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La nouvelle Espagne revient dans la «vieille Europe»
Par Francis GHILES

Par L'Economiste | Edition N°:1727 Le 17/03/2004 | Partager

C'EST une tragédie digne d'une pièce de Shakespeare qui s'est jouée en Espagne entre le jeudi 11 et dimanche 14 mars 2004. Les caméras de télévisions du monde entier accourent à Madrid suite à la sanglante attaque terroriste qui, le 11 mars au matin, tua 200 personnes qui se rendaient à leur travail dans la capitale et en blessa près de 1.500 autres. Les caméras sont ainsi bien plus nombreuses que d'ordinaire, pour les élections législatives programmées le dimanche 14 mars.En moins de quatre jours, le sort d'Aznar était joué. Le héros de tant de combats, l'homme qui avait su mener avec détermination une modernisation de l'économie et l'une des plus fortes croissances économiques d'Europe; l'homme qui avait organisé sa propre succession à la tête du Parti Populaire, devait emporter facilement une troisième victoire aux urnes. L'homme politique dont l'un des buts avoués était d'assurer une place à l'Espagne à la table des grands de ce monde, celui qui se moquait ouvertement de Jacques Chirac dans l'un des derniers entretiens qu'il accorda à la presse internationale… Le chef qui dirigeait tant son gouvernement que son parti d'une main de fer et qui aligna sa politique sur celle de George W. Bush et de Tony Blair en Irak malgré l'opposition des trois quarts de son peuple, refusant tout débat avec l'opposition sur cette affaire… Tout souriait à José Maria Aznar qui, pourtant, a quitté la scène sous les huées et les insultes de ses compatriotes. . Le ton juste de Juan Carlos Ier“Assassins”, criaient-ils nombreux à la sortie du bureau de vote où celui qui fut le président du gouvernement pendant huit ans était allé déposer son bulletin. Il ne put s'empêcher de caresser la joue de sa femme, Ana Botella, politicienne chevronnée qui avait lancé son mari en politique un quart de siècle plus tôt et qui, à ce moment-là, sous les huées, pleurait. L'explication de ce retournement rapide d'une partie de l'opinion espagnole doit être cherchée dans le péché d'orgueil de José Maria Aznar et ses ministres. A ce péché, s'ajouta, dans les heures qui suivirent le massacre du 11 mars un mépris ouvertement affiché pour les règles élémentaires qui, dans une vraie démocratie, s'appellent le respect de la présomption d'innocence. Montrer du doigt l'organisation terroriste basque ETA leur est venu naturellement. Pourtant, dès le début de cette affaire, une prudence extrême s'imposait, tant les indices pointaient dans deux directions différentes.Le discours que prononça le Roi Juan Carlos Ier, le 11 mars au soir, fut à la hauteur de l'événement. Les mots prononcés avec une émotion intense étaient dignes de l'homme d'Etat qu'est le Roi d'Espagne. Le contraste avec les interventions répétées du ministre de l'Intérieur, Angel Acebes, ce même 11 mars (et jusqu'au 14) était saisissant: les propos du ministre suintaient la haine et le mépris. Qu'il incriminât l'ETA n'était guère pour surprendre, mais l'occasion était autrement plus dramatique que lors des assassinats commis par cette organisation en temps plus ordinaire. Tous les Basques qui, dans leur immense majorité, condamnent l'ETA se sentirent humiliés… et pas seulement les Basques. Le ton de José Maria Aznar quant à lui restait raide.Que le gouvernement ait fait la guerre à l'ETA, rien de plus normal vu les méthodes criminelles employées par celle-ci. Mais de là à donner l'impression que l'on méprise des gens qui sont après tout Espagnols, il y a un pas qu'il ne fallait pas franchir. Quand le ministre de l'Intérieur tourna en ridicule ceux qui suggéraient que la piste islamiste valait la peine d'être évoquée, il franchit un pas supplémentaire dans cette dérive qui étonnait de plus en plus les Espagnols, y compris à droite. Devant le drame que vivait le pays, le gouvernement devait s'imposer sang-froid et honnêteté absolue dans ses déclarations officielles. A la certitude morale d'avoir toujours raison, à cette arrogance si visible lors de l'affaire du naufrage du Prestige sur les côtes de la Galice à l'automne 2002, s'ajouta l'impression que les ministres tonnaient plus fort contre le terrorisme afin de mieux enfoncer le clou… pour gagner peut-être quelques voix à l'adversaire socialiste. On assista au spectacle proprement affligeant de la ministre des Affaires étrangères, Ana Palacio, donnant instruction aux ambassadeurs d'Espagne d'accréditer la thèse d'un attentat de l'ETA. Tenter d'induire en erreur une opinion publique traumatisée décrédibilise tous les politiciens, ce qui est d'autant plus grave que les citoyens de l'Union européenne dans leur très large majorité souhaitent une action concertée de l'UE pour lutter contre le terrorisme. L'instruction était à peine engagée, la police découvrait de nouveaux indices, lesquels ne confortaient certes pas la thèse d'un attentat des extrémistes basques. Pourtant, le ministre continuait d'affirmer devant les caméras de la BBC, de CNN et toutes les chaînes de TV espagnoles que c'était bien la piste basque qu'il fallait privilégier.Pour la culture espagnole, pas de doute: les relents de franquisme étaient évidents, mais les tentatives de manipulation électorale