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    Lettre ouverte à la première femme du premier pays du monde : A Hillary Clinton, grande infirmière du capitalisme

    Par L'Economiste | Edition N°:145 Le 15/09/1994 | Partager

    Derrière chaque grand homme il y aurait une femme. La First Lady veille sur le puissant président des Etats-Unis. Hillary accompagne Bill Clinton des grandes contestations des années 60 à la gestion d'une Amérique en récession.

    Au delà des affinités ou des divergences politiques, l'ex-président Bush nous offrait un spectacle affligeant. Son acharnement à courir tous les jours, avec cette mauvaise mine et ce rictus figé, nous conduisait à guetter devant nos écrans de télévision un dénouement fatal. Notre angoisse de téléspectateurs augmentait dès l'apparition de l'épouse de Bush, qui, les yeux grands ouverts et l'ex pression réservée, a toujours eu des airs de veuve in pectore* attendant la chute définitive du président qui lui permettrait de pousser un cri déchirant: George! On comprendra que, devant cette ressemblance du précédent couple présidentiel avec la famille Addams, l'ascension de celui que vous formez avec votre mari jus qu'aux plus beaux cieux du plus beau Technicolor de l'Empire du Bien, ait été accueillie avec soulagement et une grande solidarité, valeur plus stable que la sympathie. Vous êtes tous deux la représentation symbolique de l'après-guerre froide ou de la paix congelée, selon les points de vue.

    Robuste femme

    Vous constituez, Madame, un en semble de signes, et votre mari aussi. Commençons par le président. Votre mari est un beau blond qui a pris un peu d'embonpoint, et il évoque davantage l'ami de l'enfant dans les vieux films mythomanes que l'enfant lui-même. Le président fut dans sa jeunesse un pacifiste et un libéral radical, dans la magnifique tradition des défenseurs de causes perdues, qui a le mérite d'exister dans un pays comme les Etats-Unis, imbu de la philosophie du gagnant prédestiné.

    Vingt ans plus tard, le président s'offre même le luxe de larguer quelques excédents de bombes intelligentes sur l'lrak de Saddam Hussein. Personne ne bronche, parce que quand les bombes sont lancées par un système de signes, qui combine progressisme et fermeté, une belle tête blonde et une dentition architectonique, alors ces bombes deviennent irréelles. Et bien qu'elles tuent, il semble si difficile d'imaginer cette mort que nous finissons par ne même plus imaginer.

    La bonne vieille pensée conservatrice a enfanté le lieu commun que derrière tout grand homme se cache une femme remarquable. Cliché machiste, c'est évident, mais qu'il est impossible d'appliquer aux couples présidentiels des Etats-Unis depuis Roosevelt et Eleanor.

    Vous, Hillary, indépendamment de votre mari, vous imposez votre propre système de signes du haut de votre rotondité cubique de robuste femme picassienne, en supposant que Picasso ait peint des femmes blondes. Nous savons que vous êtes une avocate prestigieuse, une mère sans ré serve, une épouse qui applique la distanciation brechtienne au mariage et, dans l'ensemble, une femme énergique qui, en faisant passer un mes sage de prestige, d'engagement, de distance et d'énergie, peut avoir dé rangé les hommes, toujours tellement menacés du complexe de castration, tout autant que les femmes qui refusent le modèle féminin du justicier et de l'exécuteur. Ce que vous n'avez pas été. Vous avez su passer au premier plan dans un fourreau de daim blond cendre qui faisait de vous une femme douce, et votre première apparition publique en politique fut à l'occasion d'une nouvelle Loi sur la Santé.

    Un bon choix tactique. Votre défense du projet fut mémorable, au point d'être applaudie par les Républicains, mais en choisissant la Santé, vous offriez en réalité au contribuable et à l'électeur l'image d'une Hillary infirmière ou pédiatre, penchée sur l'Amérique souffrante, l'Amérique pauvre avec cette douceur propre aux infirmières, fussent-elles partisanes de l'euthanasie active.

    Jusqu'à présent vous déjouez les pièges. Telle une panthère à robe de daim blond, vous donnez une impression de force larvée que la revue Vogue a dévoilée par une métamorphose sexy où l'on a voulu voir une merveille à la Jean Negulesco, mais que vous considérez comme un tribut à l'esprit David Lynch.

    Sensibilité post-féministe

    De la même façon que vous vous êtes décidée à acheter votre robe de mariée la veille de vos noces, vous vous déguisez aujourd'hui en cover-girl, et les analystes de l'image déduisent de vos fréquents changements de coiffure (il y en eut six, je crois) la manifestation d'une certaine insécurité.

    Permettez que vos partisans retournent l'argument. Vous offrez à votre mari et au post-féminisme le retrait stratégique d'une certaine féminité à la vieille mode, pour fondre ensuite sur l'objectif avec une précision et une détermination irrépressibles.

    Quoi qu'il en soit, les paradigmes féministes que vous représentez sont rigoureusement post-modernes, dans la forme comme dans le fond. Il ne faut pas confondre l'éclectisme avec la générosité dont fait preuve la sensibilité post-moderne dans son usage de toutes sortes de patrimoines du savoir, du comportement et du langage.

    Alan Schechter, professeur de Sciences politiques au Wellesley College, dit de vous: "Elle possède la capacité inégalable de savoir quand il faut jouer serré ou employer la manière douce". Le grand objectif du pouvoir présidentiel a exigé que vous écartiez les excès féministes, comme ceux de l'impitoyable Germaine Greer, tout en dépassant le modèle de la suffragette de la classe moyenne, ou de celle du genre "Breakfast at Tiffany's". mais sans perdre pour autant les faveurs de l'arc-en-ciel féministe, de Germaine Greer à Elisabeth Taylor, Barbe-Bleue aux maris généralement riches Trop d'aplomb pouvait se révéler négatif.

    En revanche, donner quelques signes d'insécurité suscite des solidarités, en ces temps de consciences invertébrées.

    Je tiens à vous dire que, tout comme les rêveurs de la révolution universelle, en mourant sur les barri cades pour être enterrés dans la fosse commune du temps, ne pensèrent jamais qu'un jour un ex-pourfendeur de l'impérialisme parviendrait à la présidence des Etats-Unis, les suffragettes persécutées et tournées en dérision qui entreprirent la lutte pour l'égalité des droits, n'imaginèrent pas qu'elles atteindraient le sommet de l'Etat, certes à titre de conjoint et avec l'obligation de changer six fois de coiffure, mais avec le réel pouvoir d'être la grande infirmière symbolique des malades du capitalisme.

    Manuel Vasquez Montalban

    Manuel Vasquez Montalban a commencé à écrire en prison sous Franco. Ancien membre du Parti Communiste espagnol âgé de 55 ans, il est aujourd'hui aussi critique à l'encontre du régime démocratique espagnol qu'il l'était à l'encontre de Franco. Il a notamment publié "Meurtre au Comité Central", "les Oiseaux de Bangkok", "Le Pianiste", "La Rose d'Alexandrie".

    Manuel Vasquez Montalban (Espagne)

    *Qui garde son chagrin secret (N.D.T.)

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