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Economie

Industrie du disque
La lente agonie des maisons de production

Par L'Economiste | Edition N°:2302 Le 21/06/2006 | Partager

. Investir dans la production musicale, suicidaire. L’autoproduction comme unique échappatoire . Un marché de 40 millions de disques Existe-il une industrie du disque au Maroc? Et si c’est le cas, comment se porte-t-elle ? Alors que la saison des festivals bat son plein et que la fête de la musique est célébrée aujourd’hui 21 juin, les maisons de disques, elles, agonisent. Un bien triste sort!Il ne s’agit pas ici de jouer aux trouble-fêtes, mais de saisir l’occasion pour faire une radioscopie du secteur. Faites un tour, chez les vieux disquaires de Casablanca notamment. Vous constaterez l’ampleur de la tragédie. «Dans les années 80, les producteurs de disques avoisinaient la centaine. Dix ans après, ils ont atteint 350 maisons de production. Actuellement, il n’en reste plus qu’une vingtaine», confirme, sur un ton amer, le SG de l’Association professionnelle des producteurs et éditeurs de phonogrammes (Appep), Khalid Nokry. Pour un pays de 30 millions d’habitants, le Maroc dispose seulement d’une vingtaine de studios d’enregistrement. Ces derniers sont principalement concentrés dans la capitale économique. Il y a 25 ans déjà, le marché était à moitié piraté, s’est indigné Malek, chanteur-compositeur et directeur artistique de Platinium Music. En presque 30 ans, un véritable carnage économique a décimé le secteur. Heureusement, de nouveaux fleurons émergent sur la place. Mais ils se comptent sur le bout des doigts. Platinium Music, créée en 2004, en fait partie. Sauf qu’il est loin, l’âge d’or des maisons de disques. Dans les années 70, des producteurs marocains s’étaient même installés en France. A l’époque du vinyle, trois labels avaient mis pied chez les Gaulois. Un certain Ounasser Brahim avait créé la maison de disques Cléopâtre. Il était l’un des premiers producteurs des mythiques Nass El Ghiwan. Un autre pionnier, Dabla Lahoussine, DG d’Edition Hassania. Il avait produit, entre autres, Naïma Samih et Abdelouhab Doukali. Deux grandes étoiles de notre patrimoine artistique. De retour au bercail, il découvre Najat Aâtabou au début des années 80. Un retour fatal: «ravagée par le piratage, Edition Hassania disparaît quelques années après», selon Nokry. Malheureusement, la liste est longue. D’autres entreprises connaîtront le même sort, à savoir Bousiphone et Tichkaphone. L’un des rares rescapés, c’est le Comptoir Marocain de distribution du disque (CMDD). Il a produit notamment la fameuse chanson «Al Kamar Al Ahmar» de Abdel Hadi Belkhayat. Selon le directeur artistique de Platinium Music, le milieu musical est complètement sinistré par le piratage. Les professionnels évaluent actuellement à près de 40 millions de disques le marché marocain. Un chiffre qui fait tourner la tête. Sauf que le secteur a été en grande partie récupéré par l’informel. Le développement des NTIC a accéléré la cadence, alors que les labels peinent à écouler leurs produits. A tel point qu’il est devenu «suicidaire» d’investir dans ce secteur. «Certes, un artiste reste un artiste. Mais son œuvre devient un produit, lorsqu’elle est mise en vente. D’autant plus que l’écoulement d’un album s’appuie sur une structure qui produit, promeut, distribue et diffuse», a déclaré le SG du Syndicat libre des musiciens marocains (SLMM), Mustapha Bagdad. Il ne s’agit pas de défendre une vision mercantiliste de l’art. Mais la musique est soumise elle aussi à la loi de l’offre et de la demande. «Le talent ne suffit plus. L’artiste doit aussi se développer économiquement, s’il veut s’imposer aux niveaux régional et international», renchérit le Syndicat des métiers de la musique (SMM). Assainir le marché du disque devrait être une priorité. Il n’y a pas que le tourisme ou l’offshoring qui pourraient faire entrer des devises. «A cause du piratage, il est devenu quasiment impossible de se développer. Le retour sur investissement permettrait de dégager les budgets pour produire notamment d’autres albums. