×L'Editorialjustice régions Dossiers Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

International

Que se prépare-t-il en Irak? Les guerres sont une révolution culturelle
Par Boris CYRULNIK(*)

Par L'Economiste | Edition N°:1584 Le 19/08/2003 | Partager

Après toute guerre, la même question se pose: «Comment va-t-on restaurer le lien social?« La pensée réflexe consiste à dire: «On va punir les agresseurs et on va épurer notre société«. Puis, après l'horreur, on ajoute: «Maintenant, il faut expliquer, il faut pardonner et donner une réparation aux victimes afin que tout redevienne comme avant…« Ces stéréotypies verbales organisent des tribunaux, des règlements de compte, des explications, des cérémonies de commémoration, de pardon et des pensions d'indemnités.. Même les vainqueurs sont transformés par la guerreA ce réel visible s'ajoute un autre dispositif, insidieux, plus difficile à observer et qui pourtant réorganise une nouvelle manière de vivre ensemble: quand deux groupes humains se sont entretués on ne peut plus renouer les liens antérieurs en rétablissant simplement quelques rencontres ou cérémonies bien intentionnées mais sans authenticité. Non seulement, les interactions quotidiennes entre les groupes ont changé mais même la transmission entre les générations d'un même groupe a été transformée par la guerre. La guerre est une véritable révolution culturelle qu'on ne peut pas réduire à un simple processus visible de destruction/reconstruction. Même les vainqueurs qui ont sauvé leur territoire et imposé leurs convictions sont contraints au changement et aux déchirures transgénérationnelles. Ils transmettent à leurs enfants un nouveau modèle de développement. On ne peut plus établir avec les jeunes qui se sont battus les relations d'autorité qui existaient auparavant. Et même la tradition n'a plus aucun effet puisque l'identité sociale des vainqueurs et des vaincus est métamorphosée par la guerre(1).La question «sommes-nous un peuple?« est exacerbée par la guerre ou la persécution. Le plus sûr moyen d'aider un groupe humain à se constituer une identité, c'est de le persécuter. Et le plus sûr moyen de se constituer en nation, c'est de se faire persécuter. C'est pourquoi les projets nationaux sont nécessaires, passionnants et dangereux. . L'immense et mauvaise surprise des AméricainsNécessaires, pour constituer un territoire, une langue, une culture et des projets communs. Passionnants, pour se sentir soutenus, entourés, aimés par notre groupe d'appartenance dont nous partageons les croyances et les enjeux. Et dangereux, parce qu'il n'est pas rare que pour satisfaire ces deux besoins sociaux, le groupe parte en guerre!Cette construction identitaire est intense et fragile quand elle n'est pas suivie par une révolution culturelle. George W. Bush, élu de justesse, avec moins de voix que son rival Al Gore, s'est cru tout permis quand il a obtenu 96% d'opinions favorables grâce aux attentats du 11 septembre. Le peuple américain, enfin uni grâce aux terroristes, a été fier de son armée qui allait apporter au monde la morale et la liberté. Aujourd'hui, leur surprise est immense quand ils constatent que les peuples libérés ne l'entendent pas de cette oreille. Ce n'est pourtant pas la première fois que cette mésaventure arrive aux Américains. Après la Deuxième Guerre mondiale, après qu'ils aient incontestablement libéré l'Europe de la terreur nazie, les murs et les routes ont été badigeonnés de «U.S. go home« qui les stupéfiaient. En Colombie qu'ils ont voulu libérer de ses narco-trafiquants, au Chili qu'ils ont voulu protéger du marxisme et dans d'autres pays d'Amérique latine, nos généreux moralisateurs ont provoqué des rassemblements qui leur étaient hostiles. Ce qui se prépare aujourd'hui en Afghanistan et en Irak participe peut-être au même processus. . Se libérer de son libérateurLe peuple américain dont les technologies sont surpuissantes, libère réellement un autre peuple dont il ignore la culture et auquel il veut apporter ses propres conceptions sociales. Le peuple libéré se trouve ainsi devant un choix difficile: accepter les règles des libérateurs, ou… s'en libérer! Quand les libérateurs ignorent la culture des libérés, ils se trouvent en situation d'oppresseurs! Ils détruisent le plus gentiment du monde la culture du peuple qu'ils viennent de sauver.Le pire dans cette histoire, c'est que l'après-guerre apporte aussi des bouleversements culturels dans la maison même des libérateurs-oppresseurs. L'après-Vietnam n'est pas étranger à la vague américaine du «politiquement correct«, de «l'affirmative action« qui