×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Tribune

    Réformes universitaires: trop partielles et pas assez concertées

    Par L'Economiste | Edition N°:54 Le 19/11/1992 | Partager

    Par le Pr Abdelmalek THALAL Université Cadi Ayyad

    Les nouvelles "licences appliquées" ont surpris une partie du corps enseignant de l'université. Le Pr Abdelmalek Thalal, de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, expose ses interrogations et ses inquiétudes.

    La rentrée universitaire 1992 a été marquée par la création, dans certaines universités, de nouvelles licences. Personne ne peut contester à l'heure actuelle la nécessité d'une réforme de l'enseignement supérieur, des textes qui le régissent de son organisation, ainsi que des programmes. En effet, la carte universitaire, le nombre d'étudiants, les attentes de ces derniers ainsi que le marché du travail ont changé depuis 1975, il devient donc urgent de repenser le système universitaire et définir des objectifs clairs et précis.
    Jusqu'au début des années 1980, l'université marocaine a eu pour tâche essentielle la formation des cadres, la marocanisation de l'enseignement, de l'Administration et de quelques secteurs économiques. Mais depuis le début de la dernière décennie nous assistons à une certaine désuétude du rôle de l'université. La formation dispensée à l'université devint subitement synonyme de chômage: un grand nombre de diplômés se retrouvent sans emploi à la fin du cycle universitaire. L'université est-elle responsable de ce gâchis considérable de ressources humaines?

    L'université, responsable de son inadaptation?

    Il est clair que cette formation ne correspond plus au besoin d'un marché de travail saturé. A l'exception de quelques rares disciplines, les relations de l'université avec son environnement socio-économique sont quasi-inexistantes. L'université s'est transformée peu à peu en un corps totalement étranger à la société. Pis encore, l'institution universitaire en vint à être considérée comme responsable de sa propre inadaptation. Il est donc urgent de revoir sérieusement, avec la participation de toutes les composantes de la société, la mission de l'université. Car nous vivons dans un monde où la formation et l'éducation sont les conditions fondamentales du développement et de l'indépendance.
    Tous les acteurs du paysage universitaire, enseignants-chercheurs, étudiants, parents et administratifs sont d'accord sur la nécessité de la réforme de l'université.
    Dans cette optique, les administratifs de l'éducation nationale ont improvisé un processus de "Réformes", justifié certes, eu égard à la situation catastrophique de l'université, mais contestable aussi bien sur la forme que sur le fond.
    Un article du 2 Août 1992 paru dans les colonnes du quotidien "Le Matin du Sahara" parle d'une convention entre le Ministère de l'Education et certaines universités pour la création de licences appliquées. Cet accord avec quelques responsables de laboratoires de recherche prévoit de nouvelles filières destinées à former un nombre restreint d'étudiants issus du premier cycle universitaire.
    L'enseignement déjà existant continuera à être dispensé à la majorité des étudiants dans les mauvaises conditions, connues de tous.
    En clair, l'enseignement universitaire sera à deux vitesses: un enseignement pour lequel des moyens matériels ont été promis, destiné à une minorité , et un enseignement pour le plus grand nombre, inadapté et aux moyens très limités.

