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La liberté entre le prix Nobel et les Arméniens
Par Francis GHILES

Par L'Economiste | Edition N°:2385 Le 18/10/2006 | Partager

Francis Ghilès est Senior Fellow de l’Institut européen de la Méditerranée à Barcelone. Correspondant chargé de l’Afrique du Nord au Financial Times, consultant international, il contribue régulièrement à la BBC World Service. Le présent texte est tiré d’une conférence donnée ce printemps lors de la «Rencontre maghrébine» organisée à Tunis par le Centre des jeunes dirigeants (Ph. Archives)Le vote, jeudi 12 octobre, par l’Assemblée nationale française d’une proposition de loi qui vise à sanctionner la négation du génocide arménien de 1915-1918 est un acte de folie diplomatique et d’opportunisme électoral. Il porte un coup sévère aux espoirs de la Turquie de pouvoir rentrer un jour dans la grande famille européenne. Il porte aussi atteinte à la liberté d’expression dans l’Union européenne. La majorité des députés ont pourtant refusé de participer au vote, ce qui offre sans doute au gouvernement de Dominique de Villepin une porte de sortie puisqu’il peut choisir de ne pas envoyer la proposition au Sénat.L’Assemblée française a voté par 106 voix contre 19 pour une proposition qui rendrait passible d’un an de prison, toute personne qui nierait l’existence d’un génocide contre le peuple arménien il y a près d’un siècle. . Tentative ridicule et inquiétanteDe nombreux députés n’ont pas pris part au vote et le gouvernement a rappelé la position de Jacques Chirac. Le président français a en effet dit hautement au début de l’année 2006 que «ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire». Depuis la polémique sur la loi reconnaissant le «rôle positif  de la colonisation», on était fondé à croire que l’Assemblée nationale éviterait de se rendre ridicule une deuxième fois. Non seulement elle récidive mais Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal apportent leur appui à cette proposition de loi, ce qui augure d’une campagne présidentielle parfaitement irresponsable du moins pour ce qui concerne la politique étrangère de la France.Cette tentative du législateur d’écrire l’histoire provoque à la fois hilarité et inquiétude. Inquiétude parce qu’elle ne peut qu’être contre-productive en Turquie où elle fait le jeu des ultranationalistes et va à l’encontre de la tradition européenne de liberté d’expression et de débat. En effet, en Europe, le liberté de pensée et de débats ne devrait pas consister à prendre la cause arménienne en otage de combats électoraux. Cette loi suscite l’inquiétude parce que quand Jacques Chirac, pour complaire à ses hôtes arméniens dans leur capitale d’Erevan (lors d’un voyage officiel en septembre), proclame que la Turquie se doit de reconnaître les grands massacres de 1915-1918, il ajoute, et ce de façon parfaitement unilatérale, une condition supplémentaire à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Cette nouvelle loi peut aussi provoquer l’hilarité chez de nombreux observateurs parce que, comme le fait remarquer, non sans humour, Denis Mac-shane (ministre de l’Europe du gouvernement de Tony Blair de 2002 à 2006), ce discours pouvait faire penser à un discours que le Premier ministre britannique aurait pu prononcer à Madagascar ou en Algérie et dans lequel il aurait dénoncé les massacres perpétrés par les troupes françaises dans ces deux pays lorsque ceux-ci luttaient pour leur indépendance après 1945. Les deux écrivains Orhan Pamuk, Elif Shafak comprennent bien que le déni des évènements de 1915-1918 est une des pierres d’achoppement sur laquelle bute le progrès de la démocratie en Turquie et un dialogue constructif avec l’Europe. Les Turcs doivent partager la douleur des Arméniens et respecter leur douleur, ils doivent être capables d’affronter les pages sombres de leur passé – l’histoire de chaque nation comporte des épisodes déplorables. Le Maroc qui affronte ce sujet en sait quelque chose. La question des massacres de 1915-1918 est à peine mentionné dans les livres scolaires turcs. Or tant que cet épisode, que les Arméniens, et de nombreux Européens, considèrent comme injustice historique fondamentale ne sera pas adressé, tant que l’article 301 du code pénal turc criminalisera toute évocation de la question, il sera impossible de dialoguer. Ceci dit, que l’Assemblée nationale d’un pays de vieille tradition démocratique tente de criminaliser toute négation des massacres est tout aussi absurde.. Le complot des extrêmesReste pourtant le danger que les nationalistes turcs voient dans le vote de l’Assemblée nationale française et l’attribution du prix Nobel un sombre complot international contre leur pays. Des voix se sont déjà élevées en Turquie pour dire que les motivations de l’Académie suédoise étaient plus d’ordre politique que littéraire. Ce qui est tout à fait faux -le portrait mélancolique d’Istanbul que brosse Pamuk dans ses romans est un pur plaisir pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, vouent une affection sans bornes à cette ville-monde qui fut le cœur de deux empires- le byzantin et l’ottoman, de cette ville qui fut saccagée par les Vénitiens et les Croisés au début du XIIIe siècle bien plus qu’elle ne le fut jamais par les Ottomans qui en firent une élégante métropole cosmopolite, plus respectueuse de ses citoyens juifs que ne le furent de nombreuses capitales européennes du XXe siècle.Orhan Pamuk, Elif Shafak et nombre de leurs pairs dans les milieux intellectuels ont vivement réagi au vote de l’illustre assemblée du palais Bourbon; siège de l’Assemblée nationale française. Ils sont tout aussi scandalisés que l’on veuille criminaliser ceux qui osent parler, débattre, évoquer l’histoire, que les commanditaires de telles politiques soient Turcs ou Français. Ils sont par ailleurs soucieux que les nationalistes purs et durs en Turquie ne se saisissent pas des controverses présentes pour freiner les efforts des gouvernements turcs successifs de mener la Turquie vers l’Europe. Or, c’est exactement ce que souhaitent ceux en Turquie qui accusent Pamuk de n’être point turc, d’insulter le passé de leur pays. Il est triste de penser que, comme souvent dans l’histoire, le vrai complot est sans doute celui des extrêmes. Les nationalistes turcs et arméniens sont installés dans des rôles dont ils connaissent le moindre ressort et qu’ils pratiquent à la perfection. Plutôt que de panser les plaies de l’histoire, ils veulent les garder ouvertes, plutôt que de débattre, de confronter les mémoires, aussi douloureuses soient-elles, ils jouent sur le ressentiment et la haine.


