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    Politique Internationale

    Moussem de Cheikh Al Kamel à Meknès : La procession mystique devient une kermesse

    Par L'Economiste | Edition N°:45 Le 17/09/1992 | Partager

    La fête du Mawlid est traditionnellement celle de l'organisation de plusieurs moussems. Celui de Cheikh El Kamel connaît la plus forte affluence en raison du défilé des Issaoua.

    Meknès, la veille du Mawlid. l'événement qu'est le moussem de Cheikh Al Kamel semble n'intéresser que l'ancienne médina. L'axe Place Lahdime-Sekkakine - Bezzazine, itinéraire classique qui mène au sanctuaire, est très animé. Le commerce bat son plein: on vend de tout. Des vêtements anciens repassés, des fruits d'été, des figues, des dattes, mais également des cartables pour la rentrée scolaire. L'événement prend son poids à mesure qu'on s'approche du sanctuaire. Les éternels clichés sont au rendez-vous: marchands d'eau, vendeurs de talismans et de bougies harcèlent les visiteurs du "Sayyid".

    Foire rurale

    Ailleurs, la ville semble vivre un autre temps . A la veille de cette fête du Mawlid, les habitants de Meknès accordent peu d'intérét au moussem. "Depuis trois années, le moussem n'est plus ce qu'il était. Les temps ont changé", explique un chauffeur de taxi avant d'ajouter: "il vaut mieux visiter la foire. Elle se tient depuis 3 jours sur la plaine de Bni M'hammed". Bni-M'hammed? Une vaste superficie, dominée en partie par les murailles de la ville impériale. Sur le lieu se tient en fait une foire rurale. Donc : pas de stands, pas de catalogues, pas de maquettes. Mais, des tentes, du méchoui, des arnaqueurs, des arracheurs de dents (... sans anesthésie!) et de la fantasia.

    Bni-M'hammed est également un douloureux souvenir. Il y a 3 ans, nous raconte-t-on, une explosion dans cette même foire a transformé la fête en un drame. Le souvenir est encore vivant dans la mémoire des habitants de Meknès. Il l'est également dans celle des visiteurs du moussem. Surtout ceux qui viennent du Gharb, des tribus de Shaîm, d'El Moukhtar, de Bni-Yahsseh, de l'Atlas... Ces populations rurales sont très attachées au Moussem de Cheikh Al Kamel.

    Etat des lieux

    Le Cheikh est mort. Il est mort depuis longtemps. Mais, on continue toujours de le vénérer.

    En fait, explique Moulay Driss, un des descendants de Mohammed Ben Issa, le moussem célèbre non pas l'anniversaire du Cheikh, mais celui du prophète. "Sidi Mohammed Ben Issa célébrait le Mawlid. Nous suivons sa pratique". A l'intérieur du sanctuaire, l'état des lieux choque. A côté de la qoubba, des travaux de construction d'une mosquée ont été, apparemment, interrompus. "Le Ministère des Habous devait s'occuper de l'agrandissement et de la restauration du temple. Le projet comporte également la construction d'une mosquée. La durée des travail était fixée à 18 mois. Depuis 4 ans, les choses traînent...", confient des descendants du Cheikh. Dans la cour, au milieu de ce décor qui ressemble à une oeuvre inachevée, quelques hommes et surtout un grand nombre de femmes sont assis par terre sur des nattes. Les habits indiquent leur origine rurale. La foule est composite: vieilles femmes avec haïk et visage tatoué ou jeunes filles avec jeans et T-shirts de marque "Naf-Naf" contrefaite. Les hommes sont vêtus de djellabas blanches. Une ambiance de fête règne. Au centre se déroule une procession. Une drôle de procession. 4 hommes et 3 femmes sont à l'oeuvre. Un échange de cris et de gestes curieux s'opère. Les femmes restent assises, les mains derrière le dos. Les hommes exécutent des mouvements presque symétriques. Ils sautent, étirent leurs bras, puis se retrouvent par terre. L'acte de la procession prend fin. Deux symboles sont mis en évidence. La terre et la femme. A l'intérieur de la qoubba, les femmes accomplissent la "ziara". Certaines accrochent des foulards sur la tombe du saint pour "chasser le mauvais sort". D'autres apportent des bougies, de l'argent ou des sacrifics (Dbihas) aux "Chorfas du Sayyid" qui se chargent des prières, à leur place. Les motivations des visiteurs sont classiques: un fils en prison dont on souhaite la libération, un mari malade qu'on veut voir guérir, un mariage...

    Tawaïfs

    En ce 10 Septembre 1992, jour de la fête du Mawlid, s'ouvre "officiellement" le moussem de Cheikh El Kamel. Sous un soleil de plomb, une foule impressionnante s'est amassée près du sanctuaire pour assister au défilé des tawaïfs rurales. Un dispositif policier allégé, mais efficace, est déployé. Il est 11 heures du matin. Au loin, les drapeaux s'agitent. Les tawaïfs approchent par processions. Une vieille femme du Gharb implore le Cheikh Al Kamel tout en pleurant. Elle balbutie des mots incompréhensibles. Renseignements pris, c'est une femme qui pleure la disparition de sa fille, noyée dans l'Oued et dont le corps n'a jamais été retrouvé. A quelques mètres de l'arrivée au temple, les tawaïfs accélèrent le pas, courent à petites foulées, ce qui provoque des réactions de rire au sein du public, en grande partie citadin qui lance doucement: "Allez Aouita- Allez Nawal". D'autres tawaïfs arrivent en musique. La rythmique traditionnelle et mystique d'"Allah" a cédé la place aux battements issaouis sur tambours et "bendirs", appuyés par les "néfars". Mais c'est le défilé des tawaïfs citadines, le lendemain de l'Aïd, qui a hypnotisé l'ancienne médina de Meknès. L'honneur est revenu à la délégation des Issaoua de Fès qui a pris la tête du défilé. Elle offrait aux Chorfas du Cheikh Al Kamel un superbe tapis et deux taureaux. La taïfa fassie accompagnée en musique issaouia a eu du mal à se frayer un chemin, dans une ancienne médina en effervescence. Elle fut suivie par une délégation de "Al Aqouas Al Ismailia" de Meknès. D'autres tawaïfs devaient passer au cours du moussem.

    El Hadi, El Kamel

    Moulay Driss nous explique que le Cheikh a vécu entre les 9ème et 10ème siècles de l'Hégire, à l'époque des Mérinides. Il aurait même vécu au début du règne des Wattassides. Son nom est Mohammed Ben Issa. En soufisme, le titre de "Cheikh" est un grade. Un grade très important. Il signifie que son détenteur est un "Ouali" choisi et aimé par Dieu. Le "Ouali" accède, de ce fait, à un stade spirituel supérieur, qui lui permet de "connaître des secrets, de maîtriser des vérités inaccessibles au commun des mortels". Il détient, alors, la fameuse "Baraka". Moulay Driss explique que son aïeul avait trois qualités; "il était descendant du prophète, Cherif savant et Ouali".

    D'ailleurs, Mohammed Ben Issa enseignait son savoir dans la grande mosquée de Meknès (Jamaâ El Kebir) qui existe toujours. Aux nom et prénom de Mohammed Ben Issa vont s'ajouter deux qualificatifs. Le premier est "El Hadi". Il s'est attribué ce nom dans un de ses poèmes (qassida) appelé: "Rou'ya" (la vision, la révélation). Le second qualificatif, et certainement le plus célèbre "Al Kamel" (complet) est un titre honorifique donné par les autres mystiques à Mohammed Ben Issa, en raison de "sa puissance spirituelle". Et c'est sous ce dernier qualificatif que le moussem est le plus connu.

    Tarika Issaouia

    En soufisme, chaque Cheikh a des disciples (mouridines), qui aspirent à devenir, à leur tour, des Oualis. Ils suivent un enseignement soufiste rigoureux qui s'étale sur des années, selon la "tarika" (la voie) tracée par le Cheikh. La tarika de Mohammed Ben Issa, connue sous le nom de la "Tarika Issaouia", est une variante de la tarika de cheikh Abou Al Hassan Chadouli, figure emblématique du soufisme au Maroc. Mohammed Ben Issa a dû, lui-même, passer par un enseignement, pour prétendre au titre de "cheikh", des mains de Sidi Ahmed Ben Omar Hariti, enterré à Meknès, de Sidi Abdelaziz Tabaâ, enterré à Marrakech de Sidi Ahmed Seghir Sahli enterré près de l'Oued El Labane, à Fès.

    La tarika repose essentiellement sur l'évocation continue et régulière d'"Allah". C'est le "Dikr". Elle repose également sur la vénération inconditionnelle du cheikh, maître de la tarika. Un moment fort du soufisme est la "hadra", la transe, qui frise le délire collectif. L'épreuve est sensationnelle. Sous le rythme d'"Allah" que les Issaoua répètent, inlassablement, la tension monte rapidement. Les Issaoua réalisent "la présence divine et l'esprit du Cheikh El Kamel" et tombent en transe.

    Tout cela débouche sur des états d'âme différents qui vont des simples pleurs jusqu'à l'évanouissement total. Ce qui n'exclut pas de simples mises en scène pour impressionner le public. Les comportements violents, vieux clichés du moussem, ont tendance à disparaître. Désormais, on peut se promener à Meknès, en costume noir sans crainte d'être agressé par des Issaoua "allumés".

    Adelkhalek ZYNE

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