×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
eleconomiste

International

Il ne faut pas écouter les financiers…
Par Joseph E. Stiglitz

Par L'Economiste | Edition N°:3367 Le 22/09/2010 | Partager

Il n’y a pas si longtemps nous pouvions dire: «Nous sommes tous devenus keynésiens». Le secteur financier et son idéologie favorable à l’économie de marché avaient conduit le monde au bord de la ruine, il était évident que le marché n’est pas auto-correcteur, la dérégulation était un sombre échec. Les faucons de la lutte contre le déficit proclament que l’Etat doit donner la priorité à l’élimination du déficit, de préférence en diminuant les dépenses. La réduction du déficit doit restaurer la confiance, ce qui fait revenir les investissements et en conséquence la croissance. Mais aussi logique que soit ce raisonnement, l’histoire l’a infirmé à plusieurs reprises. Quand le président américain Herbert Hoover a essayé cette recette, cela a contribué à faire de la chute de la Bourse de 1929 la Grande dépression. Lorsque le FMI a fait la même chose en Asie de l’Est en 1997, le ralentissement s’est transformé en récession, et la récession en dépression. Le raisonnement qui sous-tend ces épisodes se fonde sur une analogie erronée. Un ménage dont la dette est supérieure à sa capacité de remboursement doit réduire ses dépenses. Mais lorsqu’un Etat fait de même, la production et les revenus diminuent, le chômage augmente et sa capacité de remboursement peut diminuer. Ce qui est vrai au niveau d’une famille, ne l’est pas au niveau d’un pays.Il existe un argument plus sophistiqué en faveur de la priorité à la lutte contre le déficit : la hausse des dépenses de l’Etat entraîne celle des taux d’intérêt, ce qui fait fuir l’investissement privé. En période de plein emploi c’est un souci légitime, mais pas maintenant. Les taux d’intérêt à long terme étant extraordinairement bas, aucun économiste sérieux n’avance actuellement cet argument.

Risque de nouvelle récession
En Europe, notamment en Allemagne et dans certaines régions des USA, le déficit budgétaire et la dette de l’Etat augmentent et il en est de même des appels à davantage d’austérité. De nombreux pays semblent se diriger dans cette direction, mais étant donné la fragilité du redémarrage, le résultat sera désastreux. La croissance diminuera, l’Europe et/ou l’Amérique pourraient même retomber dans la récession. Les dépenses en faveur de la relance ­– l’épouvantail favori des faucons de la lutte anti-déficit – ne sont pas la cause de la majeure partie du déficit et de la dette. Elle résulte des «stabilisateurs automatiques» – les baisses d’impôt et de l’accroissement des dépenses qui accompagnent automatiquement les fluctuations économiques. Aussi, à l’image de l’austérité qui mine la croissance, la réduction de la dette sera au mieux marginale.D’autres mesures doivent être prises. Ainsi l’Etat pourrait soutenir les banques qui prêtent aux petites et moyennes entreprises, car elles sont la principale source de création d’emploi – ou créer de nouvelles institutions financières destinées à cela, plutôt que d’aider les grandes banques qui font de l’argent avec les produits dérivés et adoptent des pratiques abusives en ce qui concerne les cartes de crédit.
Des citoyens à bout de patience
Le marché financier est parvenu à instituer un système qui le conforte dans son fonctionnement: avec un marché des capitaux entièrement libre, un petit pays peut à moment donné être inondé sous un flux de capitaux pour devoir immédiatement après faire face à des taux d’intérêt élevés ou bien à une fermeture du robinet financier. Dans cette situation, les petits pays n’ont pas le choix, ils doivent subir le diktat du marché financier face à l’austérité pour éviter la fuite des capitaux.Mais le marché financier est un maître capricieux et tyrannique. Le lendemain du jour où l’Espagne a annoncé son programme d’austérité, ses obligations chutaient. Le problème n’était pas dû à un manque de confiance dans les promesses du gouvernement, mais la certitude qu’il allait s’y tenir et que ça allait réduire la croissance et augmenter le chômage qui avait déjà atteint le taux intolérable de 20%. Autrement dit, après avoir entraîné le monde au bord de l’effondrement économique, le marché financier dit maintenant à des pays comme la Grèce et l’Espagne: malheur à vous si vous diminuez les dépenses, et malheur à vous si vous ne les diminuez pas!La finance n’est qu’un moyen, elle ne constitue pas un objectif; elle est censée servir les intérêts du reste de la société, et non l’inverse. Il ne sera pas facile de faire entendre raison au marché financier, mais on peut et on doit y parvenir avec une combinaison d’impôts et de régulation - et si nécessaire avec l’intervention de l’Etat pour colmater certaines brèches, ainsi qu’il le fait déjà en ce qui concerne le crédit aux petites et moyennes entreprises. Il n’est pas étonnant que le marché ne veuille pas entendre raison. Il apprécie la manière dont les choses ont fonctionné jusqu’à présent. Pourquoi en serait-il autrement? Dans les démocraties corrompues il a les moyens de s’opposer au changement. Heureusement, les citoyens européens et américains sont à bout de patience. Le processus de régulation des marchés est lancé, mais il reste beaucoup à faire.