n'iront pas très loin.Or, le terrorisme du type Al Qaida fait peser une menace sérieuse sur les grandes démocraties occidentales: qu'il faille le combattre par tous les moyens, notamment en renforçant la collaboration entre services de sécurité européens, ne fait aucun doute. Mais il convient de ne pas tout mélanger comme le font George W. Bush, Tony Blair et jusqu'à dimanche José Maria Aznar. L'ETA, comme l'IRA en Irlande du Nord, peut renoncer à la violence pour passer au politique: cela s'est fait en Irlande et il n'est pas exclu que cela se fasse un jour en Espagne. Al Qaida n'existe, elle, que dans la mesure où elle commet des attentats: elle se définit par le terrorisme et lui seul. Ses attentats sont toujours spectaculaires même si leur intérêt stratégique est sans importance, si l'objectif est vide comme à Bali, à Casablanca ou à Istanbul. L'organisation s'en prend aux Juifs, aux Occidentaux, à ceux qu'elle perçoit comme les alliés des Etats-Unis. Mais, n'ayant aucune légitimité au Moyen-Orient, elle tente de s'en forger une par le biais de la situation qui prévaut en Irak ou en Israël-Palestine. Les auteurs des attentats ne sont pas tous passés par les camps d'entraînement en Afghanistan, ils cherchent généralement des cibles faciles.Il est essentiel aujourd'hui tant pour les dirigeants occidentaux que pour ceux qui gèrent les pays arabes de ne pas mettre tous les mouvements dans un même sac même s'il faut combattre le terrorisme avec détermination d'où qu'il vienne. Pour contrer les “franchisés” comme les appellent certains spécialistes, il faut les isoler de leur base sociale, ce qui veut dire intégrer les musulmans à la cité européenne. Dans le monde arabe, il va falloir comprendre enfin qu'en l'absence de respect pour la loi, en l'absence d'équité dans la répartition des fruits du travail, en l'absence d'investissements massifs de capitaux qui se retrouvent aujourd'hui souvent à l'abri en Europe ou aux Etats-Unis, le futur ne sera guère fait de lendemains qui chantent.. Changement aussi pour le monde arabe La politique étrangère de l'Espagne va changer radicalement: le nouveau président du gouvernement a annoncé dès lundi 15 mars qu'il retirerait les troupes espagnoles d'Irak si, d'ici le 30 juin, l'ONU n'obtenait pas des grandes puissances, plus particulièrement des Etats-Unis et du Royaume-Uni, un rôle-clé dans la gestion de la transition politique. Retirer 1.300 soldats et officiers ne changera pas grand-chose à la situation militaire sur le terrain, mais l'impact symbolique pourrait être grand, notamment en Italie et au Japon, deux pays dont les dirigeants ont accepté d'envoyer des troupes contre l'opinion publique. Les Etats-Unis sont en train de retirer 30.000 hommes d'Irak. Le retournement espagnol accélèrera peut-être le changement dans l'attitude américaine qui est en cours.L'Espagne se rapprochera de la France et de l'Allemagne et gérera ses intérêts en ce qui concerne la future Constitution européenne et les fonds d'aide régionaux communautaires avec fermeté et souplesse. Il y a beaucoup de travail à faire ici mais, a priori, cela ne pose pas de problème particulier. Finalement, la “nouvelle” Europe si chère à George W. Bush aura duré moins de douze mois.Une année seulement, c'est bien court pour cette nouvelle politique planétaire qui était annoncée, il y a peu en grande fanfare et des insultes adressées à Jacques Chirac et Gerhard Shroëder par le secrétaire à la défense américaine, Donald Rumsfeld, comme une refondation des règles de la politique internationale. Retour donc à la “vieille Europe” (un continent qui sait néanmoins qu'il est tout aussi visé par le terrorisme aveugle d'Al Qaida que le Nouveau Monde, l'Asie et les pays arabes, dont l'Arabie saoudite, berceau du fondateur de cette nébuleuse).Revenons à l'Espagne. Le monde arabe ne peut rêver d'un interlocuteur plus professionnel et plus engagé que le nouveau ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Luis Rodriguez Zapatero, et qui sera probablement Miguel Angel Moratinos. Celui-ci a débuté sa carrière à Rabat et Belgrade, il a été successivement directeur d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères à Madrid et, à ce titre, l'un des architectes de la conférence de Barcelone en 1995, il a été l'envoyé spécial de l'Union européenne dans les négociations de paix au Moyen-Orient. Ce diplomate hors du commun auquel José Maria Aznar n'avait pas cru devoir offrir un poste digne de son rang à son retour de sa difficile mission au Moyen-Orient, l'été dernier, est un homme de dialogue. Miguel Angel Moratinos apportera une ouverture intellectuelle et un don de l'amitié qui restent rares à ce niveau de la vie publique. Réconcilier l'Espagne avec certains dirigeants européens sera sa première tâche. Au Sud de l'arc méditerranéen, c'est peu dire que “Curro” connaît tout le monde: il sera sans doute aussi exigeant avec ses interlocuteurs qu'il l'a toujours été avec lui-même. Aux dirigeants maghrébins et arabes de saisir la balle au bond.«Il est essentiel aujourd'hui tant pour les dirigeants occidentaux que pour ceux qui gèrent les pays arabes de ne pas mettre tous les mouvements dans un même sac même s'il faut combattre le terrorisme avec détermination d'où qu'il vienne«

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