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    Culture

    Les Marocains et leur Histoire
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2782 Le 22/05/2008 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Constat inattendu établi en avant-propos par certains historiens marocains des temps passés que celui relatif au manque d’intérêt de leurs compatriotes pour l’Histoire. C’est ce qu’affirment entre autres, Mohamed el-Arbi el-Fassi dans le préambule de son Mirâat al-Mahassin au XVIIe siècle ou Mohamed ben Jaâfar Kettani en introduction à son répertoire biographique des célébrités de Fès, publié à la fin du XIXe siècle, sous le titre Salwat al-Anfas.Pour démontrer l’utilité de l’Histoire, rangée dans la catégorie des sciences orthodoxes, certains historiographes et chroniqueurs marocains, en majorité doublés de doctes théologiens, s’appuyaient sur des considérations religieuses, référant aux versets coraniques ou à la tradition du Prophète. D’autres ne manquent pas d’avancer des arguments d’ordre patriotique ou philosophique, insistant sur les enseignements de l’histoire en tant que ligne de conduite à même d’éclairer l’avenir, reprenant à l’occasion cette fameuse allégorie du voyageur et érudit égyptien du XVe siècle, l’Imam Soyyouti, selon laquelle «celui qui ignore l’Histoire est pareil à qui monte une bête aveugle, et hésite à trouver son chemin (…)».Ce qui est valable pour les générations passées est assurément vrai pour de nombreux contemporains, avec pour nombreux risques, une perception erronée des débats qui animent notre époque, si ce n’est une démobilisation nourrissant l’incivisme.Car l’Histoire revêt plusieurs fonctions, résumées par l’historien français Georges Lefebvre dans sa Réflexion sur l’histoire, en un triptyque où se conjuguent «l’éducation de l’esprit», «l’éveil du sens social» et «la conservation au sein de la communauté nationale d’une conscience éclairée de son éminente dignité». Prendre conscience de son présent dans sa relation au passé avec une vision claire d’avenir, s’instruire intellectuellement et moralement, forger une conscience des solidarités, décrypter les événements aussi bien nationaux qu’internationaux… ne peuvent en effet se concevoir sans les leçons de l’Histoire et de la mémoire commune, dépouillée de toute idéologie ou instrumentalisation, attentive aux faits tels qu’ils se sont déroulés et à l’explication de leur corrélation, favorisant la raison, tout en fermant la porte aux intégrismes. Comment réussir alors à faire aimer l’Histoire aux enfants et aux plus grands, lui faire investir pleinement le champ de l’école et des médias, la sortir davantage des cénacles académiques dans un processus salutaire de vulgarisation? Comment faire en sorte que tous les Marocains se réapproprient leur Histoire et s’y retrouvent, avec leurs rois, leurs princes, mais aussi leurs petites gens, leur vie quotidienne, leur société et l’histoire de leurs mentalités?Pour rester dans cette logique de recherches d’éclairages de notre présent, dans le passé, effectuons alors un bref survol de ce qu’a été l’écriture de l’Histoire (ainsi que son oralité) dans notre pays. Liée au monde musulman, aux califats et à la fondation du Royaume du Maroc, l’historiographie marocaine a produit des annales dynastiques et royales, des monographies de villes, des dictionnaires biographiques, des relations de voyage, des récits généalogiques, des portraits hagiographiques et des vies des saints…L’ouvrage d’Evariste Levi-Provençal, paru en 1922, Les historiens des Chorfa. Essai sur la littérature historique et biographique au Maroc du XVIe au XXe siècle, fournit une étude magistrale sur la littérature historique marocaine depuis le règne saâdien. Il détaille, dans ce cadre, l’histoire dynastique et royale, rédigée par des historiens officiels rattachés au Makhzen ou spontanément par des historiens indépendants. Parmi les grands auteurs du genre, Mohamed Saghir El-Ifrani, né à Marrakech vers 1669 d’une origine soussie. Il est auteur notamment de Nouzhat el-hadi, consacré aux souverains du début du règne saâdien, jusqu’au règne du sultan Moulay Ismaïl dont il a été probablement l’historiographe.Sous le règne des Alaouites se distinguent également des historiens de la trempe de Akensous, de Zayani, de Douaïef Ribati ou de Naciri…A côté de ces œuvres qui mêlent vocation scientifique et souci esthétique, faisant œuvre d’annaliste, attachées à la chronologie, prospère la littérature biographique (dite Koutoub Tarajim) dressant le portrait de savants, d’autorités religieuses, offrant des éclairages intéressants sur leur époque. Il en est de même pour les biographies des saints, lesquelles malgré leur charge merveilleuse intéressent au plus haut point l’historien. Parmi les fameux biographes: Ibn Zayyat Tadili, qadi des Regraga, avec son Kitab al-tachaouf ; Abd-el-Haqq Badissi, auteur au XIIIe siècle d’un célèbre ouvrage dédié aux saints du Rif, intitulé Al-Maqsad al-charif; Qadiri avec son dictionnaire biographique, Nachr al-Matani; Ibn Askar avec Dawhat al-nachir, Kettani et sa Salwat al-anfas; Belcadi avec Jadwat al-Iqtibas, consacrée aux notabilités de Fès avec une histoire topographique de la cité…Ajoutons dans ce registre, les monographies des villes, comme celle dédiée à Meknès par Ibn-Ghazi Othmani au XVe siècle, sous le titre: Rawd al-hatoun fi akhbar Meknassat al-Zaïtoun.Autres sources intéressantes: les relations de voyage qui renferment spiritualité, description des climats, des reliefs, des caractéristiques sociales, économiques ou politiques... Parmi ces innombrables récits de voyage: Kitab al-masalik wal-mamalik du géographe et historien andalou du XIe siècle El-Bakri, Rihlat El-Abdari depuis le pays Haha jusqu’à La Mecque; Al-Nafha al-Miskiya de Tamegrouti, relatant son ambassade à Constantinople au XVIe siècle, Rihlat El-Ayyachi, datant du XVIIe siècle…Si certaines œuvres savantes écrites, prêchent par préciosité du style, élaborées qu’elles sont en prose rimée si ce n’est même en poésie, les genres épiques populaires (avec leurs chants, contes et légendes), se révèlent être un intéressant réservoir de la mémoire collective, à même de jouer un rôle significatif dans l’écriture de l’Histoire culturelle et sociale.Leur étude permet également d’offrir une lecture moins élitiste de l’histoire, englobant la représentation populaire, avec sa part de théâtralisation, de pittoresque et de merveilleux, autrement plus attractifs qu’une succession fastidieuses de dates et de faits.Certains de ces genres issus de la littérature orale étaient mal vus par quelques oulémas comme le stipule cette fatwa, rapportée par le théologien de Tlemcen Wancharissi au XVe siècle, interdisant la vente de romans historiques jugés mensongers.C’est oublier pour tous ceux qui dénigrent, même parmi les plus modernes, la «fictionnalisation» de l’Histoire, que celle-ci dans sa restitution des événements passés comporte aussi sa dose fictionnelle.Le philosophe français Paul Ricœur a établi dans ce cadre des analogies entre récit historique et récit fictionnel et analysé dans son ouvrage, Temps et récit, cette logique narrative qui sous-tend chaque type de discours. Les travaux de Michel Foucault ou de Roland Barthes sont également éclairants quant à la part littéraire de l’historiographie en tant que construction narrative.N’est-ce pas aussi les frères Goncourt qui disaient: «L’Histoire est un roman qui a été; le roman est de l’histoire qui aurait pu être!» Avec l’avènement de l’ère coloniale et le bouleversement des institutions traditionnelles dont l’enseignement, la lecture de l’histoire du Maroc s’opère sous un nouveau regard, faisant souvent l’impasse sur les sources autochtones.Après les quelques relations de voyage en Afrique dont celle de Diego de Torres en 1535, de De Mouette en 1682, de De Chénier en 1787, la connaissance du Maroc est au service du pouvoir politique et militaire. La perception de l’Histoire est chargée de clichés orientalistes, embarquée dans une lecture ethnographique qui ne manque pas d’intérêt à plusieurs égards, notamment dans le renseignement pointilleux sur les tribus et leur organisation.L’historiographie coloniale, fidèle au slogan, «Séparer pour mieux régner» est d’abord dichotomique, fondée sur de présupposées oppositions entre Blad Siba/Blad el-Makhzen, Arabes/Berbères, plaines/montagnes, sédentaires/nomades, juifs/musulmans… Elle n’hésite pas aussi à explorer en profondeur le Maroc antique, de même que toute survivance de paganisme préislamique, afin de mieux appuyer la mission civilisatrice coloniale. «Les Indigènes», transformés en objets d’étude et en informateurs, mais non en destinataires, se voient privés de l’enseignement de leur histoire à l’école, le pouvoir colonial ayant mesuré son rôle dans le développement du sentiment national. Ce n’est pas pour rien qu’avec l’avènement de l’Indépendance, une phase nationaliste s’est engagée dans un processus de réappropriation de l’Histoire et de sa «décolonisation», avec comme noms retentissants: Germain Ayache, né à Berkane en 1915 ou Abdallah Laroui, natif d’Azemmour en 1933…Dans une contribution consacrée à l’écriture de l’histoire du Maroc durant les 30 années suivant l’Indépendance, le professeur Mohamed Mansour distingue la période allant de 1956 