pistonne les Noirs afin de mieux les intégrer socialement et même de l'épanouissement des femmes qui, au nom des injustices qui leur ont été faites, s'autorisent aujourd'hui beaucoup d'agressivité. . Le lien ne se répare pas, c'est un autre lien qui naîtLa guerre du Vietnam qui a torturé un grand nombre de jeunes Américains, dont beaucoup se sont suicidés quand la paix est revenue, qui a détruit une partie de l'Asie du Sud-Est, son écologie et ses traditions a, en retour, provoqué une révolution culturelle chez les Américains, dans leur propre maison. C'est peut-être ce qui se prépare aujourd'hui en Iran où, après l'invraisemblable cruauté de la guerre contre l'Irak et le financement somptueux de quelques milliers de mercenaires en guerre chronique contre Israël, on constate le gonflement sous-terrain d'un mouvement… pro-américain! Après toute guerre, on parle de restauration du lien social. Or, c'est impossible. C'est un bouleversement culturel qui impose l'inversion d'un nouveau lien social. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les hommes ont été tués (37 millions), mutilés, prisonniers et amoindris mentalement. Les progrès technologiques et la réflexion sur les droits de l'homme ont permis aux femmes de découvrir qu'elles étaient capables de faire marcher la société pendant que les hommes se disqualifiaient. Dès le retour de la paix, les liens familiaux furent pensés différemment. L'Etat devenant le protecteur de la famille prenait la place du père. Les filles apprenaient des métiers sociaux et la hiérarchie ayant perdu sa valeur naturelle, on trouvait moins normal de maltraiter les garçons en les «dressant« et d'entraver les filles en les domestiquant. Les soldats français, après avoir lutté contre l'oppresseur allemand, s'en allaient bombarder Damas, tirer sur les civils asiatiques et torturer les Algériens qui avaient combattu auprès d'eux. Mais le cœur n'y était plus. Beaucoup de soldats tiraient en l'air, certains désertaient et même les officiers supérieurs mettaient en cause les actions qui leur étaient commandées, préparant ainsi la décolonisation.. Déjà, la mémoire prépare ses trousAprès la terrible et récente guerre de l'ex-Yougoslavie, ce processus de bouleversement culturel chez les vaincus et les vainqueurs est facile à observer. On se rappelle avec nostalgie l'époque communiste où l'on était pauvre, où les logements étaient rares, où les routes et les voitures étaient de mauvaise qualité, mais où l'on se parlait et où l'on partait souvent passer de modestes vacances. Aujourd'hui, il faut travailler dur pour participer à la compétition économique qui va faire entrer ces pays dans l'Europe. On se rencontre moins et l'on partage peu les vacances luxueuses dans de belles voitures. Pour les enfants, la révolution culturelle est nette: ils vivent isolés dans des conditions confortables.Déjà, la mémoire prépare ses trous. Les anciens expliquent en souriant que si l'on ne s'évadait jamais des prisons communistes, c'est parce qu'on était plus libre à l'intérieur qu'au dehors. Les enfants commencent à ne plus rien comprendre à cet humour de peuple désespéré.L'Histoire aussi commence ses révisions. A Lubjana, on plante des jardins autour des statues de Napoléon pour signifier que lui, au moins, avait autorisé la langue slovène. On intègre les réfugiés qui, dans quelques décennies, ne garderont de leurs origines qu'un souvenir imaginaire. Au Rwanda, on libère les assassins et on attribue à Satan le curieux comportement des filles, qui au lycée désignaient les garçons qui devaient être tués ou dont les avant-bras devaient être tranchés.Toutes les cultures sont métamorphosées. Les traditions s'estompent, les récits ne racontent plus les mêmes faits, jusqu'au jour où un autre groupe décidera de libérer les opprimés et de se constituer en nation.Et tout sera à recommencer.------------------------------------(1) Béatrice Pouligny, 2002, Building peace in situations of post-mass crimes. CERI (Centre for International Studies and Research, Paris Sciences-Po).(*) Boris Cyrulnik, psychanalyste et éthologue (analyse du comportement), conduit en ce moment des recherches sur les conséquences des guerres sur les enfants. Il y consacrera un de ses prochains livres. Il a notamment effectué un long voyage au Moyen-Orient et spécialement dans les territoires occupés de Palestine. Par ses travaux qui portent essentiellement sur les enfants malheureux, il a bouleversé l'approche française de la pédo-psychanalyse, tant dans son enseignement que dans sa pratique

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc