la main au consommateur pour décider, en toute liberté et de manière intuitive, de la ventilation de sa recharge entre voix, data, roaming, SMS... Depuis un an, le succès de cette offre ne se dément pas. Près de 10.000 clients adhèrent tous les jours à ce service exclusif.  Inwi a aussi proposé les premières offres familles avec Zen Binatna ou A3azz Annass qui libèrent la parole au sein des communautés, amis et familles.
Nous sommes un opérateur qui aide les consommateurs à s’équiper et œuvre pour la démocratisation des smartphones. D’ailleurs, sur l’ensemble du parc mobile de inwi, 70% des téléphones peuvent aujourd’hui avoir accès à Internet.
Au niveau des foyers, l’offre idar repose sur l’étendue et la solidité de notre réseau 4G pour répondre aux besoins de connexion des familles. C’est également une offre qui introduit pour la 1re fois le principe de Data Sharing au Maroc. 90% de nos clients idar partagent aujourd’hui leur capacité de connexion avec au moins 2 numéros de leur choix.

- Vous confirmez que les Marocains vont plus souvent sur Internet?
- Exactement. Tous ces efforts ont donné des résultats concrets en 2016. En une année, de janvier à décembre 2016, le volume Data échangé sur le réseau inwi a presque triplé. Le nombre de clients Data a augmenté de plus de 40%. Le nombre de clients idar a plus que doublé. Quand on leur propose des offres et des services adaptés, les Marocains sont très demandeurs d’Internet et de technologie.

- Est-ce que le même constat est valable pour le marché de l’entreprise?
- Le même effort d’innovation est mené au niveau du marché des entreprises. En 2016, nous avons, par exemple, été les premiers à lancer la voix sur 4G (Volte) qui fait franchir un nouveau cap de confort et de qualité à nos clients. En effet, cette innovation permet à chaque client d’accéder à Internet, partager un contenu ou télécharger une application tout en poursuivant sa conversation avec son interlocuteur. Ce qui procure un gros gain de productivité. L’innovation majeure apportée par inwi sur le segment de l’entreprise est le digital Workplace qui est la première suite complète de solutions cloud au service de la transformation numérique de l’entreprise marocaine. D’ailleurs, Inwi est un opérateur de référence sur le marché du BtoB puisque nous opérons auprès de grands établissements financiers, des administrations stratégiques et de nombreuses entreprises de différentes tailles réparties. Inwi a par exemple remporté l’appel d’offres Marwan 4 pour le raccordement de 79 établissements universitaires et de recherche à un réseau à très haut débit et un raccordement à 100% en fibre optique.

- Mais où en êtes-vous sur le réseau qui reste la principale préoccupation des Marocains?
- Après avoir été le 1er opérateur à lancer un réseau national 4G, nous avons maintenu notre effort d’investissement pour le développement de notre réseau en 2016.
Ainsi, nous sommes le 1er opérateur à généraliser la technologie U900 qui permet une meilleure couverture indoor voix et data.  En parallèle, nous continuons à étendre davantage notre réseau 4G et nous mettons à jour nos installations pour faire passer toutes les connexions 2G en 3G. Pour mettre en évidence la pertinence de nos actions dans ce domaine, nous avons organisé une tournée nationale baptisée L’Maghrib Darna. Elle nous a prouvé que du Nord au Sud, l’accès à la technologie et à Internet améliore le quotidien des Marocains et participe à l’émergence d’une véritable économie numérique. Pour aller plus loin, nous avons aujourd’hui besoin de développer le marché du fixe et de l’ADSL en l’ouvrant à une véritable concurrence qui profite aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises.

- Justement, qu’est-ce qui explique la mise en demeure adressée à l’opérateur historique suivie de la saisine de l’ANRT?
- Exactement. Cette démarche dépasse le cadre d’un simple litige opposant deux opérateurs. Elle est déterminante pour l’avenir du secteur et pour le développement de l’économie numérique de notre pays. Après avoir été précurseur en matière de télécoms, le Maroc est aujourd’hui l’un des rares pays où l’opérateur historique détient encore 99,9% du marché du fixe et de l’ADSL. Moins de 1 million de foyers sur plus de 6 millions sont raccordés au réseau ADSL. Le consommateur marocain est privé de son droit de choisir librement son fournisseur d’accès, avec des répercussions regrettables sur la qualité de service. C’est une situation inacceptable. Les expériences internationales ont démontré qu’aucun opérateur ne peut développer, seul, un marché de cette taille. Prenez l’exemple du mobile, c’est bien l’arrivée de la concurrence qui a permis de développer ce secteur et d’arriver à plus de 130% de pénétration au bénéfice des 3 opérateurs et de tous leurs clients.

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Nadia Fassi Fehri, PDG d’Inwi: « Nous demandons à l’ANRT de trouver les moyens opérationnels et coercitifs nécessaires pour astreindre Maroc Telecom à cesser ses pratiques et à permettre une ouverture effective du marché» (Ph. Inwi)

- Pourquoi avez-vous autant besoin de Maroc Telecom pour vous lancer dans le fixe et l’ADSL. Pourquoi ne le faites-vous pas par vos propres moyens comme vous l’avez fait pour le mobile?
- Le dégroupage n’est pas une option mais une nécessité parce que la duplication d’une infrastructure fixe et d’une boucle locale n’a aucun sens économique en plus d’être une hérésie en matière d’aménagement urbain (nouvelles tranchées, nouvelles prises dans les foyers...). Maroc Telecom, qui a opéré en situation de monopole pendant plusieurs années, dispose de cette infrastructure de cuivre (boucle locale). D’ailleurs, en libéralisant le secteur, le législateur a ordonné à Maroc Telecom de partager, selon des conditions équitables, cette infrastructure avec d’autres opérateurs afin de leur permettre de proposer des offres de téléphonie et de haut débit fixe.
-  Le dégroupage évite de lourds investissements, mais il y a les redevances
- Le partage d’infrastructures évite les investissements non productifs. Mais, le dégroupage a un coût, notamment les reversements à l’opérateur historique en contrepartie de l’utilisation de cette infrastructure.  Partout dans le monde, c’est d’ailleurs une source de revenus récurrente pour les opérateurs historiques. En plus de ces frais payés à Maroc Telecom, nous investissons lourdement pour raccorder nos clients à cette boucle locale et leur offrir un service de qualité.
- La polémique sur le dégroupage dure depuis plusieurs années. Que demandez-vous concrètement aujourd’hui à l’ANRT?
- Nous demandons à l’Autorité de régulation de constater les pratiques discriminatoires et anti-concurrentielles dont nous faisons l’objet, notamment des délais plus longs pour le raccordement, des coûts plus élevés et une qualité de service moindre. La réglementation est pourtant claire! L’opérateur historique est obligé de fournir aux opérateurs tiers un service identique à celui délivré à ses propres équipes internes. Nous demandons à l’ANRT de trouver les moyens opérationnels et coercitifs nécessaires pour astreindre Maroc Telecom à cesser ses pratiques et à permettre une ouverture effective du marché.
- Mais Maroc Telecom a toujours nié entraver le dégroupage. Que répondez-vous à cela?
- C’est faux, le maintien du monopole de fait prouve le contraire. Pour rappel, l’opérateur historique détient toujours 99,9% du marché. D’ailleurs, l’avertissement adressé par l’ANRT à Maroc Telecom en octobre 2016 vient sanctionner les entraves au dégroupage. Sans oublier que l’ensemble des pratiques internationales montrent que les acteurs ne se contentent pas de promesses et de bonnes intentions.
- Avez-vous quantifié le manque à gagner induit par le retard de dégroupage?
- Il est très important. Le secteur a perdu plusieurs années de concurrence et d’opportunités de développement de l’économie numérique.

- Comment vous appréciez la situation financière de l’entreprise Inwi?
- La situation financière de l’entreprise est saine. Inwi poursuit ses investissements dans l’infrastructure. Nous avons des ambitions d’investissements supérieures qui restent toutefois dépendantes d’une plus grande ouverture du marché à la concurrence.

- Au fond, qu’est-ce qui vous distingue des deux autres opérateurs?
- L’ADN d’inwi est composé de deux déterminants essentiels: la marocanité et la citoyenneté. Cela guide toutes nos actions. Notre vision de l’Internet pour tous est par exemple le reflet de notre responsabilité en tant qu’opérateur global pour démocratiser l’accès aux nouvelles technologies. C’est également cette fibre citoyenne qui nous anime pour participer au développement de l’économie numérique et la révélation de talents marocains dans la création digitale. La marocanité et la citoyenneté se voient ensuite dans toutes nos actions sociétales à travers les plateformes éducation, bien-être ou action sociale. Jusque dans le langage et les images utilisés dans notre communication, nous tenons à rester proches de la vérité de notre société.
- Le marché connaît de fortes mutations dans les usages, quels sont vos projets pour 2017?
- Les usages des consommateurs évoluent effectivement. Pour nous, 2017 sera l’année du haut débit. Nous poursuivrons nos efforts d’investissement et d’innovation pour consolider notre position sur le mobile. Nous continuerons à densifier notre réseau, nous proposerons également à nos clients des offres convergentes tout en offrant des contenus exclusifs en se basant sur l’expertise des créateurs du digital.
Nous accordons une importance particulière à la couverture des besoins des foyers en solutions innovantes. Il y a bien sûr l’offre idar mais également les solutions fixes et ADSL qui n’attendent que l’ouverture effective du marché. Pour résumer, 2017 sera également l’année de la transformation numérique. A cet effet, nous avons conçu un programme d’accompagnement des entreprises marocaines pour les assister et les doter des outils nécessaires à cette transformation. Cela va du cloud computing à l’ADSL professionnel sans oublier la fibre optique. Toujours sur le segment des entreprises, nous lançons les connexions Vsat qui permettent de couvrir 100% du territoire et de garantir un taux de disponibilité très élevé aux entreprises en terme de voix et de Data. Enfin, un nouvel horizon s’ouvre en 2017 avec le développement des services financiers sur mobile que nous comptons développer et rendre plus intuitifs et plus accessibles.

Plan social ou redéploiements

- Comptez-vous recruter en 2017 à l’instar d’Orange ou envisagez-vous un plan de départs comme Maroc Telecom?

- Nous avons notre propre manière de faire: la transformation. Nous avons un plan de développement des ressources humaines aligné à la vision de l’opérateur. Notre organisation s’adapte pour faire face aux défis du marché et répondre efficacement aux mutations en cours. Cela passe en grande partie par l’adaptation et le développement des compétences de nos collaborateurs au travers notamment de la formation.

                                                                      

Des plateformes et non des actions isolées

Sur la question du risque de se perdre avec autant de terrains à couvrir, le management d’Inwi rétorque qu’il garde «le focus pour une raison toute simple: notre philosophie reste la même. Accompagner les Marocains, dans leur grande diversité, au quotidien». Selon Nadia Fassi Fehri, «dans toutes nos actions, nous veillons en effet à installer des plateformes et non des actions isolées. Dir Iddik ou Emadrassa sont aujourd’hui des références de l’action sociale et du soutien scolaire avec des milliers de Marocains impliqués chaque année. L’impact sur le terrain est réel.  Rien qu’en marge de la caravane Dir Iddik spécial COP22, plus de 1.500 bénévoles ont réhabilité plus de 3.700m2 entre quartiers et places publiques». et d’ajouter: «La plateforme Emadrassa a entièrement été repensée pour accompagner les besoins des élèves et des bacheliers marocains en termes de soutien scolaire et de développement personnel. Autre programme, autres enjeux: «Coach’in, notre programme bien-être, a permis à 10.000 personnes d’entamer une activité physique dans 4 grandes villes».
«Enfin, nous tirons pleinement profit de nos synergies à l’international pour permettre aux entrepreneurs marocains de participer, pour la première fois, au MIT Entreprise Forum». C’est un événement prestigieux soutenu par le groupe Zain. Une compétition pour entrepreneurs de la région Mena dotée de prix totalisant 160.000 dollars.

Propos recueillis par Amin RBOUB

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