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Les Mille et une nuits : Comment les histoires deviennent livre

Par L'Economiste | Edition N°:68 Le 25/02/1993 | Partager

Avant le 20ème siècle, la littérature arabe a produit peu de romans. Elle s'est rattrapée sur les récits qui relayaient les contes oraux. Les mille et une nuits en sont l'oeuvre par excellence. Ils revêtent les soucis de forme, véhiculent les archétypes de Personnages, de situations.

L'oeil et l'aiguille (essai sur les Mille et une nuits)
Abdelfattah Kilito "Editions Le Fennec 1992 (40DH)"

Abdelfatah Kilito. enseignant à la Faculté des Lettres de l'Université Mohammed V à Rabat, a déjà publié les séances (Sindbad 1983) et L'auteur et ses doubles (Le seuil 1985). Son dernier ouvrage, L'oeil et l'aiguille, qui vient de paraître en 1992 parallèlement à Paris (Editions La Découverte) et à Casablanca (Editions Le Fennec), nous ouvre à une interprétation des sens des différentes éditions des Mille et une nuits, depuis la parole fondatrice du récit jusqu'à sa consignation écrite, en passant par la communication orale.

Si "une histoire ne reçoit vraiment sa sanction définitive que lorsqu'elle aboutit au livre", l'essai d'Abdelfattah Kilito se présente comme une réflexion sur la transmission, l'auteur, le livre et la bibliothèque. Shahrazad inaugure le récit: elle n'a pourtant pas inventé les histoires qu'elle raconte, pour sauver sa vie et celle de la communauté menacée par la jalousie du Roi Shahryiar. Elle les a lues, les transmet, et la narration, selon les différentes éditions, vivra un destin divers. Ou bien non consignée, sa vérité restera la propriété exclusive de Shahryiar, comme l'épouse dont il reconnaît enfin l'innocence. Ou bien consignée sur son ordre en lettres d'or inaltérables, elle sera jalousement gardée en un lieu secret, en un exemplaire unique à lui seul accessible. Ou bien autorisée à la copie, elle sera sévèrement contrôlée quant à l'exactitude des doubles par rapport à l'original.

A partir de ce fondement, Abdelfattah Kilito induit l'interprétation des lignes directrices de la culture arabe, en particulier littéraire. En bravant la mort, Shahrazad prouve la dignité de la culture, la féconde, la transforme en principe de vie. "Le savoir ne s'accomplit que lorsqu'il est transmis, enseigné, et qu'il agit sur le monde... " La stérilité culturelle apparaît alors comme un blocage de transmission, tel qu'il est illustré par l'histoire de Hâsib Karîm Ad-Dîn, où le fils Hâsib ne retrouvera la science de son père Daniel qu'après avoir méconnu, oublié le patrimoine, et s'être inventé dans une quête personnelle. Le récit, comme le livre, obéit ainsi à deux principes: d'une part la fidélité à la parole, que la culture arabe désigne par le nom "ijaza". L'ijaza repose sur la vérification de l'exactitude de la transmission par rapport à l'original ou à la copie de base. Fidélité à la parole, au texte, qui recouvre dans les Mille et une nuits la fidélité au roi, et parcourt la tradition islamique à travers le hadith.

D'autre part, l'histoire ne se conçoit qu'en raison du voyage, de l'exil: seul celui qui part, et revient, a quelque chose, une expérience, voire une transgression, à raconter. Ainsi en est-il des aventures de Sindbad le Marin, qui a pris les risques du départ, de l'oubli, de la perte d'identité, afin de retrouver l'héritage dilapidé. Les naufrages punissent sa distraction: du désastre naît la création d'un monde nouveau, du récit la mémoire du passé, de l'écoute la redécouverte de l'identité. Aussi, les retours sont-ils bien plus faciles que les départs, et mènent-ils à de nouvelles approches. Mais Sindbad le Portefaix prend en charge les échecs du Marin et justifie ses succès. Enfin, quand le récit se transforme en écrit, la présence du narrateur se complique de son absence: à travers l'écrit, "les morts parlent". Les vases enfermant les génies, les livres noyés de Daniel dont il ne reste que cinq feuillets transmis en héritage à Hâsib, symbolisent les "livres qui incitent à la relecture": le moment final de l'écrit se transforme alors en un moment initial et la mort n'est plus un obstacle à la communication, mais le rendez-vous, dans le livre, de la mort et de la vie.

L'essai d'Abdelfattah Kilito réalise sans doute ici, en un texte court, concis, agréable à lire au fil des pages, "de fil en aiguille", une approche où l'imaginaire poétique se mêle à l'histoire. Il n'est pas écrit, comme le soulignent certains passages des Contes, par une aiguille douloureuse à l'intérieur de l'oeil. Il ne prétend pas décharger le texte de ses secrets, mais "le révéler à son propre mystère". Ou, pour reprendre les termes d'André Miquel dans la préface, s'il ne permet que de prolonger la vie, il ne nous laisse pas mourir d'une "déficience de l'âme", ni clore les "aventures des Nuits" et de la culture.

Thérèse BENJELLOUN

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