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui», martèle Malek. Création et production sont donc liées. En effet, une production à perte entraîne la faillite. Et sans maisons de disques, les musiciens ne sont pas diffusés. Au bout du compte, la création artistique s’étouffe. Et à long terme, c’est le patrimoine culturel de toute une nation qui s’appauvrit. «Pour l’heure, la plupart des chanteurs s’autoproduisent. Qu’il s’agisse du chaâbi, du raï ou des groupes de fusion et de hip hop», a précisé le SG de l’Appep. Le coût global d’une production oscille entre 20.000 et 40.000 DH. «Une journée dans un studio d’enregistrement coûte 1.500 DH. Sans compter, les honoraires des musiciens, ingénieurs du son… L’enregistrement d’un album dure en moyenne 6 mois», a indiqué le chanteur Barry. Il vient d’ailleurs de sortir chez Sigma son 1er album, Sleeping System. D’autres formations comme Fez City Clan, Hoba Hoba Spirite (HHS) ou H-Kayne ont dépensé presque le même budget. Contrairement aux réalisateurs de films, les jeunes groupes bataillent sans la moindre subvention. «Le ministère de la Culture devrait subventionner les jeunes musiciens qui ont fait leur preuve», fait observer Nokry. A titre d’exemple, Hoba Hoba Spirit a déjà à son actif deux albums. Son dernier opus «Blad Skizo» est irréprochable aussi bien d’un point de vue technique qu’artistique. Quant à Fez City Clan, vainqueurs de l’édition 2005 du festival L’Boulvard (Ils ont remporté le prix du meilleur groupe dans la catégorie hip-hop.), ils viennent de sortir leur premier album. Ces deux groupes ne sont que des exemples parmi tant d’autres. En tout cas, subvention ou pas, les musiciens se débrouillent. Même si l’idée de l’aide est alléchante, elle n’est pas partagée par tous les professionnels. «Certes, la proposition est intéressante. Mais priorité à l’assainissement du marché. C’est lui qui décide en amont de la production. Sans souk nettoyé pas d’investissement», a rétorqué Malek. La distribution et la diffusion sont les autres maillons faibles de la chaîne. Lorsque la production agonise, ces derniers s’étranglent. «Si nous n’avons pas signé avec un label c’est parce que les réseaux de distribution sont quasi inexistants», explique Réda Alali, chanteur et guitariste de Hoba Hoba Spirit. A Casablanca, le seul qui existe est Souk Laâyoun (pas loin de l’avenue Mohammed VI). Mais il distribue essentiellement des chanteurs de chaâbi et de raï. (C’est un autre problème qui se pose, à savoir le rapport entre les producteurs et la nouvelle génération des musiciens. «Les circuits de distribution et de diffusion sont déconnectés. Ils ne sont pas à l’écoute des nouvelles tendances. La majorité des professionnels, sic (Moul Chkara), cherchent le profit facile et la production à faible coût sous prétexte du piratage», ont affirmé la plupart des jeunes artistes.) Pour se faire connaître, la jeune génération diffuse sa musique sur le Net et gratuitement. Alors que leurs albums leur ont coûté de l’argent. «Primo, parce qu’ils vont être tôt ou tard piratés. Mais surtout c’est aussi une manière de contourner le mépris des médias», explique Barry. Il y a une sorte de rupture entre la TV et la nouvelle génération de musiciens. Deux mondes parallèles mais qui ne communiquent pas. «Les productions égyptiennes et libanaises envahissent les ondes et les écrans. Alors qu’il existe beaucoup de groupes de fusion de hip-hop… qui ont besoin d’un coup de pouce», lance indigné le vocaliste de Hoba Hoba Spirit. Pourtant, ce ne sont ni les clips ni les chansons qui manquent. Khalid Douache (alias Dj Key), réalisateur et DG de la maison de production Funky Noise a déjà réalisé un documentaire et 4 clips. Parmi ces derniers, ceux de Casa Crew, Ahmed Soltan et H-Kayne. Les directeurs de programmes sont-ils sourds, en manque de créativité ou tout simplement incompétents? Mesuré, Malek pense que les nouvelles tendances engendrent forcément des réticences. Un réflexe qui n’est pas seulement marocain, poursuit-il. Il fait allusion notamment au raï à ses débuts, tout en donnant l’exemple de sa collaboration avec Hamid Bouchnak (Les deux musiciens avaient composé «Je chante» dans les années 90. «Pendant 6 mois, personne n’en voulait. Mais par la suite, la chanson est devenue un véritable tube», raconte Malek). «Nos clips sont clean sans gros mots ni gestes déplacés. Pourquoi ne seraient-ils pas diffusés? Est-ce intentionnel ou par manque de qualification?», lance pour sa part Dj Key sur un ton presque ironique. Côté diffusion, il ne faut pas oublier les festivals. A caractère saisonnier, ils sont organisés principalement l’été. D’autant plus qu’une autre problématique se pose. Certes, les concerts sont d’excellents moyens pour être diffusés et promus. Ils permettent aux musiciens de conquérir de nouveaux publics. Par la suite, il y a des retombées financières qui se traduisent par une augmentation de vente d’albums. Mais au Maroc le système est biaisé par le piratage. Encore et toujours.


Surtaxe

Les maisons de disques ne bénéficient pas d’un régime fiscal d’exception. L’Appep qui chapeaute 80% des maisons de disques, n’y est pas favorable. «Mais le fisc accorde une déduction de 30% sur les spots publicitaires», a précisé le SG de l’Appep, Khalid Nokry. A quoi servirait une déduction, sachant que plus personne ne mise sur la promotion? Le système est biaisé par le piratage. A ce titre, l’Appep propose de surtaxer les CD vierges non importés par les professionnels. Une mesure qui permettrait de minimiser les dégâts. «Près de 33 millions de CD vierges passent annuellement par la douane. Alors que la quantité contrôlée par le CCM dans ses statistiques (entre mai 2005 et mai 2006) est de 7 millions», a ajouté Nokry. Il faut distinguer ceux qui sont destinés à la production artistique et ceux qui ne le sont pas. «Cette dernière catégorie s’évapore en grande majorité dans la nature. Autrement dit le blak prend le dessus. Il n’ y a pas de suivi fiscal (sous-facturation, évasion fiscale…)», renchérit le SG de l’Appep. Avec un taux 70% pour les logiciels, la musique et le cinéma, l’activité illicite entraîne des pertes économiques de près de deux milliards de DH, selon les dernières estimations du Bureau marocain des droits d’auteur (BMDA) (cf.www.leconomiste.com).


Sinistre panorama

Au problème du piratage viennent se greffer d’autres handicaps. Le premier concerne la protection des droits d’auteur et droits voisins. (Le 2 mars 2006 est entrée en vigueur la nouvelle loi 26-05 sur les droits d’auteur et les droits voisins. www.leconomiste .com). A quoi bon se targuer d’avoir un arsenal juridique, s’il n’est pas appliqué? Le Maroc a opté pour la gestion collective des droits d’auteur. C’est le BMDA, organisme public, qui s’en occupe. Sauf que, sur le terrain, ses actions sont loin d’être perceptibles. A cela, s’ajoute l’épineuse question du statut juridique de l’artiste. «L’activité artistique devrait passer de l’intermittence au professionnalisme», selon le Syndicat des métiers de la musique (SMM). La nature anarchique et morcelée du marché marocain en particulier et du Maghreb en général enfonce le clou. «En Espagne, le volume discographique est équivalent sinon supérieur à celui des pays Arabes», a précisé le SMM. Il faut noter aussi que les réseaux de distribution sont pratiquement inexistants. Quant à la promotion, c’est une autre paire de manches.


La quadrature du cercle

Dans production pas de distribution. Et sans diffusion pas de promotion. Et inversement. La boucle est bouclée. Si un seul élément de la chaîne est touché, c’est tout le circuit qui en pâtit. Que faire? Les solutions ne manquent pas. Il faut juste de la volonté, politique surtout. Comment expliquer cette impunité qui sévit? A Derb Ghallef notamment, la mecque de l’informel, les parias s’enrichissent illégalement. Alors que des maisons de disques, abandonnées à leur sort, périssent à petit feu. Quant aux artistes, la crise du secteur étrangle leurs oeuvres. Et le public/consommateur, quel rôle joue-t-il dans cette tragédie socioéconomique? Il est complice et victime à la fois. La crise de l’industrie du disque ne se limite pas à 2 milliards de DH de pertes. C’est tout un projet de société qui est en jeu. Il y a urgence.Faiçal FAQUIHI

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