Orhan Pamuk, Elif Shafak et Anna Politkovskaya

Par un de ces hasards dont l’histoire a le secret, le vote de l’Assemblée nationale française intervenait le jour même où le prix Nobel de littérature a été attribué à l’écrivain turc Orhan Pamuk. Ce prix est une excellente chose pour la liberté d’expression et un hommage rendu à la Turquie. Ce Nobel arrive à point nommé quelques jours après l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaya à Moscou le 8 octobre dernier. La liberté de débattre sur l’Islam en Europe, tout comme la liberté de débattre d’Israël est attaquée de toutes parts. L’écriture de Pamuk appartient à un monde turc moderne, séculier, républicain et qui ne se conçoit pas hors de liens séculaires que ce pays, et avant lui l’Empire ottoman, entretenaient avec l’Europe. Mais ses romans se nourrissent aussi des tensions entre passé et présent, puisant leurs racines dans le passé et le présent, les affrontements et les mélanges de cultures. C’est tout particulièrement le cas de son roman «Neige», où un lecteur marocain peut aussi voir comment se fait l’islamisation silencieuse de la société, quand les représentants locaux de l’Etat ne sont plus à la hauteur de leur mission.Le choix qu’a fait l’Académie suédoise est aussi politique parce que Orhan Pamuk a été inculpé en décembre, pour avoir insulté le caractère turc de la république et de l’Etat en vertu de l’article 301 du code pénal turc et parce qu’il a aussi critiqué le refus de son pays d’accepter sa part de responsabilité historique dans les massacres d’Arméniens et plus récemment de Kurdes. L’écrivain a été relaxé mais la loi archaïque et absurde, elle, demeure. L’écrivain Elif Shafak en a encore récemment fait les frais, qui comparaissait il y a trois semaines devant la justice turque sous le coup d’une accusation d’insultes à l’identité turque dans son dernier roman, «Le Père et le Bâtard», qui raconte la saga de deux familles, l’une turque, l’autre arménienne.

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