Où sont les vraies économies?

Les économies keynésiennes fonctionnent bien: si ce n’étaient les mesures de relance et les stabilisateurs automatiques, la récession aurait été plus grave et plus longue et le chômage plus important. Cela ne veut pas dire qu’il faut se désintéresser du niveau de la dette, mais c’est la dette à long terme (souligné par l’auteur) qui compte.C’est une recette keynésienne toute simple: mettre fin aux dépenses improductives comme les guerres en Afghanistan et en Irak et les plans de sauvetage inconditionnel des banques qui ne relancent pas leurs prêts - au profit d’investissements plus rentables. Deuxièmement, encourager les dépenses et promouvoir l’équité et l’efficacité en favorisant les entreprises qui réinvestissent en diminuant leur fiscalité, tout en augmentant celle des autres. Ou alors augmenter les impôts sur les bénéfices issus de la spéculation (par exemple dans l’immobilier) et sur les émissions de carbone et les sources d’énergie les plus polluantes, tout en diminuant les impôts des faibles revenus.


Finances: innovations scélérates

Les «innovations» de la finance moderne n’ont pas amélioré l’efficacité à long terme, n’ont pas dopé la croissance ou apporté davantage de richesse au bénéfice de tous. En réalité elles ont été conçues pour contourner les normes comptables et échapper aux impôts nécessaires pour financer les investissements publics en matière d’infrastructure et de technologie (comme Internet) qui sous-tendent la croissance réelle et non la croissance fantôme que promeut le secteur financier.Le secteur financier a pontifié non seulement sur la manière de créer une économie dynamique, mais aussi sur la manière de faire face à une récession (dont d’après lui seul l’Etat est la cause, et en aucun cas le marché). Chaque fois qu’une économie entre en récession, les revenus chutent et les dépenses (par exemple les indemnités chômage) augmentent, tandis que les déficits se creusent.


Deux livres à succès
«Le triomphe de la cupidité», qui vient de sortir en français, est déjà un grand succès de librairie. Il a été traduit aussi en espagnol, allemand et japonais. Il va sans doute constituer une référence dans la pensée économique, même si ceux qui s’y réfèrent finissent pas oublier l’origine. Ce qui serait le principal signe du succès. Stiglitz stigmatise les politiques économiques centrées sur le libre marché, l’obsession du court terme, les déréglementations, la libre circulation des capitaux, responsables des pires dérives du système financier… L’auteur critique le « mythe pervers» de l’autorégulation et les élites qui s’aveuglent en pensant que la financière n’aura que des répercussions économiques. Il s’agit, affirme Joseph Stiglitz, «de la faillite d’un système conjuguée à une grave crise morale». Il faut, dit-il dans ce livre comme dans les ses chronique publiées dans L’Economiste, «repenser le monde, de réformer une science économique» qui s’est fourvoyée, entraînant dans son sillage l’accroissement des inégalités, la montée de la pauvreté ou l’aggravation de la crise environnementale.--------------------------------------------------------------«La richesse des nations et le bien-être des individus», sorti à l’automne 2009, est aussi connu que «Le triomphe de la cupidité», mais sans doute moins lu. En fait il s’agit d’un collectif, présidé par Jean-Paul Fitoussi, et commandé par le président français. Ce dernier cherchait des outils de mesures différents de ceux qui sont généralement utilisés pour mesurer la croissance. Sarkozy espérait aussi que la crise serait l’occasion de redistribuer les cartes socio-économiques. Le nom du Pr. Fitoussi, qui est le patron de l ’Observatoire français des conjonctures économiques, lequel joue un rôle important auprès du gouvernement français, s’est trouvé marginalisé par la célébrité mondiale de Stiglitz, alors que la présence de ce dernier n’est pas déterminant pour l’ouvrage. Les analyses de Fitoussi comme celle d’Amartya Sen, autre prix Nobel, sont plus novatrices, plus fouillées.Copyright: Project Syndicate, 2010Traduit de l’anglais par Patrice HOROVITZ
  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc