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Tribune

Les relations Nord/Sud: coopération ou conflit ?

Par L'Economiste | Edition N°:34 Le 18/06/1992 | Partager

L'aide au développement crédo des années 60 n'a pas donné les résultats escomptés. Elle est restée trop faible ou mal utilisée. Les spécialistes de la prospective s'attendent à un nouveau type de relations Nord-Sud, fondé sur l'égalité et les intérêts bien compris. C'est ce qui ressort de la dernière table ronde organisée par l'Association Internationale Futurible sur l'avenir des relations Nord-Sud.

L'Association Internationale Futuribles a organisé le 27 Mars une table-ronde sur "l'avenir des relations Nord-Sud: conflit ou coopération?". L'analyse fut sans complaisance, dénonçant en particulier l'immobilisme du Nord au moment même où le Sud et l'Est s'engagent dans de profondes réformes. Finalement, plutôt que de dénoncer une fois de plus l'échec des stratégies de développement du Tiers Monde, les participants ont davantage insisté sur la crise interne aux sociétés développées.
Mais au-delà du diagnostic, les participants, très convaincus de l'inéluctable solidarité Nord-Sud, ont surtout insisté sur la nécessité d'établir de nouvelles relations, non plus fondées sur l'assistance mais plutôt sur le partenariat, non plus sur l'aide, faible en volume et perverse dans ses effets, mais sur l'établissement d'une coopération digne de ce nom, c'est-à-dire sur des contrats tenant compte de l'intérêt respectif des partis. Une grande question est restée en suspens, celle de l'orchestration de telles relations eu égard à la crise de l'Etat et des institutions intergouvernementales qui, rarement nommée, était sous-jacente durant tout le débat H. J. (Hugues de Jouvenel).

Faut-il tordre le cou à l'aide au développement pour mieux aider les pays du Tiers Nord.
Bien qu'il souhaite qu'il n'y ait pas de confrontation dure entre le Nord et le Sud, Louis Emmerij n'en remarque pas moins que les pays du Tiers Monde ne sont pas aussi démunis de moyens de pression qu'il y paraît. Ils disposent de l'arme écologique (les pays du Nord sont demandeurs) et de la menace de migrations internationales. Cette menace, même si elle est négligeable pour l'instant, est perçue comme bien réelle par les pays de l'OCDE. Or dans un tel domaine ce qui compte c'est moins les faits que la perception qu'on en a. Ces deux armes, à elles seules, peuvent être efficaces, sans compter la drogue ou le terrorisme.
Si l'on veut éviter la confrontation, il faut donc penser à un nouveau concept: les contrats de développement. Mais avec une aide réelle et non fictive. Michel Camdessus a bien montré que les pays du Nord donnent d'une main 50 milliards de Dollars d'aide au Tiers Monde mais qu'ils lui en reprennent 150 milliards de l'autre. Le dernier rapport du PNUD cite même le chiffre de 500 milliards de $!

La solidarité inéluctable

"Il faut que le contrat soit clair si l'on veut éviter la confrontation, affirme l'auteur de "la grenade dégoupillée". De leur côté, les pays de l'Est et du Sud acceptent l'ouverture et le libéralisme. L'Ouest et le Nord doivent élaborer une politique cohérente entre l'aide au développement et les investissements internationaux.
D'ailleurs, le Président Bush a proposé quelque chose d'assez proche de ce contrat avec le programme "Entreprise with America" qui est actuellement en négociation avec le Mexique et le Chili.
André Danzin, expert international, vient (à 72 ans!) de soutenir une thèse en Sorbonne montrant la solidarité de fait du Nord et du Sud. "J'étais frappé par l'immobilisme occidental, dit-il. Ma thèse m'a obligé à une réflexion de qualité". En d'autres temps, dans les années trente, on voyait venir la deuxième guerre mondiale.
On n'a rien fait pour éviter la confrontation. Si on ne fait rien aujourd'hui, dans 10-15 ans il sera tragiquement trop tard. La clé du développement mondial est dans le Monde? C'est un peu la conclusion qui s'imposait à l'issue de la table ronde organisée le 26 Mars 1992 à Futuribles International sur le thème: l'"avenir des relations Nord/Sud, conflit ou coopération?".
La brochette de spécialistes qui ont animé la soirée avait at

tiré un grand nombre de participants. Louis Emmerij, André Danzin, Mahdi Elmandjra et Pierre Piganiol ont successivement exposé leurs points de vue devant un public passionné qui ne comptait pas moins de trois ambassadeurs, et en présence de René Dumont. C'est Louis Emmerij, Président du Centre de développement de l'OCDE, qui a introduit le débat par une formule pessimiste: "le Monde ne va pas bien. L'Afrique est à la dérive, l'Est dans le désordre, l'Amérique du Nord endettée, l'Europe tiraillée. Seule l'Asie de l'Est s'en sort à peu près bien". Pour Louis Emmerij, l'économie mondiale est symbolisée par un train TGV dans lequel voyagent les pays de l'OCDE, pendant que le Tiers Monde est dans une micheline qui est en panne. Pire, lorsqu'elle se meut, ce n'est pas dans le bon mais dans le mauvais sens, en marche arrière. S'ajoute à ce sombre tableau une "sinistrose" qui a envahi les pays de l'Ouest. "Jamais l'Occident riche ne s'est senti aussi pauvre" commente un ami de l'orateur.

Le hiatus Nord/Sud

Le président du Centre de Développement voit néanmoins des points positifs. Si le Nord est immobile, le Sud et l'Est font preuve d'une dynamique extraordinaire. On y trouve de nouveaux politiciens, de nouvelles institutions et les techniques économiques mises en oeuvre sont exactement celles que l'Ouest a toujours prôné sans toujours les appliquer. Un des exemples de ces dynamiques étonnants est le Mexique. Il y a trois ans, rappelle Louis Emmerij, personne n'en aurait donné un sou. Et puis il a élu à sa tête un homme jeune et neuf, qui siège à la table des grands. "Pour la première fois dans l'histoire économique internationale, la pression pour un commerce international plus libre vient du Sud et non pas des pays de l'OCDE".

A l'inverse, il faut bien reconnaître que les pays du Nord, et notamment le groupe des Sept qui conduisent la politique mondiale, sont responsables de l'immobilisme actuel. Le grand problème des années à venir c'est ce décalage entre le Sud et la poche des gouvernements occidentaux et ils doivent modifier leur méthode. En effet, bien que le "modèle" occidental fascine le Sud et surtout l'Est, nous savons bien, nous, qu'il est difficile de nous donner en exemple, puisque nous sommes dans l'impasse.

Par ailleurs, ce qui vient de se passer sur le plan de la technologie au cours des 50 dernières années est plus violent que toutes les révolutions qu'on a connues. Et se référant à Edgar Morin, l'orateur rappelle que nous sommes des chrysalides, presque des papillons, mais nous continuons à réfléchir comme si nous étions toujours chenilles. Il nous faut passer du commandement et de l'obéissance à l'initiative et à la responsabilité.
Si nous étudions l'évolution humaine, on a la solution. Nous sommes comme des mutants, peu nombreux et actifs intégrés dans des petits groupes (Universités, entreprises, associations) qui ont une force de proposition. Mais comme on ne sait pas si l'évolution proposée va ou non dans le bons sens, il n'y a qu'une méthode pour le savoir, c'est l'essai, puis en cas d'échec, la correction etc. On ne peut donc se passer du marché. Ce qui amène A. Danzin à penser que tout pays qui souhaite se développer ne peut le faire que par des points d'ancrages, petits ou modestes. Et d'autre part, les décisions doivent se faire par consensus, comme cela a pu se faire aux débuts du Plan français, quand patrons, syndicalistes, fonctionnaires discutaient ensemble de "l'ardente obligation".

Et l'orateur cite en exemple un programme initié par l'OTAN pour aider certains pays comme le Portugal ou la Turquie à rattraper les pays de l'OCDE dans certains domaines comme l'informatique. L'organisme international fournissait conseils et spécialistes, les pays concernés les personnes et les moyens.
Pour conclure, André Danzin estime qu'il y a des éléments d'espoir si les pays d'Occident s'orientent vers un type de consommation immatérielle et prélèvent sur les énergies fossiles, les plus polluantes au demeurant, une dîme permettant d'investir là où c'est nécessaire.

Le fossé culturel

Mahdi Elmandjra, professeur à l'Université de Rabat, rappelle qu'on lui a souvent reproché d'émettre des prévisions par trop dramatiques et de s'ériger sur un ton trop violent contre l'ordre international. Mais il faut bien aujourd'hui dit-il, constater que ses prévisions, pour pessimistes qu'elles soient, n'en étaient pas moins clairvoyantes. Et de citer Valéry "ce qui m'étonne dans les novateurs de la veille, c'est toujours leur timidité". L'orateur rappelle que, après trente ans d'efforts dans des organismes internationaux comme les Nations Unies, l'UNESCO ou le Club de Rome, il se tourne aujourd'hui vers le non gouvernemental, là où il y a encore des solidarités. Il constate que l'Occident n'a pas fait l'effort de comprendre le Tiers Monde et que le fossé aujourd'hui est d'abord culturel. Ses étudiants de l'université n'ont plus le même comportement vers l'Occident qu'ont pu avoir les gens de sa génération car celui-ci a beaucoup perdu de sa crédibilité.
"L'Occident, refusant de comprendre la complexité d'autres systèmes de valeur et de développement, a voulu, comme Dieu, refaire le monde à son image". Cela n'est pas possible. Il faut redonner au culturel la priorité n°1. Il faut renoncer à cet éthnocentrisme occidental. Le problème ne réside pas tant dans les prix des matières premières ou le GATT. Mais plutôt dans l'incapacité du Nord d'accepter l'existence d'autres systèmes culturels et dans le refus des jeunes générations du Sud de se soumettre aux règles du jeu dictées par les puissances occidentales. "Vous êtes 18% qui contrôlez 82% des ressources mondiales. Dans 20 ans, vous serez 15%. Et vous refusez de restructurer le système international". Alors l'Occident a peur. Il a peur de la démographie. Il a peur de l'Islam. Il a peur du Japon. Les modèles de développement ne sont pas transposables. Au Maroc, nous avons 100.000 diplômés qui sont sans travail rappelle M. El Mandjra.

Une alliance Afrique-Europe

Pierre Pigagniol, expert international et co-auteur d'un ouvrage en cours de parution, essaie de situer le débat sur un plan pratique; comment s'y prendre pour résoudre les conflits entre le Nord et le Sud?
Depuis que l'antagonisme Est-Ouest a disparu, un handicap de moins s'oppose à la relation Nord/Sud. La solution consiste à créer des partenariats entre l'Europe et l'Afrique.
Car l'aide officielle, jusqu'à présent, a été un tonneau des Danaïdes. Comme André Danzin, Pierre Pigagniol pense qu'il faut développer les relations d'organisme à organisme, d'université à université. Et il cite l'exemple de paysans du Massif Central qui se sont rendus dans des villages africains et ont trouvé un langage commun avec les paysans africains. D'autre part, il faut diversifier l'aide. Les problèmes ne sont pas les mêmes au Sénégal et au Zaïre, pourquoi donner la même aide sous la même forme? Il faut imaginer des coopérations coordonnées avec des interlocuteurs précis et non plus avec les Etats. Il faut développer les réseaux.

Le poids de la dette, insupportable pour le Sud, ne l'est pas pour le Nord. Il faut créer un fonds monétaire de 30 milliards d'Ecus et prendre d'autres initiatives au coup par coup. Nous devons démontrer, conclut-il, qu'entre l'Europe et l'Afrique on peut imaginer un mode de coopération nouveau et une nouvelle alliance.
René Dumont ouvre le débat en indiquant que trois conditions sont nécessaires dans l'immédiat: l'arrêt des dépenses d'armement, l'adoption d'un modèle de gestion écologique de la planète (car l'effet de serre va tuer l'agriculture du Tiers monde) et l'arrêt de la croissance démographique des pays en développement.

Après Stéphane Hessel, qui estime qu'il faut aider les gens du Tiers Monde en les aidant à faire ce qu'ils jugent bon pour eux-mêmes sans pour autant leur imposer nos critères, Guilio Fossi souligne la difficulté de dépasser le décalage culturel. Et il cite en exemple l'incapacité de l'Etat Italien à résoudre le fossé Nord/Sud au sein de la péninsule. Echec, dit-il, dont on verra clairement les conséquences lors de la consultation électorale italienne début Avril.
Plusieurs intervenants ne s'étonnent pas de la difficulté des pays du Tiers Monde à se faire entendre: au sein même des pays européens, les inégalités se creusent, le dialogue devient impossible, la société se désintègre, le déficit politique est patent, les dangers d'explosion ne font que croître. Pourtant, il n'y a aucune fatalité, seulement un déficit de volonté. Il faut un nouveau contrat de développement.

Jean Florenzano fait remarquer au passage que la plan Marshall avait mobilisé 4,5% du PNB américain alors que l'aide au Tiers Monde ne représente que 0,5% du PNB de l'occident. Pour lui, annuler la dette serait la première forme d'aide.
Concluant de manière résolument optimiste, Pierre Piganiol souligne que les échanges culturels se généralisent, que la compréhension entre cultures s'améliore, André Danzin rappelle que nous devons passer "d'une aide artérielle à une aide capillaire" et Mahdi Elmandjra, soulignant les difficultés que connaîtra le Nord alors même que le Sud n'a déjà plus rien à perdre, estime que les conditions d'une vraie négociation seront bientôt réunies.
Louis Emmerij tire les conclusions de la soirée en soulignant cinq points qui lui paraissent particulièrement révélateurs des blocages actuels et/ou prometteurs pour l'avenir.

a/ L'intolérance est partout.
b/ L'Indonésie vient d'annoncer qu'elle renonce à l'aide au développement de mon pays les Pays Bas. C'est encourageant.
c/ Là où il y a une volonté politique, il y a un développement. L'Asie du Sud-Est le prouve tous les jours, tout en sauvegardant sa culture.
d/ Il faut remplacer l'aide au développement par du commerce. "Trade, not aid". Et les partenaires doivent s'engager également des deux côtés.
e/ L'occident a peur. C'est vrai. Il faut jouer sur ces peurs pour pousser les choses dans le bon sens.

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