    Enseignement à deux vitesses

    La "Réforme" proposée par les autorités, car c'est bel et bien une ébauche de réforme, est inquiétante à plus d'un titre. En agissant de la sorte, elles marginalisent la majorité des enseignants premiers partenaires concernés, en marginalisant leur syndicat, le S.N.E.SUP. Les autorités se sont appuyées ainsi sur quelques éléments, qui, de bonne ou de mauvaise foi, ont marché dans cette combine. Les méthodes pratiquées par les responsables sont anachroniques, car l'heure est à la participation de tous, à la concertation avec toutes les compétences préoccupées par l'avenir de l'université.
    Sur la plan pratique, la "Réforme" a commencé dans la précipitation et l'improvisation totales. Est-il raisonnable que dans l'enseignement prévu pour ces licences appliquées il n'y ait pas de travaux pratiques? Il n'y a du reste jusqu'à maintenant ni matériel de travaux pratiques, ni locaux prévus à cet effet. Tout enseignant responsable mesure bien la difficulté et la durée de la préparation des séances de travaux pratiques, ainsi que les délais de livraison du matériel.
    La thèse avancée par les autorités pour justifier la création de ces licences est que l'université doit former le maximum de jeunes pouvant s'insérer dans le monde du travail, pour qu'elle réponde ainsi à la demande du marché. Or nous constatons que la procédure utilisée va à l'encontre de l'objectif visé.
    La démarche entreprise par les autorités ne tient pas compte de la majorité des étudiants, elle les sacrifie au profit d'une infime minorité sélectionnée selon des critères non définis. Le problème de l'emploi reste entier.
    Quels partenaires du monde de la production ont-ils été contactés pour ébaucher les profils de formations? Les programmes importés des pays occidentaux, traitant la problématique des pays industrialisés à économies libérales pourvues d'un marché de travail qui n'est pas celui du Maroc, sont donc par nature incomplets et inadaptés à notre réalité socio-économique.
    Le marché actuel, tel qu'il fonctionne, a-t-il vraiment besoin des services de l'université? Le problème de l'adéquation de la formation aux besoins de l'économie est difficile à poser. Il n'y a pas de demande suffisante de main-d'oeuvre qualifiée de niveau universitaire de la part des entreprises existantes pour justifier la mise ne place de formations spéciales. Seul le secteur tertiaire traditionnel (administrations, banques, etc...) absorbe quelques diplômés. Il est regrettable que les universitaires qui ont pris la responsabilité de telles licences n'aient fait aucun travail de prospection sur le terrain. Un enseignement utile et adapté nécessite des conventions avec les entreprises intéressées, pour l'élaboration des programmes, pour les stages des étudiants ainsi que pour le financement des différentes formations.
    D'autres points ne suscitent pas moins d'inquiétudes: la nature et la valeur des nouveaux diplômes. Ces derniers ne peuvent avoir un caractère national, car ils résultent d'une convention qui n'est régie par aucune loi. D'autre part, aucune commission nationale d'évaluation et d'estimation des programmes n'a été prévue. La porte est donc ouverte à des abus qui auront des conséquences néfastes sur le niveau de la formation. L'étudiant muni de ces diplômes aura-t-il la possibilité de travailler ailleurs que dans sa région, ou poursuivre des études de troisième cycle au Maroc ou à l'étranger?
    Par ailleurs, la multiplication de ces formations transformera l'université en un agrégat de centres de formation professionnelle totalement disjoint et d'un niveau très médiocre. L'université sera ainsi dépouillée de sa véritable mission. L'enseignement officiel qui est destiné à la majorité des étudiants, et qui demande à être revu, continuera pendant ce temps à se dégrader, à en juger par la vétusté des locaux, le vieillissement du matériel, et la nature des programmes enseignés.

    Textes caducs

    L'ensemble du corps enseignant est convaincu de la nécessité de la réforme universitaire, mais d'une réforme globale et rationnelle qui soit l'émanation de toutes les composantes concernées par les problèmes universitaires. Le changement du système universitaire engage des générations pour de longues années. Il est donc du devoir des autorités d'éviter la précipitation, l'improvisation et les solutions partielles.
    La réforme de l'université s'impose tant au niveau des structures, car les textes qui la régissent sont devenus caducs, qu'au niveau de la formation. Certes, il faut adapter la formation aux réalités socio-économiques, mais il ne faut pas pour autant priver l'université de sa mission essentielle qui est la création et la diffusion de la connaissance. A cette fin il faut penser aux moyens à mettre en oeuvre pour encourager et développer la recherche scientifique sans laquelle il n'y a ni évolution du savoir, ni évolution de la formation. L'université se doit d'anticiper sur l'avenir, cette anticipation est le fruit de longues recherches et travaux dans les laboratoires.
    Pour réaliser de tels objectifs, il est nécessaire que les artisans du développement soient motivés. Hélas cette condition est loin d'être remplie à l'heure actuelle. Les enseignants-chercheurs vivent dans une morosité absolue. Leur situation est de plus en plus alarmante, tant au niveau des conditions de travail que du point de vue matériel. En conséquence nous assistons à une désaffection de plus en plus marquée de l'université. Devant l'absence de perspectives claires, les enseignants optent, et c'est compréhensif, pour d'autres activités souvent éloignées de la recherche et de la pédagogie pour pouvoir mener une vie décente. D'autres par contre choisissent le chemin de l'émigration pour suivre le développement rapide de la connaissance scientifique.
    Le signal d'alarme est tiré, l'université appelle tous les gens de bonne conscience ayant le sens de l'intérêt public pour conjuguer leurs efforts afin de la sauver d'une véritable décomposition, et stopper la fuite des compétences et des cerveaux sans lesquels elle ne pourrait exister, et ceci dans l'intérêt supérieur de la majorité écrasante des citoyens.

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc