Competences & rh

Langues : Une nouvelle histoire s’écrit pour la darija

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4920 Le 20/12/2016 | Partager
Un dictionnaire de 8.000 mots, premier du genre, bientôt en ligne
Une grammaire en 2017, des manuels et une anthologie
Grandes ambitions pour une langue souvent «méprisée»

Il fallait oser: un dictionnaire entièrement dédié à la darija marocaine. C’est le pari réussi du Centre de la promotion de la darija (Fondation Zakoura Education). Avec cet ouvrage, c’est une nouvelle page de l’histoire de la langue marocaine qui s’ouvre. Une langue souvent cantonnée aux échanges familiers. Quand il s’agit de discussions intellectuelles ou professionnelles ce sont souvent d’autres langues, en l’occurrence le français et l’arabe classique (fosha), qui prennent le dessus. La langue du peuple est, pour ainsi dire, rejetée, voire même méprisée, puisque perçue comme «vulgaire» et trop familière. Pour montrer toute l’étendue de leur quotient intellectuel, les esprits cultivés évitent soigneusement d’y avoir recours. Certains la considèrent même comme une menace pour l’arabe classique, «seule» langue capable de préserver et de transmettre le patrimoine culturel et historique marocain. Un patrimoine qui, pourtant, est riche en poésies, contes et musiques chantées en darija.  
Le centre entend donc lui rendre ses lettres de noblesse, avec une vision et une stratégie clairement définies. Premier-né de cette vision, ce dictionnaire monolingue contient plus de 8.000 mots. Il est illustré avec environ 2.000 proverbes. Une équipe d’experts en linguistique et sociolinguistique a travaillé sur le projet pendant quatre ans, dont des professeurs universitaires (Khalil Mgharfaoui, Abdelouahed Mabrour, Abdallah Chekayri, Alia Sabia), une docteur en linguistique, Hasna Chakir, et une doctorante, Najoua Elborji. Leur tâche n’a pas été facile. D’abord, quelle darija traiter dans un Maroc riche en dialectes? Le aâroubi, le jebli, le hassani, l’amazigh (avec tachelhit, tarifit, tamazight)… Le choix a ainsi été porté sur la darija standard parlée dans les régions du centre et de l’ouest (plus de 11 millions de personnes, soit le tiers de la population), comprise par la quasi-totalité des Marocains. «Parmi les principales difficultés auxquelles nous avons été heurtés, celle de l’orthographe. Nous avons dû choisir entre s’en tenir à la phonétique ou garder les règles d’écriture de l’arabe classique. Au final, nous avons préféré ne pas trop nous éloigner de la fosha», relève Khalil Mgharfaoui, également directeur du Centre de la promotion de la darija. L’équipe a aussi dû introduire des lettres, comme le v et le p, qui n’existent pas dans l’arabe classique. Des termes empruntés à d’autres langues, mais trop déformés ont, par ailleurs, été écartés. A titre d’exemple, le «volant» transformé par des personnes analphabètes en «lvola» ou encore «lbola». «Ce genre de mots nous pouvons l’introduire dans un livre qui décrit comment les Marocains utilisent les mots, mais pas dans un dictionnaire comme le nôtre», précise Mgharfaoui. Les mots trop spécifiques à des régions ont également été exclus. Des termes considérés comme vulgaires ou familiers ont aussi été intégrés, à l’instar de tous les dictionnaires du monde.  
«Nous ne nous arrêterons pas là, nous préparons une grammaire qui sortira dans trois à quatre mois. Des spécialistes y travaillent actuellement. Nous créerons aussi des manuels d’apprentissage de la darija dans les écoles et nous publierons une anthologie», annonce le président du centre, Noureddine Ayouch.
Le dictionnaire sera, pour sa part, bientôt mis en ligne. «Tout le monde pourra proposer des mots, des proverbes ou des définitions. Une commission recueillera  les propositions chaque année ou tous les deux ans, en fera la synthèse et d’autres dictionnaires seront édités», précise Ayouch. L’œuvre ambitionne ainsi de réconcilier les Marocains avec leur langue maternelle.

La science n’a pas le dernier mot!

Décider si un dialecte est une langue à part entière ou pas ne relève pas vraiment de la science. «Il s’agit d’abord d’une décision politique et non linguistique. C’est ce que la France a fait à un moment donné. Du point de vue scientifique, rien ne distingue une langue d’une autre», explique le linguiste Khalil Mgharfaoui. Même son de cloche du côté d’Alain Bentolila, professeur de linguistique à la Sorbonne. «L’idée selon laquelle il y aurait des langues supérieures et d’autres inférieures n’a aucun fondement scientifique. Toutes possèdent un système lexical, une syntaxe servant à organiser les phrases et un système rhétorique permettant d’argumenter», avait-il déclaré à L’Economiste. Selon lui, la seule différence est que certaines ont eu plus de «chance» que d’autres. Utilisées dans l’administration et dans les productions scientifiques, elles ont pu s’enrichir encore plus. «La langue est un être vivant qui évolue en permanence. Elle dépend des usages qu’en font les gens», peut-on lire dans l’introduction du premier dictionnaire de la darija marocaine.

 

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