à 1976, caractérisée par la remise en question de l’historiographie coloniale et l’affirmation de l’identité nationale et la période allant de 1976 à 1986 où s’effectue une orientation vers l’histoire sociale, à travers l’étude monographique, ouverte sur les autres disciplines des sciences humaines et sur la documentation marocaine qu’elle soit officielle ou pas.Plus tard, avec l’ouverture sur la scène aux témoins, notamment dans le cadre des violations qui ont marqué les années de plomb, l’émotion envahit la fabrique de l’histoire, transformée en objet chaud. Se posent alors les éternelles questions du rapport entre l’histoire et la mémoire et de savoir si l’historien doit se comporter en homme de science éloigné des enjeux politiques ou en «juge», enrôlé dans un processus de «réparations». Où s’arrête la «neutralité axiologique» (selon la définition du sociologue Max Weber) et où commence la subjectivité de l’historien? Quoi qu’il en soit, de manière générale, repenser l’Histoire, interroger les mémoires écrites et orales, explorer le passé, restent un enjeu majeur pour la compréhension de l’Histoire du temps présent et pour l’union harmonieuse de chaque individu à des ancrages communs, aux frontières infinies…


    Quelques historiens marocains des temps passés

    L'historiographie marocaine a laissé une riche production, faite d’annales dynastiques et royales, de monographies de villes, de dictionnaires biographiques, de relations de voyage, de récits généalogiques, de vies des saints… Parmi les innombrables auteurs anciens:■ Ibn Abi Zar’, rendu célèbre avec son Rawd el-Qirtas, de son intitulé entier, Al-Anis al-motrib bi Rawwd al-qirtàs fi akhbàr moulouk al-Maghrib wa tàrikh madinat Fès. Datant du XIIIe siècle, ce sont des chroniques des premières dynasties maghrébines avec une monographie de la ville de Fès.■ Ismaïl Ben Youssef Ben Lahmar. Appartenant à la branche des princes de Malaga, mort à Fès en 1404, c’était un savant et un brillant lettré, auteur de nombreux ouvrages dont le Rawdat al-nisrine fi dawlat Bani Marine (Le Jardin des églantines) à la gloire de la dynastie mérinide.■ Abd-el-Aziz Fechtali. Né à Fechtala au nord-ouest de Fès, mort à Marrakech en 1622, c’était un poète, un théologien, un vizir et un historiographe officiel à la cour du sultan saâdien El-Mansour. Il est auteur entre autres ouvrages de Manàhil as-safà fi ma’àthir mawàlinà al-Chorafà.■ Mohamed Saghir El-Ifrani. Né à Marrakech vers 1669 d’une origine soussie, il est auteur de plusieurs ouvrages, dont Safwam man intachar consacré aux saints du XVIIe siècle et Nouzhat el-hadi, dédié aux souverains depuis le début du règne saâdien jusqu’au règne de Moulay Ismaïl dont il a été probablement l’historiographe.■ Abou-l-Qassem Zayani. Il est né en 1734 à Fès où s’était établi son père à partir de Meknès d’une origine Zayane. La vie mouvementée d’Abou-l-Qassem est faite de hautes charges à la cour, comme ministre et chambellan sous le règne de trois sultans; de multiples voyages en Europe et en Orient; de mésaventures et de disgrâces sous le règne d’El-Yazid et d’une importante production d’écrits en alchimie, en histoire et en géographie, en tout quatorze ouvrages dont le célèbre Al-Torjomàna al-Kobrà.■ Mohamed Akensous. Historien, homme de lettres, vizir et mystique, adepte de la Tijaniya, né dans le Souss, en 1796, il reçoit sa formation à la zaouïa Naciriya, avant de s’installer à Fès où il s’illustre en tant que secrétaire, ministre et grand historiographe sous le règne de Moulay Slimane. Quittant Fès pour Marrakech en 1831, il y trouve la mort en 1877, laissant une riche production dont son fameux ouvrage Al-Jaych al-‘aram ram al-khoumàssi fi Dawlat Mawlay ‘Ali Sijilmassi.■ Ahmed ben Khalid Naciri. Théologien, historien et brillant homme de lettres, né à Salé en 1835, il occupe plusieurs fonctions officielles dans plusieurs villes du Royaume, jusqu’à sa nomination comme conseiller du sultan Moulay El-Hassan. Il nous lègue, par ailleurs, près d’une trentaine d’ouvrages dont son célèbre Kitàb al-istiqçà, l’une des références incontournables sur l’histoire du Maroc depuis les origines jusqu’au règne du sultan My Abd-el-Aziz, publié pour la première fois au Caire en 1895…«Le penseur tunisien Ibn Khaldoun, l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations. Il est auteur de la célèbre «Moqaddima» (Introduction) à l’histoire du Maghreb et d’une histoire universelle «Kitab al-Ibar»… (Livre des Exemples), traduit en français par le baron de Slane en 1925, sous le titre: «Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale»«

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